Pérou : Xstrata, une mine anglo-suisse qui embrase Espinar

Le soulèvement de mai 2012 a surtout été provoqué par l’accroissement de la pollution des sols et des eaux. Mais la population veut également renégocier les termes de la convention-cadre adoptée en 2003

imagen-Espinar1.jpgpar San­tia­go Fischer, mer­cre­di 24 octobre 2012

San­tia­go Fischer est membre de la Com­mis­sion Jus­tice et Paix Bel­gique fran­co­phone (santiago.fischer[AT]justicepaix.be, www.justicepaix.be).

Source de l’ar­ticle : alte­rin­fos

La pro­vince d’Espinar est située au sud du Pérou, dans la région de Cuz­co, en plein ter­ri­toire his­to­rique des K’anas. Cette civi­li­sa­tion, com­po­sée essen­tiel­le­ment de guer­riers, est connue pour avoir résis­té vaillam­ment à la défer­lante Inca. Ils ont négo­cié âpre­ment et ont fina­le­ment obte­nu la paix, en échange de leur par­ti­ci­pa­tion au sein de l’armée impé­riale. Dans l’aventure, les K’anas n’ont pas per­du leur fier­té et la volon­té de se battre jusqu’au bout pour la pro­tec­tion de leur milieu de vie. 5 siècles plus tard, les habi­tants d’Espinar ont bel et bien conser­vé ces traits ances­traux. Aux prises depuis plus de 30 ans avec une exploi­ta­tion minière à grande échelle qui pol­lue leur envi­ron­ne­ment, ils n’ont de cesse de récla­mer, négo­cier et mani­fes­ter afin de faire valoir leurs droits les plus fon­da­men­taux : le droit à la vie, à la san­té et à l’eau.

En mai 2012, après avoir deman­dé à maintes reprises l’établissement d’un nou­veau canal de dia­logue avec le Gou­ver­ne­ment péru­vien et l’entreprise anglo-suisse Xstra­ta, la popu­la­tion décide de sor­tir dans la rue pour mani­fes­ter paci­fi­que­ment son ras-le-bol de voir ses demandes res­ter lettre morte.

2012-05-29t152449z_1637307194_gm1e85t1syc01_rtrmadp_3_xstrata-peru-emergency-grid-6x3.jpgBilan : 22 per­sonnes arrê­tées arbi­trai­re­ment et agres­sées phy­si­que­ment, ain­si qu’un mort. Les mani­fes­tants exi­geaient le res­pect des normes envi­ron­ne­men­tales et l’amélioration de méca­nismes de com­pen­sa­tion pour les com­mu­nau­tés affec­tées vivant dans la zone d’opération minière. Ces vio­lents affron­te­ments ont été déclen­chés par la police natio­nale, envoyée sur place afin de chas­ser les mani­fes­tants qui blo­quaient les routes d’accès à la mine. L’État d’urgence a été décla­ré, sus­pen­dant ain­si les droits consti­tu­tion­nels et les liber­tés civiles.

D’abord com­pa­gnie éta­tique, puis pro­prié­té de l’anglo-australienne BHP Billi­ton avant que Xstra­ta ne prenne le relais en 2006, les opé­ra­tions se concentrent sur le pro­jet Tin­taya, et vont bien­tôt s’ouvrir au pro­jet d’Antapaccay, où près de 1500 mil­lions de dol­lars sont prêts à être inves­tis afin d’y extraire du cuivre. En 2011, le pro­jet Tin­taya a pro­duit plus de 95 000 tonnes de cuivre et 33 000 onces d’or[[http://www.xstratacopper.com/ES/Operaciones/Paginas/Tintaya.aspx]]. Avec la hausse géné­ra­li­sée des prix des mine­rais sur les mar­chés inter­na­tio­naux, c’est un véri­table Eldo­ra­do qui s’offre au géant minier.

Situés à plus de 4000 mètres d’altitude, ces sites miniers à ciel ouvert doivent coha­bi­ter avec des com­mu­nau­tés andines tra­di­tion­nelles vivant de l’agriculture et de l’exploitation de leur bétail. Ces popu­la­tions subissent au quo­ti­dien les consé­quences envi­ron­ne­men­tales néfastes de leur encom­brant voi­sin. Les mon­tagnes dis­pa­raissent, les sources d’eau sont déviées et les rivières et sols sont pol­lués par les déchets miniers.

