Un renversement pour la Grèce, un message à l’Europe

La Grèce fut le berceau d'un embryon de démocratie, puisse-t-elle être le lieu d'où partira la reconquête de la dignité des humains face à la dictature des marchés et à la servilité des partis complices des multinationales.

Grèce : L’heure du peuple a son­né ! Défaite de Sama­ras, début d’une vic­toire de SYRIZA. Mal­gré la pro­pa­gande de la peur pro­pa­gée par le gou­ver­ne­ment, le troi­sième tour du scru­tin pour l’élection d’un nou­veau Pré­sident s’est avé­ré infruc­tueux. Par­mi les 300 dépu­tés qui ont par­ti­ci­pé au vote, 168 ont voté oui, 132 ont voté « pré­sents ». Le vote d’aujourd’hui est indi­ca­tif de la fai­blesse des par­tis mémo­ran­daires. Ayant épui­sé toutes leurs forces, il n’ont pas eu un seul vote de plus.

A. Tsi­pras : Et main­te­nant on se relève les manches ! Aujourd’hui, c’est un jour his­to­rique pour la Grèce. Le peuple est prêt à mettre fin à l’austérité. L’avenir est ici. Soyons opti­mistes.

Alexis Cha­rit­sis (Syri­za) : « Un ren­ver­se­ment pour la Grèce, un mes­sage à l’Europe »

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Alors que des élec­tions légis­la­tives cru­ciales vont avoir lieu en Grèce, Alexis Cha­rit­sis, membre du secré­ta­riat de Syri­za, explique com­ment le par­ti gou­ver­ne­rait et les réper­cus­sions à pré­voir, dans toute l’Europe, contre l’austérité et la pen­sée néo­li­bé­rale.

En Grèce, Le pre­mier ministre Anto­nis Sama­ras n’a pas réus­si à faire élire un Pré­sident de la Répu­blique. Des élec­tions légis­la­tives cru­ciales auront lieu dès jan­vier 2015.Les son­dages don­nant Syri­za gagnant, une cer­taine panique s’empare des ins­ti­tu­tions de la Troï­ka – Com­mis­sion euro­péenne, Banque cen­trale euro­péenne, Fonds moné­taire inter­na­tio­nal – dont les poli­tiques d’austérité ont pro­duit des ravages éco­no­miques et sociaux (lire “Aus­té­ri­té en Grèce : les chiffres du désastre”). Pour mieux com­prendre com­ment Syri­za envi­sage cette échéance cru­ciale et se pré­pare à l’épreuve du pou­voir, nous avons inter­ro­gé Alexis Cha­rit­sis, membre de son secré­ta­riat. Qui insiste sur l’impact de cette éven­tuelle vic­toire dans toute l’UE.

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Regards. Com­ment Syri­za aborde-t-il ces élec­tions, dans un contexte où les inten­tions de vote lui sont très favo­rables ?

Alexis Cha­rit­sis. Syri­za a depuis long­temps pla­cé la néces­si­té d’élections géné­rales en tête de son pro­gramme poli­tique. Pas seule­ment pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment actuel et prendre sa place, mais comme le seul moyen démo­cra­tique pour mettre fin à la poli­tique d’austérité désas­treuse qui a été la pierre angu­laire de l’administration actuelle. Les élec­tions sont main­te­nant plus immi­nentes que jamais et Syri­za a une occa­sion unique de les gagner. C’est le sen­ti­ment domi­nant dans l’opinion publique en ce moment. Indé­pen­dam­ment de ses posi­tions poli­tiques, presque tout le monde ima­gine que Syri­za devien­dra bien­tôt le pro­chain gou­ver­ne­ment en Grèce. Un nou­veau gou­ver­ne­ment de gauche de Syri­za annu­le­ra les mémo­ran­dums et enta­me­ra un pro­ces­sus de négo­cia­tions sérieuses avec nos homo­logues euro­péens en ce qui concerne à la ques­tion de la dette. Tou­te­fois, étant don­né la situa­tion sociale et éco­no­mique extrême dans laquelle se trouve le pays, même si Syri­za obtient la majo­ri­té abso­lue au Par­le­ment, ce qui est un objec­tif cru­cial, le gou­ver­ne­ment de Syri­za fera tous les efforts pos­sibles pour construire une large majo­ri­té poli­tique et sociale afin de ren­for­cer le gou­ver­ne­ment contre les réac­tions atten­dues de l’establishment poli­tique et éco­no­mique actuel.


