Notes sur le monde universitaire

Par Raul Ruiz

Tra­duit par ZIN TV

Dis­cours de Raul Ruiz pro­non­cé lors de la remise du diplôme de Doc­teur Hono­ris Cau­sa de l’U­ni­ver­si­té de Val­pa­rai­so, Chi­li — 15 mars 2011.

Dans le monde uni­ver­si­taire, j’ai dû me pen­cher sur la phy­sio­lo­gie, pour ain­si dire, du monde uni­ver­si­taire. Pen­dant des années, j’ai eu dans ma tête l’i­dée de faire un film sur cette phy­sio­lo­gie. J’ai pris quelques notes et je vais les com­men­ter.

Max Weber, un socio­logue que la plu­part d’entre vous connaissent bien, ou mal, mais que vous connais­sez, a dit un jour que “les uni­ver­si­tés en Europe étaient des ter­ri­toires libres dans les socié­tés tota­li­taires et que les uni­ver­si­tés amé­ri­caines étaient des ter­ri­toires tota­li­taires dans une socié­té libre”.
J’ai tra­vaillé dans les deux uni­ver­si­tés, l’une euro­péenne et l’autre amé­ri­caine, et je n’ai pas l’im­pres­sion qu’elles soient si libres ou si tota­li­taires, elles sont sim­ple­ment un lieu où les idées cir­culent avec une cer­taine liber­té et un grand enthou­siasme, mais d’une manière beau­coup plus chao­tique qu’on pour­rait le pen­ser. Ils influencent comme toute micro-socié­té : la convoi­tise, l’in­trigue, la jalou­sie… mais aus­si la cama­ra­de­rie et la volon­té d’en­tre­prendre des tâches ensemble.
Si je devais deve­nir un peu cynique, et je le suis, je dirais que les uni­ver­si­tés sont comme un can­ton Suisse. Il y a un écri­vain Suisse, Frie­drich Dür­ren­matt, qui dit que Vaclav Havel, le dis­si­dent tché­co­slo­vaque de l’é­poque, est allé un jour en Suisse pour deman­der l’aide aux Suisses parce qu’il disait que la Tché­co­slo­va­quie, un État tota­li­taire, était rem­plie de pri­sons, rem­plie de police et que les intel­lec­tuels étaient empri­son­nés pour leurs opi­nions. Dür­ren­matt lui a dit : en Suisse, il n’y a pas beau­coup de pri­sons parce que la Suisse est une pri­son en quelque sorte, il n’y a pas beau­coup de poli­ciers parce que chaque Suisse est un poli­cier. Il n’y a pas de crime d’o­pi­nion car en Suisse, il n’y a pas d’o­pi­nions. (Rires dans la salle)

Je parle ici de manière neutre car les uni­ver­si­tés que je connais ne sont pas chi­liennes, elles sont pour la plu­part amé­ri­caines et euro­péennes et une ou deux uni­ver­si­tés asia­tiques. Cette carac­té­ris­tique d’être dans un monde où pré­vaut non pas l’ab­sence d’o­pi­nion mais la pru­dence dans les opi­nions, non pas l’as­pect poli­cier mais le contrôle mutuel. Ce n’est pas la pri­son, mais l’i­dée du cloître. Dans ces uni­ver­si­tés, dans ces micro-mondes, un cer­tain nombre de per­son­nages pra­tiquent une série d’ha­bi­tudes qui me semblent — j’u­ti­li­se­rai un mot qui ne me semble pas avoir de rap­port avec cela — “se exal­ter”. Quand je dis exal­tant, je veux dire des actes qui me donnent envie de faire quelque chose avec eux dans un film.
Cela me rap­pelle — cela concerne le Chi­li — l’i­dée de “manque d’o­pi­nion”… Le manque d’o­pi­nion ne s’ex­prime jamais en disant : je n’ai pas d’o­pi­nion sur ce sujet, il s’ex­prime de manière indi­recte. Le phy­si­cien, le père de la bombe ato­mique, M. Robert Oppen­hei­mer, a dit que lors­qu’il est venu au Chi­li, dans toutes les par­ties du monde, je posais un pro­blème : bien­tôt les papiers uni­ver­si­taires vont peser plus que la masse de la terre et cela va pro­vo­quer des cata­clysmes… les gens riaient ou s’in­quié­taient. Quand il est arri­vé au Chi­li, les gens lui ont dit : “Évi­dem­ment, mon vieux, évi­dem­ment ! Quoi qu’il ait dit, tout le monde a répon­du en chœur : c’est évident ! Il a consta­té que ce qu’il disait n’é­tait pas du tout évident.
Cela m’a­mène à l’i­dée du manque de nou­veau­té.

