Moteur ? ça tourne ! et… tuez !

Par Mat­thew Hoh

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Coun­ter­punch


Tra­duit par ZIN TV

Mat­thew Hoh est membre des conseils d’Expose Facts, de Vete­rans For Peace et de World Beyond War. En 2009, il a démis­sion­né de son poste au Dépar­te­ment d’É­tat en Afgha­nis­tan pour pro­tes­ter contre l’es­ca­lade de la guerre en Afgha­nis­tan par l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma. Il avait déjà été en Irak avec une équipe du Dépar­te­ment d’É­tat et les Marines amé­ri­cains. Il est senior fel­low au Cen­ter for Inter­na­tio­nal Poli­cy.

EN LIEN :

Ver­sion espa­gnole de l’ar­ticle publié sur Rebe­lion

Hol­ly­wood, le Penta­gone et les ambi­tions impé­riales

Il y a un mal lié aux cer­ti­tudes de celles et ceux qui voient le monde en noir et blanc, si bon ou si mau­vais, qui se résume à eux contre nous et où tuer est sou­vent un acte mora­le­ment défen­dable. De plus, le meurtre va sou­vent au-delà de la simple auto­dé­fense pour atteindre un niveau de néces­si­té répa­ra­trice, un acte pré­ven­tif qui fait de l’acte de tuer pra­ti­que­ment un acte d’al­truisme. Le rai­son­ne­ment est simple : “Si je n’a­vais pas tué le méchant, le méchant aurait tué d’autres per­sonnes”. Le mythe de la vio­lence rédemp­trice est clai­re­ment adop­té et expri­mé dans l’his­toire amé­ri­caine : nous devions tuer les Bri­tan­niques pour être libres. Dans la reli­gion chré­tienne, qui est la reli­gion majo­ri­taire aux États-Unis, Jésus a dû mou­rir de la manière la plus dou­lou­reuse pos­sible, sur la croix, pour que l’hu­ma­ni­té soit sau­vée. Et dans la vaste culture popu­laire des États-Unis, Luke Sky­wal­ker a dû détruire l’É­toile de la Mort pour sau­ver la galaxie…

Une telle vio­lence rédemp­trice n’existe pas dans le monde réel et dans les expé­riences de vie indi­vi­duelles, quel que soit le côté du mas­sacre. Même main­te­nant, les lec­teurs diront “et Hit­ler ?”. Il semble insen­sé de devoir rap­pe­ler aux Amé­ri­cains qu’­Hit­ler n’est pas sor­ti d’un vide his­to­rique, que l’his­toire et Adolf Hit­ler n’ont pas com­men­cé en 1933, mais que Hit­ler, les Nazis et la Seconde Guerre mon­diale sont la consé­quence et la conti­nua­tion de la vio­lence et du car­nage de la Pre­mière Guerre mon­diale, et c’est bel et bien la leçon des deux guerres. Pour­tant, Hit­ler et la Seconde Guerre mon­diale, dans les années et les décen­nies qui ont sui­vi et la mort de plus de 50 mil­lions de per­sonnes, sont deve­nus le casus bel­li des arme­ments mas­sifs, des dizaines de mil­liers d’armes nucléaires qui met­tront fin à notre pla­nète, des guerres et des bom­bar­de­ments par pro­cu­ra­tion, des inva­sions et des occu­pa­tions qui ont tué, bles­sé, empoi­son­né, lais­sé des cica­trices psy­cho­lo­giques et lais­sé des dizaines et des dizaines de mil­lions de per­sonnes sans abri dans le monde entier. À chaque menace suc­ces­sive, per­çue ou réelle, le gou­ver­ne­ment des États-Unis a ima­gi­né, inven­té et confron­té des images d’Hit­ler, des nazis et une des­crip­tion mora­le­ment sim­pliste mais bien accep­tée d’un enne­mi qui per­son­ni­fiait le mal et per­met­tait aux Amé­ri­cains d’être défi­nis comme bons. Le per­son­nage a été pré­sen­té au public amé­ri­cain comme une jus­ti­fi­ca­tion de la guerre, du néo­co­lo­nia­lisme, des bud­gets obs­cènes d’ar­me­ment, de l’i­né­ga­li­té éco­no­mique et de bien d’autres pièges de l’empire.

Cette expli­ca­tion simple et binaire des rai­sons pour les­quelles les États-Unis financent et font la guerre à des niveaux qui dépassent tous les autres pays de la pla­nète fait appel à nos ins­tincts tri­baux les plus fon­da­men­taux et satis­fait notre besoin émo­tion­nel d’a­voir un but : quel­qu’un à craindre, le besoin d’être pro­té­gé de quel­qu’un, et quel­qu’un pour cher­cher et exé­cu­ter notre ven­geance. Cette com­pré­hen­sion for­cée du monde que des États-Unis par rap­port aux autres fonc­tionne bien non seule­ment pour le finan­ce­ment, le recru­te­ment et les guerres du Penta­gone, mais aus­si comme pilier de Hol­ly­wood et de l’in­dus­trie amé­ri­caine du diver­tis­se­ment. Ce récit facile et bon mar­ché, que l’on retrouve bien sûr dans des his­toires remon­tant aux pein­tures rupestres de l’homme pri­mi­tif contre la bête, per­met au public de s’i­den­ti­fier au pro­ta­go­niste violent mais bien inten­tion­né, et de voir le héros comme étant lui-même l’ac­teur qui vainc le mal, réta­blit l’ordre et la jus­tice, et pro­met un ave­nir sûr. Lorsque le public quitte la fic­tion, il sait que c’est ain­si qu’il agi­rait s’il était confron­té à la même menace exis­ten­tielle et morale que les per­son­nages du film.