« Au lieu de s’engager dans une dis­cus­sion appro­fon­die sur les effets de sa poli­tique, la droite va culti­ver un cli­mat de peur »

Com­ment la droite va-t-elle essayer de les gagner ?

Le par­ti de droite de la Nou­velle démo­cra­tie sui­vra la même stra­té­gie qu’il a déjà uti­li­sée pen­dant la cam­pagne élec­to­rale de 2012. Au lieu de s’engager dans une dis­cus­sion poli­tique appro­fon­die sur les effets de sa poli­tique sur la socié­té grecque et les alter­na­tives qui devraient être sui­vies, il va essayer de culti­ver un cli­mat de peur dans la popu­la­tion sur la « catas­trophe » qui nous attend si Syri­za est élu. Comme aupa­ra­vant, les médias tra­di­tion­nels et les prin­ci­pales per­son­na­li­tés éco­no­miques vont se pré­ci­pi­ter pour sou­te­nir ce point de vue. Mais 2015 n’est pas 2012. L’expérience aidant, les gens dans leur majo­ri­té se rendent compte, main­te­nant, que la prin­ci­pale chose qu’ils doivent craindre, c’est la pour­suite de la poli­tique d’austérité actuelle et non le pro­gramme de Syri­za de recons­truc­tion pro­duc­tive et ins­ti­tu­tion­nelle en faveur de la plus grande par­tie de la socié­té. La poli­tique de la peur sera le der­nier recours infruc­tueux d’un sys­tème poli­tique en per­di­tion. Syri­za ne se bat­tra pas sur ce ter­rain. Nous allons affir­mer posi­ti­ve­ment nos pro­po­si­tions et pré­pa­rer, ensemble avec la socié­té, le pro­gramme de trans­for­ma­tion sociale, éco­no­mique et envi­ron­ne­men­tale.

Quel bilan faites-vous de la poli­tique de la Troï­ka et du gou­ver­ne­ment grec ?

Le pro­gramme de la Troï­ka et du gou­ver­ne­ment grec a été un échec bud­gé­taire total avec des consé­quences sociales dévas­ta­trices. Eux-mêmes ont dû l’admettre dans les éva­lua­tions pério­diques qu’ils ont effec­tuées. Mais l’échec du pro­gramme du mémo­ran­dum sur le plan finan­cier ne doit pas mas­quer qu’il a en fait réus­si dans ses objec­tifs struc­tu­rels, à savoir la créa­tion d’une toute nou­velle réa­li­té éco­no­mique et sociale où la dégra­da­tion du tra­vail et de l’environnement, la des­truc­tion de l’état de bien-être et la cen­tra­li­sa­tion de la pro­duc­tion est conçue non comme une condi­tion pro­vi­soire liée à la crise, mais comme une nou­velle norme per­ma­nente. Comme nous l’avions affir­mé depuis le début de la crise, la Grèce a été uti­li­sée comme cobaye, les autres pays péri­phé­riques de la zone euro sui­vant peu après. Un para­mètre essen­tiel avait cepen­dant échap­pé aux concep­teurs de ce plan : l’imposition d’un tel plan à la socié­té est d’une grande vio­lence poli­tique, psy­cho­lo­gique et phy­sique. Ce type de construc­tion arti­fi­ciel d’un “consen­sus” ne peut cer­tai­ne­ment pas être durable à long terme.

« La for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment de gauche aura des réper­cus­sions dans la contes­ta­tion des poli­tiques néo­li­bé­rales au niveau euro­péen »

Syri­za a une res­pon­sa­bi­li­té consi­dé­rable : celle de pro­po­ser au peuple grec et à l’Union euro­péenne un pro­gramme qui consti­tue un che­min vrai­ment alter­na­tif et réa­liste. En quoi consiste-t-il ?