Rice Cora­hua, diri­geant d’une com­mu­nau­té bor­dant la rivière Cañi­pia l’affirme : « Un bas­sin construit par Xstra­ta à 500 mètres de nos mai­sons sert de décharge pour recueillir l’eau conta­mi­née. Depuis 3 ans, nous consta­tons qu’il n’est plus étanche ! Nos terres sont infil­trées par ces eaux pol­luées. Nos ani­maux meurent et nous com­men­çons à avoir des pro­blèmes de san­té. L’activité éco­no­mique, axée essen­tiel­le­ment sur la vente de viande et de lait péri­clite. Plus per­sonne ne veut nous en ache­ter, car tous sont au cou­rant de la conta­mi­na­tion ! ».

480706.jpgLe vil­lage, situé à 10 kilo­mètres du pro­jet Tin­taya et à un jet de pierre d’Antapaccay, voit éga­le­ment le débit de sa rivière – essen­tielle à la sur­vie de la com­mu­nau­té — dimi­nuer dras­ti­que­ment. En amont, son eau est pom­pée pour les besoins des opé­ra­tions minières. Désor­mais, une route tra­cée par Xstra­ta la rem­place, ce qui per­met aux véhi­cules de l’entreprise d’effectuer tran­quille­ment leurs allers-retours inces­sants et bruyants.

Si la mine a été som­mée d’installer une sta­tion de pom­page afin d’alimenter les vil­la­geois en eau, elle n’est mal­heu­reu­se­ment pas opé­ra­tion­nelle. « C’est une constante. Sous les feux des cri­tiques et de l’opprobre public, des solu­tions d’urgence sont trou­vées. Une fois l’orage pas­sé, Xstra­ta s’en dés­in­té­resse et fait volon­tai­re­ment traî­ner les choses. C’est donc une res­pon­sa­bi­li­té sociale exer­cée de manière bien boi­teuse… », sou­pire Rice Cora­hua.

Le prin­ci­pal défi auquel est confron­té l’ensemble des com­mu­nau­tés affec­tées est de prou­ver la conta­mi­na­tion. Mal­gré une récente étude menée dans la zone par une inves­ti­ga­trice alle­mande qui a pu prou­ver la pré­sence de métaux lourds dans l’eau et une recherche réa­li­sée par le Minis­tère de la San­té, qui a dénom­bré 26 per­sonnes pré­sen­tant des traces d’arsenic, cad­mium, mer­cure et plomb dans leur sang, le Minis­tère de l’Énergie et des Mines ne plie pas. Pour lui, Xstra­ta est une entre­prise res­pon­sable et n’a rien à se repro­cher. Et cette der­nière de se cacher der­rière cet avis pro­tec­teur.

Le sou­lè­ve­ment de mai 2012 a sur­tout été pro­vo­qué par l’accroissement de la pol­lu­tion des sols et des eaux. Les ani­maux meurent quo­ti­dien­ne­ment, ce qui déses­père les habi­tants. La popu­la­tion d’Espinar, fédé­rée autour de son maire Oscar Mol­lo­huan­ca, réclame un contrôle sui­vi et par­ti­ci­pa­tif des niveaux de conta­mi­na­tion. Pour elle, la prio­ri­té dans ce com­bat est bien de mettre en avant la culpa­bi­li­té de Xstra­ta dans la pol­lu­tion qu’elle génère et obte­nir qu’elle cesse ces acti­vi­tés des­truc­trices. Des répa­ra­tions justes devraient éga­le­ment être payées.

