Comment Al-Qaeda est arrivé à régner sur Tripoli (Asia Times)

Dix ans après le 11/9, il n’est pas difficile d’imaginer un certain crâne jeté au fond de l’océan sourire de toutes ses dents.

Image_4-48.png Son nom est Abdel­ha­kim Bel­haj. Cer­tains au Moyen-orient ont peut-être enten­du par­ler de lui mais en occi­dent et ailleurs son nom est pra­ti­que­ment incon­nu.

Alors voi­ci une séance de rat­tra­page. Parce que l’histoire de com­ment un agent d’Al-Qaeda a pu se retrou­ver haut-com­man­dant mili­taire à Tri­po­li va – une fois de plus – bri­ser l’immense champ de miroirs qu’est « la guerre contre le ter­ro­risme » et com­pro­mettre sérieu­se­ment la pro­pa­gande patiem­ment concoc­tée par l’OTAN sur son « inter­ven­tion huma­ni­taire » en Libye.

La for­te­resse de Kadha­fi, Bab-al-Azi­ziyah, fut enva­hie et conquise la semaine der­nière prin­ci­pa­le­ment par les hommes de Bel­haj – qui ont été le fer de lance de la milice des Ber­bères dans les mon­tagnes du sud-ouest de Tri­po­li. La milice est connue sous le nom de Bri­gade Tri­po­li et elle a été secrè­te­ment entraî­née pen­dant deux mois par les Forces Spé­ciales US. Elle s’est révé­lée la milice la plus effi­cace au cours de ces six mois de guerre civile/tribale.

Mar­di der­nier, Bel­haj jubi­lait déjà sur la vic­toire et racon­tait com­ment les forces de Kadha­fi s’enfuyaient « comme des rats » (notez que Kadha­fi emploie la même méta­phore pour dési­gner les rebelles).

Abdel­ha­kim Bel­haj, alias Abu Abdal­lah al-Sadek, est un dji­ha­diste libyen. Né en mai 1966, il a fait ses pre­mières armes avec les moud­ja­hi­din lors du dji­had anti-sovié­tique en Afgha­nis­tan dans les années 80.

Il est le fon­da­teur du Groupe isla­mique com­bat­tant en Libye et de fac­to son émir — avec Kha­led Chrif et Sami Saa­di comme adjoints. Après la prise de pou­voir par les Tali­ban à Kaboul en 1996, le GICL a main­te­nu deux camps d’entraînement en Afgha­nis­tan ; un de ces camps, à 30 km au nord de Kaboul et diri­gé par Abu Yahya, est stric­te­ment réser­vé aux dji­ha­distes proches ou appar­te­nant à Al-Qae­da.

Après le 11/9, Bel­haj s’est ins­tal­lé au Pakis­tan et aus­si en Irak, où il s’est lié d’amitié avec ni plus ni moins que l’ultra radi­cal Abu­Mu­sab al-Zar­qa­wi – tout ceci avant qu’Al-Qaeda en Irak ne prête allé­geance à Ous­sa­ma Ben Laden et Ayman al-Zawa­hi­ri et ne ren­force radi­ca­le­ment ses actions.

En Irak, les Libyens consti­tuaient le contin­gent étran­ger de dji­ha­distes sun­nites le plus nom­breux, devan­cés uni­que­ment par les Saou­diens. De plus, les dji­ha­distes libyens ont tou­jours été des « super stars » dans les hauts éche­lons de l’Al-Qaeda « his­to­rique » — d’Abu Faraj al-Libi (com­man­dant mili­taire jusqu’à son arres­ta­tion en 2005. A pré­sent il fait par­tie des 16 pri­son­niers « impor­tants » de la base mili­taire US à Guan­ta­na­mo) à Abu al-Laith al-Libi (un autre com­man­dant mili­taire, tué au Pakis­tan au début de 2008).

Le GICL a été sous la sur­veillance de la CIA depuis le 11/9. En 2003, Belahj a été fina­le­ment arrê­té en Malai­sie puis trans­fé­ré, dans le plus pur style « ren­di­tion » dans une pri­son secrète à Bang­kok où il était tor­tu­ré quo­ti­dien­ne­ment.