Nous consi­dé­rons que notre slo­gan « Un ren­ver­se­ment en Grèce, un mes­sage à l’Europe » n’est pas sim­ple­ment un mes­sage de com­mu­ni­ca­tion, mais qu’il consti­tue un mes­sage poli­tique très impor­tant. La for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment de gauche en Grèce consti­tue­ra un chan­ge­ment de dimen­sions his­to­riques qui aura des réper­cus­sions très impor­tantes dans la contes­ta­tion des poli­tiques néo­li­bé­rales au niveau euro­péen. Le pro­gramme éco­no­mique de Syri­za repose sur trois piliers prin­ci­paux : faire face à la crise huma­ni­taire ; restruc­tu­rer la pro­duc­tion ; réfor­mer l’État. Ses prin­ci­paux élé­ments vont à l’opposé de la poli­tique du gou­ver­ne­ment aus­si bien en ce qui concerne les objec­tifs, les moyens que les condi­tions de réa­li­sa­tion de la recons­truc­tion pro­duc­tive. Ain­si, le pro­gramme de Syri­za pose comme condi­tion préa­lable l’arrêt immé­diat de l’austérité bud­gé­taire et la redis­tri­bu­tion des reve­nus. Il repose sur un rôle amé­lio­ré du tra­vail. Il pré­voit la pro­tec­tion et la réha­bi­li­ta­tion des biens et de la pro­prié­té publiques. Il uti­lise l’État comme un levier pour le déve­lop­pe­ment dans le cadre de la régu­la­tion sociale et envi­ron­ne­men­tale, et comme garant de l’investissement pri­vé. Il consi­dère en même temps que ceci est insé­pa­rable d’une trans­for­ma­tion radi­cale de l’État, qui en est en quelque sorte une condi­tion préa­lable. Le pro­gramme de Syri­za pro­tège éga­le­ment les PME comme un outil clé pour le déve­lop­pe­ment de la crois­sance de l’innovation et de l’emploi. Il pré­voit de favo­ri­ser le plu­ra­lisme dans la pro­duc­tion de biens et de ser­vices par oppo­si­tion à la “mono­cul­ture” du sec­teur pri­vé impo­sée par la poli­tique néo­li­bé­rale actuelle. Et notam­ment de pro­mou­voir les prin­cipes et les valeurs de l’économie sociale et soli­daire comme un moyen de réforme socio-éco­no­mique radi­cale.

La réforme de l’État conduite par le gou­ver­ne­ment et la Troï­ka est désas­treuse. Mais la situa­tion de départ l’était aus­si…

Du fait de la grande des­truc­tion éco­no­mique des cinq der­nières années (perte de 25% du PIB, taux de chô­mage offi­ciel au niveau sans pré­cé­dent de 28%) la réac­ti­va­tion de l’économie est une prio­ri­té cru­ciale. Mais cet objec­tif ne doit en aucun cas être inter­pré­té comme un retour à la situa­tion de l’avant-mémorandum. Ce n’est ni pos­sible ni sou­hai­table. La réponse aux poli­tiques d’austérité com­mence par un trai­te­ment de la crise huma­ni­taire et aux besoins les plus urgents de la popu­la­tion, mais elle sou­lève aus­si la ques­tion cru­ciale de la trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­duc­tion, la réor­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion, des struc­tures et agents éco­no­miques et sur­tout la redis­tri­bu­tion des res­sources – maté­rielles et humaines.

« Syri­za a déjà lan­cé une vaste cam­pagne pour créer des alliances dans toute l’Europe »

Quelles sont vos prio­ri­tés en la matière ?

