Rêver sous le capitalisme

Inter­view de Sophie Bru­neau

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maga­zine axelle

Dans le docu­men­taire Rêver sous le capi­ta­lisme, 12 per­sonnes racontent un rêve et son inter­pré­ta­tion en lien avec leur bou­lot. Un film sai­sis­sant, tant sur la forme que sur le fond.

Un malaise, des cris­pa­tions, un cadavre, des zom­bies… Des voix racontent des rêves, matières intimes sans filtre, direc­te­ment en lien avec le tra­vail, sur d’impressionnants plans fixes où passent sur­tout le temps et des sil­houettes de tra­vailleurs et tra­vailleuses ano­nymes, quelques reflets mou­vants au son d’une ville dont on sent l’exigence. Neuf ano­nymes et trois per­sonnes à visage décou­vert aux inflexions par­fois fra­giles, par­fois hachées, dans des fins de nuit, des cré­pus­cules ou des levers du jour. Une res­pon­sable de maga­sin rêve du bip du scan­ning : beau­coup de bips, c’est que les cais­sières tra­vaillent vite. Un homme témoigne : « Chaque soir, on se dit au revoir, à demain. Peut-être… »

Des rêves émerge une réa­li­té faite de peur de perdre son tra­vail et de ne pas bien faire, de patrons carac­té­riels, d’enfermement admi­nis­tra­tif, de déshu­ma­ni­sa­tion, de séquen­çage du tra­vail, d’intensification des cadences, d’infantilisation, de mise en concur­rence, de perte de sens… C’est l’institutionnalisation d’un cli­mat culpa­bi­li­sant, alié­nant, et ses ravages qui se dévoile dans une mon­tée en puis­sance. Ins­pi­rée par le livre Rêver sous le troi­sième Reich de Char­lotte Beradt – com­pi­la­tion de 300 rêves de citoyennes alle­mandes recueillis en 1933 décri­vant, déjà, ce qui devien­dra l’horreur nazie –, Sophie Bru­neau, anthro­po­logue de for­ma­tion, nous parle de l’évolution des pra­tiques dans le monde du tra­vail.

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En 2004, dans votre docu­men­taire Ils ne mou­raient pas tous mais tous étaient frap­pés, vous abor­diez déjà cette ques­tion de la souf­france au tra­vail. Pour­quoi y reve­nir ?

C’est un sujet inépui­sable, du fait de son impor­tance dans nos vies, de sa com­plexi­té, de son évo­lu­tion. Il raconte tel­le­ment du vivre-ensemble : c’est un révé­la­teur énorme. Ils ne mou­raient pas tous… témoigne du début du débat public sur la souf­france au tra­vail, le burn-out, et déjà sur la dis­pa­ri­tion de la fron­tière entre vie pro­fes­sion­nelle et vie pri­vée. Il fait le lien entre les nou­velles formes d’organisation du tra­vail et les souf­frances indi­vi­duelles, induites notam­ment par l’utilisation mana­gé­riale de la peur.
Dans ce film-ci, pour la gérante de la grande sur­face, c’est l’intensification. Le syn­di­ca­liste, lui, est mar­qué phy­si­que­ment par la peur, dont il garde des stig­mates cinq ou six ans après avoir quit­té son tra­vail. Pour moi, il existe un bas­cu­le­ment à par­tir de son témoi­gnage. On ne sait plus si on est dans son rêve ou la réa­li­té.
Mal­gré la diver­si­té pro­fes­sion­nelle ou des par­cours sin­gu­liers, les rêveurs parlent tous d’une même voix. On se rend compte que ça fait sys­tème, avec une grande vio­lence sous-jacente. Toutes ces per­sonnes, âgées de 40 à envi­ron 60 ans, ont aus­si été heu­reuses au tra­vail. Mais elles se rendent compte qu’elles ne peuvent plus tra­vailler comme avant, en termes de valeurs, d’éthique, de rap­port à l’autre… J’aurais vou­lu recueillir un récit d’une per­sonne plus jeune, parce qu’il y a actuel­le­ment une telle libé­ra­li­sa­tion, et une telle ubé­ri­sa­tion de la socié­té [du nom de l’entreprise Uber, ndlr], mais ça ne s’est pas pré­sen­té.