En 2004, les Amé­ri­cains ont déci­dé d’en faire cadeau aux ser­vices secrets Libyens – jusqu’à sa libé­ra­tion par le régime de Kadha­fi en mars 2010, en com­pa­gnie de 211 autres « ter­ro­ristes », une opé­ra­tion publi­ci­taire annon­cée en grande fan­fare.

Le chef d’orchestre était Saif Islam al-Kadha­fi en per­sonne – la figure moderne et édu­quée au Lon­don School of Eco­no­mics du régime. Les diri­geants du GICL – Bel­haj et ses adjoints Chrif et Saa­di – publièrent un confes­sion de 417 pages inti­tu­lée « études cor­rec­tives » où ils décla­raient que le dji­had contre Kadha­fi était ter­mi­né (et illé­gal), avant d’être fina­le­ment libé­rés.

Un compte-ren­du fas­ci­nant de tout le pro­ces­sus est dis­po­nible dans un rap­port inti­tu­lé “Com­ba­ting Ter­ro­rism in Libya through Dia­logue and Rein­te­gra­tion” (Com­battre le ter­ro­risme en Libye par le dia­logue et la réin­ser­tion) . [1] Notez que les auteurs, des « experts » en ter­ro­risme basés à Sin­ga­pour et qui furent accueillis et choyés par le régime, expriment leurs « chauds remer­cie­ments à Saif al-Islam Kadha­fi et la Fon­da­tion Inter­na­tio­nale Kadha­fi pour la Cha­ri­té et le Déve­lop­pe­ment pour avoir ren­du la visite pos­sible ».

Puis en 2007, Zawa­hi­ri, le numé­ro 2 d’Al-Qaeda à l’époque, annon­ça offi­ciel­le­ment la fusion entre la GICL et Al-Qae­da du Magh­reb Isla­mique (AQMI). Depuis, GICL et AQMI sont la même orga­ni­sa­tion et Bal­haj était et est le chef (émir).

Venons-en à février 2011, Belahj, en homme libre, décide de retour­ner à ses acti­vi­tés dji­ha­distes et d’engager ses hommes dans le sou­lè­ve­ment pla­ni­fié de la Cyré­naïque.

Tous les ser­vices de ren­sei­gne­ment des Etats-Unis, de l’Europe et du Monde arabe savent qui il est. Il a déjà fait savoir que lui et ses hommes ne se conten­te­ront de rien de moins que l’application de la cha­ria en Libye.

On aura beau cher­cher par­tout et se racon­ter des his­to­ries, il n’y a rien de « démo­cra­tique » chez lui. Mais l’OTAN n’a pas vou­lu s’en sépa­rer sous pré­texte qu’il n’aimait pas beau­coup les « infi­dèles ».

L’assassinat fin juillet du com­man­dant mili­taire rebelle, le géné­ral Abdel Fat­tah You­nis, par les rebelles eux-mêmes semble être l’oeuvre de Bal­haj ou de gens très proches de lui.

Il est impor­tant de savoir que You­nis – avant de se retour­ner contre le régime – avait diri­gé les forces spé­ciales libyennes qui com­bat­taient féro­ce­ment le GICL dans la Cyré­naïque entre 1990 et 1995.

Le Conseil Natio­nal de Tran­si­tion (CNT), selon un de ses membres, Ali Tarhou­ni, raconte que You­nis aurait été tué par une orga­ni­sa­tion obs­cure appe­lée Obai­da ibn Jar­rah (du nom d’un des com­pa­gnons du Pro­phète). Appa­rem­ment, le groupe a dis­pa­ru sans lais­ser de traces.