Com­bien de fois un élève a‑t-il une idée qu’il trouve ori­gi­nale et la raconte au pro­fes­seur et la pre­mière chose qu’on lui demande est : où l’as-tu lue ? Dans quel livre l’as-tu lue ? Et si il ne l’a­vais lue dans aucun livre ? C’est géné­ra­le­ment le cas… Vous savez, les uni­ver­si­tés sont des lieux où l’on apprend, mais ce sont aus­si des lieux où l’on invente. Je pense que l’in­ven­tion est plus impor­tante que l’ap­pren­tis­sage, que la connais­sance elle-même.
Ce qui m’a­mène à une dis­tinc­tion, faite dans les années 20 par le phi­lo­sophe alle­mand Max Sche­ler, la dis­tinc­tion entre connais­sance et culture. Ses livres qui étaient obli­ga­toire à l’é­cole de droits, a sou­le­vé une dis­tinc­tion que je pra­tique encore chaque fois que je peux et dont je parle encore, à savoir : la connais­sance… on sait quelque chose, qui est ensei­gné à l’u­ni­ver­si­té : celui qui sait sait et celui qui ne sait pas ne sait pas. Mais il y a un cas où celui qui sait sait sait et celui qui ne sait pas sait aus­si s’il sait qu’il ne sait pas. (Rires dans la salle) Dans ce cas, il ne s’a­git plus de savoir mais de ce que nous appe­lons la “culture”.

La culture est la capa­ci­té d’ap­pli­quer des sys­tèmes mobiles dif­fé­rents et inter­chan­geables au même pro­blème, d’a­bor­der le pro­blème à par­tir de dif­fé­rentes par­ties en même temps. Pour cela, la culture est indis­pen­sable. La culture, c’est avoir une vision mul­tiple d’un pro­blème. C’est impor­tant sur­tout parce que la culture — je ne parle pas de culture géné­rale, bien que j’aie beau­coup de res­pect pour la culture dite “alma­nach”, les choses que l’on apprend et qui ne sont pas utiles — la culture ne donne pas de réponses mais sus­cite des doutes. Moi qui ne suis fait que de doutes et peu métho­dique, je me sens très proche de cette atti­tude, plus que de celle de la connais­sance…

De nos jours, nous vivons un pro­ces­sus d’in­dus­tria­li­sa­tion for­cée, tout le monde le sait, l’u­ni­ver­si­té n’est pas capable de pen­ser cette indus­tria­li­sa­tion. Tout est une indus­trie poten­tielle, tout ce qui se passe. Ici, vous m’é­cou­tez, je parle et nous res­pi­rons tous. Un bon indus­triel avec un esprit indus­triel dirait : nous gas­pillons l’éner­gie qui sort des intrants et des extra­nts, qui peut être une éner­gie qui sert à rem­pla­cer le pétrole. (Rires dans la salle)
Tout le monde sait que dans cer­tains pays et à cer­tains moments, il y a beau­coup de gens qui veulent se sui­ci­der. Mais seule­ment quelques-uns, au Chi­li nous sommes nom­breux, ceux-là peuvent pen­ser que peut-être cela peut géné­rer un nou­veau type de tou­risme pour le pays. Vous pou­vez faire du tou­risme de la mort, vous emme­nez des gens se sui­ci­der de dif­fé­rentes par­ties du monde parce que le Chi­li est un pays qui invite au sui­cide. Un pays dont la mélan­co­lie fait du sui­cide presque un bon­heur. Comme le Por­tu­gal… (Rires dans la salle)

Dans ce monde d’in­dus­tria­li­sa­tion de toutes sortes, vous savez, l’u­ni­ver­si­té est indus­tria­li­sée, ce sont des petites et moyennes indus­tries. Les uni­ver­si­tés publiques sont presque une excep­tion car elles essaient d’être plus que de simples indus­tries. L’in­dus­trie consiste à pro­duire des étu­diants tech­niques qui peuvent être inté­grés au mar­ché du tra­vail. Si pos­sible, le plus tôt pos­sible, immé­dia­te­ment après l’ob­ten­tion du diplôme. Ce le cas, n’est-ce pas ? Car cela implique l’a­néan­tis­se­ment de la culture et l’hy­per­tro­phie de la connais­sance.