Depuis votre pre­mier film, les pra­tiques géné­rant de la souf­france au tra­vail se sont inten­si­fiées. Avec quels effets ?

Pre­nez par exemple les mesures prises début de cette année par la ministre de la San­té Mag­gie De Block. Sous cou­vert de par­cours de réin­té­gra­tion, le licen­cie­ment des tra­vailleurs malades de longue durée se trouve faci­li­té. Alors que le congé mala­die, c’est le bou­clier pour pou­voir tenir, se recons­truire. Avant, moins de gens y avaient recours, puisque le tra­vail se pas­sait mieux, mais aujourd’hui, ils uti­lisent ce garde-fou.
Par­mi les rêveurs, quatre tra­vaillent dans le soin aux autres ; la ligne de front a recu­lé. Les chiffres du burn-out sont en aug­men­ta­tion expo­nen­tielle, ce qui montre une géné­ra­li­sa­tion de la dégra­da­tion des condi­tions de tra­vail et une aug­men­ta­tion de la vio­lence retour­née contre soi. Pour que le sys­tème néo­li­bé­ral conti­nue à engran­ger des résul­tats – – en réa­li­té jamais atteints –, le gou­ver­ne­ment veut sup­pri­mer les garde-fous en culpa­bi­li­sant les béné­fi­ciaires des soli­da­ri­tés sociales. C’est le dis­cours sur les « pro­fi­teurs ».

Qu’est-ce qui vous a ins­pi­rée dans le livre de Char­lotte Beradt ?

J’ai tou­jours relé­gué le rêve au rang de la psy­cho­lo­gie, mais Char­lotte Beradt – oubliée de l’histoire – le prend comme maté­riau racon­tant une époque, le lie à une dimen­sion poli­tique et sociale. Elle a fait elle-même un cau­che­mar et en a tiré l’idée lumi­neuse qu’elle ne doit pas être la seule. Elle émet l’hypothèse puis­sante que l’on doit rêver dif­fé­rem­ment sui­vant le régime poli­tique sous lequel on vit. Elle com­mence à col­lec­ter des rêves avec l’aide d’un ami méde­cin. On est en 1933, mais il y a des rêves pré­mo­ni­toires des camps. Tout s’y retrouve déjà, la logique concen­tra­tion­naire, les inter­dits…

Vous assu­mez le paral­lèle entre l’époque actuelle et le nazisme ?

Dans son livre de réfé­rence, Souf­frances en France. La bana­li­sa­tion de l’injustice sociale, le psy­chiatre Chris­tophe Dejours expose la bana­li­sa­tion de la souf­france sociale. Il se réfère au concept de la « bana­li­té du mal » de la phi­lo­sophe alle­mande Han­nah Arendt, qui a ten­té d’analyser pour­quoi autant de gens ont pu adhé­rer à l’idéologie nazie. Chris­tophe Dejours évoque une notion qu’Arendt uti­lise pour com­prendre ce phé­no­mène : la peur.

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Et si le rêve a valeur de mes­sage, que nous réserve l’avenir ?

Aujourd’hui, le sys­tème mana­gé­rial recourt à la menace de la pré­ca­ri­sa­tion – le fait que si on n’est pas content, on peut par­tir, il y en a dix qui attendent à la porte – pour obte­nir de la part des gens ce qu’il n’aurait jamais obte­nu aupa­ra­vant. Cette uti­li­sa­tion mana­gé­riale de la peur, notam­ment au tra­vers de la menace de pré­ca­ri­sa­tion, fait que tant de gens par­ti­cipent à une machine que, par ailleurs, ils réprouvent mora­le­ment, et fait qu’on obtient obéis­sance, voire sou­mis­sion, à un sys­tème injuste, irra­tion­nel, absurde… Et si le rêve a valeur de mes­sage, que nous réserve l’avenir ?

Com­ment un film devient-il un levier mili­tant ?