Ce n’est pas un hasard si tous les hauts com­man­dants mili­taires des rebelles sont du GICL/AQMI, de Bal­haj à Tri­po­li à un cer­tain Ismael as-Sala­bi à Ben­gha­zi en pas­sant par Abdel­ha­kim al-Assa­di à Der­na, sans oublier un membre impor­tant, Ali Sala­bi, qui siège au cœur du CNT. C’est Sala­bi qui a négo­cié avec Saif al-Islam Kadha­fi la « fin » du dji­had du GICL/AQMI, leur garan­tis­sant ain­si un nou­vel ave­nir radieux sous l’étiquette de « com­bat­tants de la liber­té ».

Pas besoin d’une boule de cris­tal pour ima­gi­ner les consé­quences lorsque le GICL/AQMI — qui a rem­por­té le pou­voir mili­taire et fait par­tie des « vain­queurs » — se mon­tre­ra très peu dis­po­sé à céder son pou­voir juste pour satis­faire aux caprices de l’OTAN.

Pen­dant ce temps, dans les brouillards de la guerre, il n’est pas clair si Kadha­fi veut entrai­ner la Bri­gade Tri­po­li dans une guerre urbaine ou for­cer le gros des troupes rebelles à péné­trer l’immense zone de la tri­bu War­fal­lah.

L’épouse de Kadha­fi fait par­tie de la tri­bu War­fal­lah, la plus grande tri­bu de la Libye d’une popu­la­tion de 1 mil­lion et com­po­sé de 54 sous-tri­bus. On raconte dans les cou­loirs de Bruxelles que l’OTAN s’attend à ce que Kadha­fi livre com­bat pen­dant des mois, sinon des années, ce qui explique la prime offerte, dans le plus pur style du Texas de George W. Bush, et le retour rési­gné de l’OTAN à son plan ini­tial qui a tou­jours été celui d’éliminer Kadha­fi.

La Libye fait peut-être face au spectre d’une gué­rilla à deux têtes ; les forces de Kadha­fi contre le faible gou­ver­ne­ment cen­tral du CNT et les troupes de l’OTAN au sol ; et la nébu­leuse GICL/AQMI dans un dji­had contre l’OTAN (s’ils sont écar­tés du pou­voir).

Kadha­fi est peut-être une relique dic­ta­to­riale du pas­sé, mais on ne mono­po­lise pas le pou­voir pen­dant 40 ans pour rien et sans que ses ser­vices de ren­sei­gne­ment n’apprennent deux ou trois choses.

Depuis le début, Kadha­fi a dit que l’opération était appuyée de l’étranger et par Al-Qae­da ; il avait rai­son (même s’il a oublié de dire que cette guerre était par des­sus tout celle du pré­sident fran­çais néo-Napo­léo­nien Nico­las Sar­ko­zy, mais c’est une autre his­toire).

Il a aus­si dit que l’opération était un pré­lude à une occu­pa­tion étran­gère dont l’objectif était de pri­va­ti­ser et prendre le contrôle des res­sources natu­relles de la Libye. Il se pour­rait qu’il ait – une fois de plus – rai­son.

Les « experts » de Sin­ga­pour qui ont salué la déci­sion du régime de Kadha­fi de libé­rer les dji­ha­distes de GICL/AQMI ont qua­li­fié cette déci­sion de « stra­té­gie néces­saire pour réduire les menaces à l’encontre de la Libye ».

Désor­mais, le GICL/AQMI peut agir en tant que « force poli­tique locale ».

Dix ans après le 11/9, il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer un cer­tain crâne jeté au fond de l’océan sou­rire de toutes ses dents.

Pepe Esco­bar

SOURCE : http://atimes.com/atimes/Middle_East/MH30Ak01.html

(1) voir ici : http://www.pvtr.org/pdf/Report/RSIS_Libya.pdf

Tra­duc­tion “eh oui, les salauds finissent tou­jours par s’entendre” par VD avec pro­ba­ble­ment les fautes et coquilles habi­tuelles.

URL de cet article 14520 http://www.legrandsoir.info/comment-al-qaeda-est-arrive-a-regner-sur-tripoli-asia-times.html

… et pour en savoir plus : Compte-ren­du de la mis­sion d’évaluation indé­pen­dante auprès des bel­li­gé­rants libyens
http://www.zintv.org/spip.php?article672