Un autre aspect qui me touche beau­coup dans les uni­ver­si­tés, et je parle de la phy­sio­lo­gie uni­ver­si­taire, est la sur­pro­duc­tion de néo­lo­gismes. L’ha­bi­tude de don­ner un nom à des choses qui en ont déjà un. L’ha­bi­tude de mettre des noms pour éloi­gner les choses qui devraient être abor­dées. On dit, par exemple, d’une per­sonne qui tra­vaille dur, qui a un grand effort et un grand enthou­siasme, et qui devrait donc être applau­die, qu’elle est hyper-ciné­tique. C’est une mala­die.
D’une autre per­sonne, disons d’une dame roman­tique qui passe de la mélan­co­lie à la joie, on dit qu’elle est bipo­laire. Ce qui est un appel à la col­la­bo­ra­tion avec les mafias phar­ma­ceu­tiques. Tout méde­cin — nous voi­ci en école de méde­cine — sait que lors­qu’on com­mence à étu­dier la méde­cine, il faut apprendre 20.000 néo­lo­gismes gre­co-latins, dont l’ob­jec­tif est mul­tiple. C’est indis­pen­sable, je sais, mais l’ob­jec­tif est d’é­loi­gner un phé­no­mène qui est spi­ri­tuel, qui est fait avec une émo­tion qui fait par­tie d’un arc-en-ciel émo­tion­nel, de l’en éloi­gner. Et bien sûr, une per­sonne qui ne veut que tra­vailler est hyper-ciné­tique et il faut lui don­ner des pilules. Il y en a un autre qui est triste, il faut lui don­ner d’autres pilules… et entre une pilule et une autre, la connais­sance, le fait concret, même si tous sont malades. Le Dr Knock, le per­son­nage de Jules Romains, disait qu’un homme est un malade qui s’i­gnore ? Dans ce monde, il n’y a que des malades, et cette façon de tom­ber malade de ce phé­no­mène que j’ap­pel­le­rais l’a­da­nisme uni­ver­si­taire, de tom­ber malade en géné­rant des mots, conduit à la géné­ra­tion d’un cer­tain type de mots aux­quels nous devons faire atten­tion : les fameux concepts pré­da­teurs. (Rires dans la salle)

Edgard Morin, socio­logue et phi­lo­sophe fran­çais, a détec­té, étu­dié et com­men­té ces phé­no­mènes. Ce sont des concepts qui dévorent tous les autres concepts qui existent. Ils sont comme disent les chi­lotes (habi­tants de Chi­loe), ils sont comme des chiñilc, ces oiseaux qui mangent tous les oiseaux et quand ils les mangent tous, ils com­mencent à se man­ger les uns les autres. Ces concepts pré­da­teurs changent selon l’é­poque, dans les années 60, per­sonne ne pou­vait rien dire s’il n’u­ti­li­sait pas le mot “dia­lec­tique”. Dans les années 1970, le mot “simu­lacre”, en Europe du moins, était indis­pen­sable. Tout était une simu­la­tion, la réa­li­té n’exis­tait pas, il n’y avait que des simu­la­tions du monde réel. Cela a été modi­fié par le mot “onto­lo­gique”, puis est venu le mot “décons­truc­tion”, et ain­si de suite. Je ne vais pas vous don­ner le cata­logue com­plet. Ces mots de courte durée, mais par­fois de dix ans, ont bouf­fé tous les autres concepts et ont obli­gé à les prendre en compte.

Un autre aspect qui est fas­ci­nant est aus­si le “réduc­tion­nisme”, le réduc­tion­nisme uni­ver­si­taire qui conduit à expli­quer des phé­no­mènes com­plexes avec des struc­tures simples mais fausses. C’est très simple, par exemple, quel­qu’un dit : je vais être un vul­ga­ri­sa­teur de mon temps. Hen­drik Van Loon disait que la machine à vapeur de Watt et le cla­ve­cin bien tem­pé­ré de Bach sont deux struc­tures simples que nous aimons pour leur sim­pli­ci­té. Main­te­nant, c’est une idée simple et qui nous satis­fait mais elle est fausse. Le cla­ve­cin bien tem­pé­ré doit être l’une des struc­tures a prio­ri les plus com­plexes qui aient été inven­tées et la machine de Watt est en effet une struc­ture très simple qui a de nom­breuses appli­ca­tions.