J’ai pen­sé ce film comme un film outil, dont les gens peuvent s’emparer pour créer des échanges ou, sim­ple­ment, se dire qu’ils ne sont pas seuls à vivre cette réa­li­té. La parole est une arme puis­sante. Le film recrée une com­mu­nau­té invi­sible, une com­mu­nau­té des rêves.

Dans votre docu­men­taire, avez-vous consta­té des dif­fé­rences entre femmes et hommes ?

Quand j’ai co-réa­li­sé Ils ne mou­raient pas tous mais tous étaient frap­pés, j’ai eu du mal à trou­ver un homme qui témoigne. Les hommes sont moins dans un rap­port à la parole, à la confi­dence. Par­ler de soi, de l’intime, du soin de soi, aller chez un.e psy : de par leur édu­ca­tion, les femmes font ces démarches plus faci­le­ment. Aujourd’hui, ça a chan­gé. C’est un très petit échan­tillon, mais je remarque, à mon échelle, que j’ai qua­si­ment la pari­té alors que j’avais peur de n’avoir que des témoi­gnages de femmes.
Au-delà de cette ques­tion, je suis tou­jours éton­née que des gens acceptent de témoi­gner, d’être fil­més et confient leur rêve, par­ti­cu­lier, intime, secret, dans cette envie de par­tage. Autre constat : aujourd’hui, ces per­sonnes sont tout à fait capables de faire le lien entre leur souf­france, leur malaise et les pra­tiques à l’intérieur de leur cadre d’activité.

Pour­quoi est-ce que les per­sonnes pré­fèrent ne pas témoi­gner à visage décou­vert ?

Qu’il n’y ait pas de nom, c’était évident dès le départ. Mais la plu­part pré­fèrent ne pas se mon­trer, notam­ment par peur des repré­sailles. Les per­sonnes que j’ai pu fil­mer sont celles qui ont quit­té leur tra­vail pré­cé­dent. Cette doc­to­resse, par exemple, qui fait ce rêve incroyable dans lequel ses patients mangent son cer­veau à la petite cuillère… Pour moi, c’est la méta­phore par­faite du capi­ta­lisme qui nous can­ni­ba­lise !
J’ai tiré par­ti de la contrainte de ne pas pou­voir fil­mer les visages en direct : elle m’a don­né la pos­si­bi­li­té d’inventer une autre mise en scène de la parole, de syn­thé­ti­ser les témoi­gnages (par­fois jusqu’à 1h30 d’entretien !), de réflé­chir plus loin au visuel, à ces plans de présence/absence ins­crits dans une durée, tra­vaillés comme des tableaux, que j’ai d’ailleurs pris beau­coup de temps à repé­rer.

Tout ce temps don­né au film relève d’un pro­ces­sus inverse à la méca­nique dénon­cée…

Je me suis don­né ce temps et les moyens d’une approche qua­li­ta­tive. Le tour­nage du film court sur trois années. Ça a été hyper long et pour­tant, je n’ai même pas vingt rêves, mal­gré toutes les per­sonnes qui m’ont aidée dans ma récolte. Je ne pou­vais pas avoir accès direc­te­ment aux rêves, c’est à plus d’un titre une matière indi­recte : j’ai donc tis­sé une toile de coopé­ra­tion avec les pas­seuses et les pas­seurs de rêves. C’est un film basé sur la coopé­ra­tion.

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Dans l’exercice de votre métier, est-ce que l’empathie est impor­tante ?