Le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste néo­li­bé­ral de l’économie grecque des der­nières décen­nies a mis en place et conso­li­dé des struc­tures, des ins­ti­tu­tions, des règles for­melles et infor­melles et des concep­tions dont la des­truc­tion est une condi­tion préa­lable pour la sor­tie effec­tive de la crise en faveur des forces de tra­vail. Les prin­ci­pales dif­fi­cul­tés aux­quelles le gou­ver­ne­ment de la gauche devra faire face sont liées à des méca­nismes his­to­riques de fonc­tion­ne­ment de l’économie grecque, tels que son sys­tème fis­cal, son cadre ins­ti­tu­tion­nel, son mode d’administration publique, etc. Mais après deux décen­nies de pro­pa­gande néo­li­bé­rale, il fau­dra aus­si affron­ter le mépris des moyens publics et sociaux de l’organisation de l’économie, inté­rio­ri­sé par une grande par­tie de la socié­té grecque. La par­ti­ci­pa­tion de la socié­té orga­ni­sée dans la concep­tion, la mise en œuvre et le sui­vi de notre plan est donc un défi majeur. La par­ti­ci­pa­tion popu­laire et le contrôle social par des com­mu­nau­tés locales, la pro­mo­tion du rôle des tra­vailleurs et des syn­di­cats dans la prise de déci­sion et dans le contrôle de l’économie à tra­vers la mise en place de col­lec­tifs sociaux et locaux, sont néces­saires pour que la notion de “déve­lop­pe­ment” concerne la socié­té tout entière et pas seule­ment les pri­vi­lé­giés. Nous vou­lons ren­for­cer les consul­ta­tions publiques, les réfé­ren­dums, les comi­tés per­ma­nents d’audit, les conseils ouvriers qui sont autant d’institutions per­met­tant de culti­ver une “nou­velle éthique” de pro­mo­tion des valeurs de soli­da­ri­té, du sens de la col­lec­ti­vi­té et de la digni­té par oppo­si­tion aux valeurs du mar­ché du néo­li­bé­ra­lisme.

Le chan­ge­ment de poli­tique en Grèce risque d’être blo­qué par l’Europe. Com­ment peut-on affron­ter dès main­te­nant ce pro­blème ?

Nous ne consi­dé­rons pas une vic­toire de Syri­za dans les élec­tions à venir comme un simple chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment en Grèce, mais comme une rup­ture géné­rale du sta­tu quo poli­tique. Bien enten­du, nous ne sommes pas les seuls à pen­ser cela. Les forces néo­li­bé­rales domi­nantes en Europe auront pro­ba­ble­ment la même per­cep­tion d’un gou­ver­ne­ment de Syri­za. Non seule­ment parce que celui-ci met­tra en œuvre un pro­gramme qui se dif­fé­ren­cie à l’opposé du leur, mais aus­si parce qu’un tel pré­cé­dent pour­rait être trop ris­qué pour l’avenir des poli­tiques d’austérité en Europe. Dans le même temps, les choses semblent avoir com­men­cé à chan­ger dans la façon dont les peuples euro­péens, et même des par­ties de l’establishment éco­no­mique et poli­tique, per­çoivent cette crise non comme une par­ti­cu­la­ri­té grecque mais comme un pro­blème struc­tu­rel de l’Union moné­taire, qui met en dan­ger l’Union euro­péenne dans son ensemble. Dans cet esprit, Syri­za a déjà lan­cé une vaste cam­pagne pour créer des alliances dans toute l’Europe avec des forces poli­tiques et sociales qui ne sont pas néces­sai­re­ment d’accord avec l’ensemble de notre pro­gramme, mais qui per­çoivent l’urgence d’un chan­ge­ment radi­cal des poli­tiques au niveau euro­péen. Le sou­tien inter­na­tio­nal (basé sur les valeurs de soli­da­ri­té et de réci­pro­ci­té) au gou­ver­ne­ment de la Syri­za, dans ses efforts pour créer un nou­veau para­digme poli­tique pour le béné­fice de la majo­ri­té sociale en Europe, est en effet essen­tiel à la réus­site de notre pro­jet.

Source de l’ar­ticle : regards

Lire aus­si le por­trait “Tsi­pras, meilleur espoir euro­péen ?”