Un autre, plus exal­tant, un autre aspect aca­dé­mique. C’est ce que l’on pour­rait appe­ler le cas des bel­li­gé­rants ponc­tuels, dans lequel ils se battent pour cer­tains détails… Celui que je pré­fère est celui des célèbres pro­fes­seurs ita­liens, le pro­fes­seur Bata­lia et le pro­fes­seur Guer­ra, bien que cela res­semble à une blague, ils ont réel­le­ment exis­té. Ils se sont bat­tus et ont frô­lé le duel sur un sujet qui était la “fau­con­ne­rie”. L’un d’eux a dit que la “fau­con­ne­rie”, c’est-à-dire la chasse aux canards avec des fau­cons, se fai­sait avec des fau­cons de petite et de grande taille. L’autre a dit que c’é­tait une façon de dire que les fau­cons avaient tous plus ou moins la même taille. Ils se sont bat­tus à ce sujet pen­dant des années. L’un d’entre eux est connu des cinéastes parce qu’il était l’ac­teur d’Umber­to D de Vit­to­rio De Sica.

Un autre aspect, qui est déjà plus com­plexe, est l’his­to­ri­cisme. C’est une pré­somp­tion abu­sive que tout pro­ces­sus cultu­rel passe par le stade du plus simple au plus com­plexe. Une fois la com­plexi­té satu­rée, elle passe à une étape dite post-moderne, de décons­truc­tion, de pro­cé­dure récur­sive qui revient en arrière. C’est simple, encore une fois, pas faux mais dis­cu­table.

Autres aspects… Je vais en sau­ter cer­tains car sinon je dois par­ler jus­qu’à quatre heures de l’a­près-midi. Un aspect plus mys­té­rieux : le secret de l’en­sei­gne­ment, qui est peu pra­ti­qué dans nos ensei­gne­ments aujourd’­hui, vient direc­te­ment des uni­ver­si­tés médié­vales. Le savoir, ce qu’un pro­fes­seur sait vrai­ment, un sage qui sait déjà a les mêmes mau­vaises habi­tudes que les cui­si­niers qui rendent publique une recette et oublient le plus impor­tant pour qu’elle ne se réa­lise pas chez l’autre. Les ensei­gnants qui ne veulent pas dévoi­ler le secret, le dévoilent en pri­vé, le dévoilent comme un ter­ro­riste don­ne­rait une bombe à un autre ter­ro­riste. Cette pri­va­ci­té… Je n’ai jamais eu à vivre cet aspect car je donne tou­jours ce que je sais en public parce que le ciné­ma est un art public. C’est un tra­vail qui se fait avec des témoins, vous ne pou­vez pas le faire seul.

L’autre est l’i­dée est qu’on ne peut pas ensei­gner à un élève si l’é­lève n’en­seigne pas quelque chose au pro­fes­seur. Nous voi­ci au temps du tri­vium, du qua­dri­vium… c’est-à-dire de l’u­ni­ver­si­té médié­vale. ça j’ai eu à le vivre, des étu­diants qui m’ap­prennent à for­mu­ler des choses que je sais mais qui me prennent une demi-heure à l’ex­pli­quer et l’é­tu­diant le dit en une phrase. Il m’a dit : les films doivent poser des ques­tions et non pas don­ner des réponses et avec cette simple phrase, je gagne une heure de dis­cours. Car, au fond, c’est bien ce que je vou­lais dire. Un film s’ouvre, il ne se ferme pas. Un film ne sert pas à trans­mettre des mes­sages, mais il ouvre des pos­si­bi­li­tés, pose de nou­veaux pro­blèmes.

Un autre aspect est celui du pro­fes­seur igno­rant, il y avait le per­son­nage, il y avait une ten­dance péda­go­gique uni­ver­si­taire fon­dée par Joseph Jaco­tot, un célèbre mathé­ma­ti­cien jaco­bin, ayant été exi­lé pour des rai­sons poli­tiques dans la prin­ci­pau­té d’O­range qui n’é­tait pas encore la Bel­gique il devait ensei­gner en fla­mand, une langue qu’il ne connais­sait pas, il devait ensei­gner la lit­té­ra­ture qui n’é­tait même pas sa spé­cia­li­té, il ne savait pas grand chose et il a eu l’i­dée de prendre un livre qui était un clas­sique fran­çais en ver­sion bilingue fla­mand & fran­çais. Il a deman­dé aux étu­diants de l’é­tu­dier et de faire un résu­mé de cela en fran­çais. Aucun des étu­diants ne par­lait fran­çais. À sa sur­prise, tous les élèves ont fait un compte ren­du du livre en fran­çais dans lequel ils ont fait moins de fautes d’or­tho­graphe et de syn­taxe qu’un bon élève fran­çais. Il a dit, voi­ci un pro­blème. Le fait que je ne connaisse pas la langue et que je doive com­mu­ni­quer avec eux autre­ment qu’à tra­vers un livre… fait que le livre prend le sta­tut de livre saint. De cette sacra­li­sa­tion de l’i­gno­rance, de cette appré­cia­tion de ce qu’on appelle l’i­gno­rance savante, est appa­ru un nou­veau sys­tème d’en­sei­gne­ment que je pra­tique par­fois. Car il faut savoir que ceux qui enseignent ont ten­dance à oublier leurs spé­cia­li­tés et doivent les étu­dier de temps en temps.