Oui. Dans ma vie, au moment du film, les rêves se sont invi­tés. J’ai enta­mé une psy­cho­thé­ra­pie pen­dant la même période, ce qui m’y a ren­due moi-même plus atten­tive au champ de l’inconscient. Je pense que j’ai pu avoir une rela­tion d’empathie d’autant plus grande que je fai­sais moi-même cette expé­rience intime, qui relève à sa façon d’un tra­vail de recherche inté­rieur et qui passe aus­si par la parole. Et puis je suis très consciente de ce que ces rêveurs me donnent, de la beau­té du geste. Ce qui me touche, c’est l’idée qu’ils soient por­tés par le fait que leur témoi­gnage puisse être utile, et par le fait qu’ils se soient recon­nus dans le film, qu’ils le trouvent juste, qu’ils soient contents du résul­tat.
D’une cer­taine façon, que ces gens soient en souf­france est plu­tôt ras­su­rant : s’ils souffrent, c’est qu’ils sont en rejet, qu’ils ont conscience de l’injustice qu’ils vivent. Quand je vois les jeunes au tra­vail, la flexi­bi­li­té qu’on leur demande, dor­mir sur place (c’est l’exemple d’une start-up à Ber­lin, qui rejoint en vrai l’un des rêves du film !), boire des pots comme si on for­mait une grande famille et en même temps être payés des clo­pi­nettes, faire mar­cher à la carotte dans un cadre d’extrême pré­ca­ri­sa­tion et faire croire par ailleurs qu’on forme une grande famille, je vois le nou­veau visage d’un monde du tra­vail, tout aus­si ter­ri­ble­ment des­truc­teur.

Dans ce monde néo­li­bé­ral qui n’avance pas à visage décou­vert, il faut mettre en place des stra­té­gies ?

Rêver sous le capi­ta­lisme porte un coup de pro­jec­teur à un sys­tème qui ne veut pas qu’on le voie et qu’on le nomme… Comme Vol­de­mort dans Har­ry Pot­ter – celui qui est par­tout, celui-dont-on-ne-peut-pro­non­cer-le-nom. Le film part des faits, du ter­rain, et fait remon­ter du sens à la sur­face. Le film est mili­tant sans en avoir l’étiquette. Je milite pour la véri­té des faits et des mots ! J’ai même hési­té à mettre le mot « capi­ta­lisme » dans le titre, car je crai­gnais que cela freine les spec­ta­teurs et spec­ta­trices. Je me suis dit, fina­le­ment, que je ne fai­sais que nom­mer le sys­tème qui est mal­heu­reu­se­ment le nôtre. Mais le capi­ta­lisme n’a pas tou­jours exis­té et il n’existera pas tou­jours.
En ce qui concerne mon enga­ge­ment fémi­niste, j’ai fran­chi le pas, mais je ne l’aurais pas dit aus­si fran­che­ment il y a quelques années. Je pen­sais que ce que j’allais dire aurait plus de force si je n’avais pas cette éti­quette-là. Je ne vou­lais pas qu’on me réduise à une appar­te­nance, à un par­ti.

Et en effet, aujourd’hui, vous êtes enga­gée dans le col­lec­tif de femmes réa­li­sa­trices Elles font des films. Où en est-il ?

Ça fait un an que le col­lec­tif existe. En réac­tion à une pho­to offi­cielle triste et pom­peuse, repre­nant les « 50 réa­li­sa­teurs belges impor­tants » sur laquelle ne figu­raient que trois femmes, il y a eu très vite cette contre-pho­to, joyeuse, d’une cin­quan­taine de réa­li­sa­trices. C’est inté­res­sant de voir com­ment, tout d’un coup, l’injustice fait lever les gens pour dire stop. Ça crée un déclic. On s’est très vite mobi­li­sées, puis réunies en assem­blée, on a pro­duit un com­mu­ni­qué de presse… Récem­ment, après débat entre nous, nous avons boy­cot­té le Brus­sels Inter­na­tio­nal Film Fes­ti­val qui, en marge de sa pro­gram­ma­tion, pro­po­sait une table ronde sur la place des femmes dans le ciné­ma mais ne pré­sen­tait que 4 films de femmes sur 32.
Dans la durée, même si toute lutte est dif­fi­cile, il faut s’inspirer de ce qui se passe de posi­tif à l’étranger, faire pres­sion sur les poli­tiques pour une vraie pari­té… et se fédé­rer. Nous l’avons fait avec les femmes des arts de la scène, par exemple. Les choses sont en train de bou­ger. Une de nos membres le disait lors de notre der­nière assem­blée : on ne retour­ne­ra pas en arrière.

Source : maga­zine axelle, men­suel fémi­niste belge
Inter­view de Sophie Bru­neau réa­li­sée par Véro­nique Laurent