1708670_3_4057_le-28-mai-deux-personnes-sont-mortes-a_f5321f945dbf2e5888a20d6fc3601a9d.jpgMais la popu­la­tion veut éga­le­ment rené­go­cier les termes de la conven­tion-cadre adop­tée en 2003 par BHP Billi­ton et la popu­la­tion. Cet accord, tou­jours en vigueur avec Xstra­ta, pré­voit que 3% des béné­fices engran­gés par la mine avant impôt servent à déve­lop­per la pro­vince, connue pour être une des plus pauvres du Pérou. Désor­mais, la popu­la­tion en veut 30%. Oscar Mol­lo­huan­ca défend cette reven­di­ca­tion jugée exa­gé­rée par beau­coup d’observateurs : « Les pro­fits qui seront géné­rés par le pro­jet Anta­pac­cay vont faire explo­ser les reve­nus de Xstra­ta. Il n’y a aucune rai­son que les habi­tants n’en pro­fitent pas »[[Selon Xstra­ta, 160 000 tonnes de cuivre seront extraites annuel­le­ment durant les 5 pre­mières années d’exploitation à Anta­pac­cay. Un chiffre de loin supé­rieur à la pro­duc­tion actuelle de Tin­taya.]]. De plus, le maire veut une ges­tion plus trans­pa­rente de cette enve­loppe. « Initia­le­ment, cet argent devait être géré par un col­lec­tif issu de la socié­té civile et du tis­su poli­tique local. Mais bien vite, la Fon­da­tion Tin­taya, pilo­tée par Xstra­ta, a été créée. Elle s’est sub­sti­tuée à la volon­té popu­laire en pre­nant seule les déci­sions d’allocation de sub­ven­tions », peste-t-il. La fon­da­tion est vite deve­nue un ins­tru­ment fonc­tion­nant sur une base clien­té­liste, arro­sant ain­si de dol­lars cer­tains habi­tants dociles au détri­ment d’autres plus rétifs à l’exploitation minière.

Mais Xstra­ta a aus­si d’autres manières de semer la ziza­nie. Cer­taines familles ont même été divi­sées, comme nous le rap­porte Boni­fa­cia Cruz, diri­geante d’une orga­ni­sa­tion sociale : « Mes actions de pro­tes­ta­tion déran­geaient la mine. Elle a donc fait cou­rir le bruit au sein de la com­mu­nau­té que je leur ven­dais l’eau de notre rivière. J’ai été expul­sée par ma propre famille ! Pour les remer­cier, Xstra­ta a don­né de l’emploi à trois de mes frères. Cette poli­tique de divi­sion doit ces­ser ».

Les heurts du mois de mai 2012 ont eu le mérite de voir naître des tables de dia­logue, mises en place par le gou­ver­ne­ment natio­nal et per­met­tant aux dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux de dépo­ser leurs doléances. « Mais le pro­ces­sus est lent et il y a peu d’espoir d’aboutir à des résul­tats concrets », nous affirme Moi­sés Camer­coa, du Front de Défense des Inté­rêts d’Espinar (FUDIE), un col­lec­tif d’associations qui par­ti­cipe aux négo­cia­tions. Et d’expliquer : « Le gou­ver­ne­ment et Xstra­ta font traî­ner les choses. Il n’y a pas d’ouverture au dia­logue et nos pro­po­si­tions ne recueillent que du mépris ». Oscar Mol­lo­huan­ca, en tire quant à lui une ana­lyse plus posi­tive : « Mal­gré toutes les imper­fec­tions de ce pro­ces­sus, je note que le gou­ver­ne­ment natio­nal se rend enfin compte qu’il est urgent de mettre en place une légis­la­tion envi­ron­ne­men­tale solide. Sinon, le pays devien­dra ingou­ver­nable ».

En effet, les conflits conti­nuent à se mul­ti­plier dans le pays. En juin 2012, la Defen­so­ria del Pue­blo – l’organe de défense des droits humains – dénom­brait 164 conflits sociaux dans le pays, dont une cen­taine était direc­te­ment liés à l’exploitation minière. Une situa­tion sociale explo­sive impu­tée à l’inertie d’un État sou­hai­tant favo­ri­ser avant tout les inves­tis­se­ments à grande échelle.