Je me suis sou­ve­nu du cas de Rim­ski-Kor­sa­kov qui ne connais­sait ni le contre­point ni l’har­mo­nie lors­qu’il a été nom­mé pro­fes­seur de contre­point et d’har­mo­nie au conser­va­toire de Mos­cou. Ce qu’il a fait, c’est étu­dier avec ses élèves, jus­qu’à ce qu’il ne devienne pas le meilleur mais le deuxième élève de la classe.

Le ciné­ma… après tout, nous sommes dans un endroit où j’ai reçu un diplôme hono­ri­fique pour être cinéaste. J’ai pris la peine d’é­tu­dier le pro­gramme d’é­tudes de nom­breuses écoles de ciné­ma, qui ont presque toutes le pro­blème sui­vant : elles enseignent tel­le­ment de choses que les étu­diants repartent avec l’im­pres­sion de connaître le ciné­ma. Moi qui suis dans ce domaine depuis plus d’un demi-siècle, j’ai encore l’im­pres­sion de ne pas com­prendre la plu­part des pro­blèmes que j’ai eus au début. Je ne com­prends tou­jours pas exac­te­ment ce qu’est le ciné­ma, d’où il vient ? J’ai donc deman­dé de réduire le nombre de pro­gramme d’é­tudes, de les ouvrir et de mon­trer des choses qui ne sont pas néces­sai­re­ment des textes de film. Juste pour mon­trer à Pla­ton que s’il parle beau­coup de ciné­ma. Le mythe de l’ombre est un texte sur le ciné­ma. Mais pour s’ou­vrir à d’autres dis­ci­plines et les étu­dier d’un point de vue ciné­ma­to­gra­phique. La phy­sique quan­tique, par exemple. Si vous pre­nez les struc­tures quan­tiques, cela génère cer­tains com­por­te­ments, cela génère des films avec des détails très dif­fé­rents de ce que nous voyons et qui ne sont pas néces­sai­re­ment des films sur la phy­sique quan­tique.

Le ciné­ma a cette par­ti­cu­la­ri­té qu’An­dré Bazin a dit un jour, il l’a dit de façon pro­vo­cante : le ciné­ma est un art qui pro­duit des chefs-d’oeuvre sans l’in­ter­ven­tion de l’homme. L’homme appuie sur un bou­ton, la camé­ra enre­gistre et ce qu’elle fait est un chef-d’œuvre. Par­fois, mal­heu­reu­se­ment, l’homme com­mence à la mani­pu­ler et la gâche. Des films avec des acteurs com­mencent à appa­raître, avec des intrigues, des choses dont ils n’ont pas besoin. Les films se font tout seuls. (Rires dans la salle)

Cette idée, qui n’est pas vraie, mais qui a beau­coup de véri­té, je l’ai reliée à une idée déli­rante, celle qu’au sein de mes per­ver­sions sexuelles se trouve l’i­dée d’é­tu­dier la théo­lo­gie. (Rires dans la salle)
Il existe un pro­ces­sus appe­lé eseis­mo, dans lequel les théo­lo­giens se demandent com­ment Dieu s’est fait. Quel pro­ces­sus a‑t-il uti­li­sé pour se faire ? Nous ne savons même pas si Dieu existe, mais nous étu­dions déjà en détail com­ment il s’est fait. Je ne sais pas si cela s’ap­plique à Dieu, mais cela s’ap­plique aux films. Com­ment un film se fait-il ? Et cela peut être dans la tête quand on fait un film. Sou­dain, vous pou­vez voir com­ment le film vous devance ou ce que vous pen­sez. C’est un pro­ces­sus que beau­coup de cinéastes connaissent et que peu res­pectent. À ce moment-là, il faut dire, eh bien, je passe le relais et je le donne au film. A par­tir de là, le film se fait tout seul et on essaie de le suivre, en fai­sant sem­blant de l’in­ven­ter, sans vrai­ment l’in­ven­ter.

Après cette prose ciné­ma­to­gra­phique, je vou­drais ter­mi­ner très rapi­de­ment, avec un thème qui concerne le ciné­ma et qui concerne aus­si les uni­ver­si­tés. C’est la ques­tion des éva­lua­tions. Qu’est-ce qui fait qu’une uni­ver­si­té est meilleure qu’une autre ? Et être meilleur signi­fie-t-il quelque chose ou est-ce une escro­que­rie intel­lec­tuelle ?

Vous savez déjà que l’A­mé­rique latine ne figure pas dans le cata­logue des der­nières éva­lua­tions des meilleures uni­ver­si­tés du monde. Eh bien, pour les bons et les saints, ni les Afri­cains, ni les Asia­tiques… Peu d’Eu­ro­péens. Pour­quoi, par hasard, les 250 meilleures uni­ver­si­tés du monde sont-elles anglo-saxonnes ? Qu’est-ce que cela signi­fie ? Que les Anglo-Saxons sont meilleurs que nous ou que les éva­lua­teurs sont anglo-saxons ou anglo­phones ? Je pense que l’a­vis sui­vant est plus radi­cal : com­ment peut-on dire qu’une uni­ver­si­té est bonne ou mau­vaise ? sur quoi peut-on se baser ? Les uni­ver­si­tés sont des indi­vi­dus, elles sont sin­gu­lières, elles sont liées à la socié­té et la socié­té est chan­geante et dif­fé­rente. Une uni­ver­si­té est bonne dans le sens où elle est bonne pour la com­mu­nau­té où elle tra­vaille, et non dans le sens où elle est utile. Mais elle est dévouée au monde dans lequel elle tra­vaille et le com­prend. Dans cette équa­tion se trouve sa qua­li­té.

Un film, il est bon par rap­port à quoi ? À mon avis, les films sont tous bons dans le sens — je cite Jorge Teillier — que dans chaque film, aus­si mau­vais soit-il, il y a tou­jours au moins cinq minutes de bonne poé­sie. En ce sens, je pense qu’il n’est pas pos­sible de dire que c’est une arnaque pour faire des films meilleurs ou pires. Cette éva­lua­tion est au moins un men­songe. Que faites-vous alors ? Vous n’é­va­luez pas ?

Il y a un an, la revue Cité — le maga­zine fran­çais de cri­tique phi­lo­so­phique — la ques­tion des éva­lua­tions a été sou­le­vée récem­ment. Au Chi­li, cela fait long­temps que c’est du pain quo­ti­dien : les ensei­gnants sont éva­lués, les pro­fes­seurs éva­luent les étu­diants, il y a des gens qui éva­luent la rela­tion des étu­diants, les éva­lua­teurs s’é­va­luent les uns les autres… Qui donne le pou­voir d’é­va­luer ? Après avoir retour­né les choses dans tous les sens, le maga­zine dit : c’est la ter­rible titilla­tion d’être juge… c’est le pou­voir que vous don­nez à quel­qu’un qui passe dans la rue, c’est-à-dire que vous allez être pré­sident du jury pour éva­luer ceci et cela. Ce pou­voir donne une connais­sance auto­ma­tique et spon­ta­née. Et ce savoir est un non-savoir. C’est un type de connais­sance dan­ge­reux. Mais com­bien de fois ai-je vu des gens qui sem­blaient nor­maux et gen­tils être nom­més pré­si­dents d’un jury de film et se trans­for­mer en gens éner­giques qui disaient que le ciné­ma est en déclin, que tous les films sont mau­vais, tout en se confor­mant que les choses soient ain­si ?

Eh bien, dit Nor­bert Elias, dans un texte qu’il a écrit sur le sport : grâce au sport et aux grandes com­pé­ti­tions inter­na­tio­nales, les guerres ont été consi­dé­ra­ble­ment réduites, parce que le sport et sur­tout le foot­ball sont des simu­la­tions de guerre. Chaque match de foot­ball est une bataille. Il a ensuite décla­ré : “Il est vrai que chaque concours a un gagnant et de nom­breux per­dants”, et a ajou­té Paul Vale­ry : “Les per­dants sont humi­liés mais les gagnants sont anéan­tis”.
Dans ce jeu de gagnants et de per­dants, qui gagne ? C’est un pro­blème ouvert et c’est un dis­cours fer­mé.
Mer­ci beau­coup.