2012_5_29_n5ki7tAVrn5oMA2PsEUL42.jpgLe gou­ver­ne­ment natio­nal péru­vien porte aus­si une lourde res­pon­sa­bi­li­té dans le conflit social actuel. Il l’a lais­sé pour­rir pen­dant de nom­breuses années sans se pré­oc­cu­per des demandes légi­times for­mu­lées par la popu­la­tion d’Espinar. Désor­mais, les oppo­sants à l’extraction minière sont déter­mi­nés à chan­ger la rela­tion qui les lie à la mul­ti­na­tio­nale anglo-suisse. Pour Oscar Mol­lo­huan­ca, « Xstra­ta doit s’adapter à nous, et non pas le contraire ! Cela fait 30 ans que la mine fait la pluie et le beau temps dans notre pro­vince. Il est temps que cela cesse et que le peuple récu­père sa sou­ve­rai­ne­té. Si elle n’est pas d’accord, elle n’aura qu’à par­tir ».

Cette résis­tance ne se fait pas sans mal. Les enjeux éco­no­miques sont gigan­tesques et l’État n’hésite pas à répri­mer par la force toute mobi­li­sa­tion sociale qu’il juge « oppo­sée au déve­lop­pe­ment du pays ».

Ain­si, en mai 2012, la plu­part des vio­lences ont été per­pé­trées par la police natio­nale à l’intérieur du camp minier, avec l’aide logis­tique de la milice pri­vée de Xstra­ta. Main­te­nus pri­son­niers pen­dant 3 jours, des membres de l’ONG Vica­riat de Sicua­ni, ont été accu­sés d’avoir séques­tré un pro­cu­reur, de fomen­ter la révolte et de déte­nir illé­ga­le­ment des muni­tions. « C’est tota­le­ment faux ! Toutes ces preuves ont été fabri­quées dans le but de décré­di­bi­li­ser notre lutte paci­fique », vitu­père un membre de l’organisation. Le maire Oscar Mol­lo­huan­ca a éga­le­ment été inter­pel­lé à l’occasion de ces heurts. Pla­cé en garde à vue, les chefs d’accusation sont nom­breux et tout aus­si ima­gi­naires. « C’est une tech­nique clas­sique uti­li­sée par l’État pour affai­blir les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion. Il s’agit de bri­ser les lea­ders et d’installer un cli­mat de peur pour décou­ra­ger toute contes­ta­tion », nous indique David Velaz­co, juriste spé­cia­li­sé en droits de l’Homme pour l’ONG péru­vienne FEDEPAZ.

51396.jpgLa com­mu­nau­té inter­na­tio­nale se doit d’interpeller le gou­ver­ne­ment péru­vien sur la situa­tion inad­mis­sible au regard des droits de l’Homme les plus fon­da­men­taux qui se déroule à Espi­nar, ain­si que dans le reste du pays. Le pays doit exer­cer à nou­veau sa sou­ve­rai­ne­té et pro­té­ger ses popu­la­tions. L’Union euro­péenne et ses pays membres, dont la Bel­gique, sont en plein pro­ces­sus de rati­fi­ca­tion des accords de libre-échange avec le pays andin. L’occasion se prête donc pour faire entendre notre voix !

Comme citoyens belges, nous pou­vons inter­pel­ler notre gou­ver­ne­ment ain­si que nos par­le­men­taires euro­péens, fédé­raux, régio­naux afin qu’ils expriment leur soli­da­ri­té avec les com­mu­nau­tés affec­tées par l’exploitation minière à Espi­nar, et dans le reste du Pérou. La pro­tec­tion de l’environnement, des liber­tés fon­da­men­tales et des défen­seurs des droits de l’Homme doivent être prio­ri­taire à toute rati­fi­ca­tion d’un accord com­mer­cial.

En tant que consom­ma­teurs de matières pre­mières, comme le cuivre extrait à Espi­nar ; nous, les citoyens, avons un devoir de vigi­lance à exercer…La mer­veille tou­ris­tique du Machu Pic­chu, située à seule­ment quelques heures de route d’Espinar, cache la dure réa­li­té vécue par les pay­sans locaux. Et si la pro­chaine fois, nos vacances nous ame­naient à décou­vrir Espi­nar afin de mieux com­prendre ce qu’ils vivent et leur témoi­gner ain­si notre soli­da­ri­té ?

Pre­mière publi­ca­tion : http://www.justicepaix.be/?article614.

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