Cette façon de déve­lop­per la fic­tion du Penta­gone et d’Hol­ly­wood, tou­jours cen­trée sur le mythe de la vio­lence rédemp­trice, com­mence dès que les enfants voient les des­sins ani­més, qui ont sou­vent recours à une vio­lence exces­sive pour obte­nir l’ordre et la jus­tice, ou lors­qu’ils assistent à  leur pre­mier spec­tacle aérien mili­taire ou encore pour la parade du 4 juillet. Cette exploi­ta­tion des enfants, des ado­les­cents et du public adulte par le Penta­gone et Hol­ly­wood conduit à une socié­té mili­ta­ri­sée où nous dépen­sons plus d’un mil­liard de dol­lars par an pour la guerre tout en tuant actuel­le­ment des gens dans plus d’une dou­zaine de pays dif­fé­rents. Cepen­dant, pour l’A­mé­ri­cain, et en par­ti­cu­lier pour ceux qui s’en­gagent, il s’a­git sou­vent d’un simple exer­cice du bien contre le mal, de la res­pon­sa­bi­li­té envers le monde contre l’a­pai­se­ment par négli­gence, et du bien contre le mal — les fon­de­ments de l’ex­cep­tion­na­lisme amé­ri­cain.

Si ces croyances mora­le­ment supé­rieures de l’A­mé­ri­cain hyper­mi­li­ta­ri­sé moyen étaient basées sur des faits ou sur l’ex­pé­rience his­to­rique, ou étaient expo­sées à la pen­sée cri­tique, à la logique ou à l’exa­men, ou étaient ras­sem­blées par une expo­si­tion ou un contact réel avec des per­sonnes d’autres cultures et d’autres pays, la réa­li­té ferait s’ef­fon­drer le fon­de­ment mani­chéen de l’exis­tence de l’A­mé­rique. Cette dis­so­nance morale pour­rait bien être à l’o­ri­gine du sui­cide de 20 vété­rans par jour et du taux de sui­cide des plus jeunes vété­rans amé­ri­cains d’I­rak et d’Af­gha­nis­tan, six fois supé­rieur à celui des autres jeunes de leur âge.

La culpa­bi­li­té, cau­sée par les actions ou l’i­nac­tion du sol­dat au com­bat, peut être aggra­vée par le sens éle­vé de l’ac­tion et le sta­tut moral aux­quels sont confron­tés de nom­breux Amé­ri­cains. Lorsque la réa­li­té de la guerre, en par­ti­cu­lier les men­songes de la guerre, la per­fi­die de ses diri­geants, et l’am­bi­guï­té morale de ses propres objec­tifs et actions indi­vi­duels deviennent une par­tie de son moi conscient, une telle culpa­bi­li­té peut pro­vo­quer un effon­dre­ment du moi auquel il ne peut pas sur­vivre. L’im­por­tance de la culpa­bi­li­té, exa­cer­bée par la des­truc­tion d’un sys­tème moral d’es­time de soi pré­cé­dem­ment sou­te­nu, en tant que prin­ci­pal fac­teur de sui­cide des vété­rans de guerre est bien connue depuis des décen­nies, et l’AV a signa­lé en 1990 que le meilleur pré­di­ca­teur de sui­cide de vété­rans était lié au com­bat. Plus récem­ment, en 2015, le Centre natio­nal d’é­tudes sur les anciens com­bat­tants de l’U­ni­ver­si­té de l’U­tah a éva­lué 22 études qui éta­blissent un lien étroit entre la culpa­bi­li­té, le com­bat, le sui­cide et l’acte de tuer.

Mais même si cette cer­ti­tude morale dans la guerre dévaste l’in­di­vi­du lors­qu’elle s’ef­fondre, elle s’ins­crit par­fai­te­ment dans deux des plus impor­tantes indus­tries et expor­ta­tions amé­ri­caines : la guerre et Hol­ly­wood.

Très tôt, et dès la créa­tion de l’in­dus­trie ciné­ma­to­gra­phique, l’ar­mée amé­ri­caine a été très impli­quée dans le busi­ness hol­ly­woo­dien et a veillé à ce que les Amé­ri­cains aient une com­pré­hen­sion de l’his­toire et de la socié­té amé­ri­caine et du monde, comme il convient à l’ar­mée et au gou­ver­ne­ment de leur pays. C’est sur­tout à cette époque que les sol­dats de West Point ont par­ti­ci­pé à la pro­duc­tion de l’in­fâme glo­ri­fi­ca­tion raciste de DW Grif­fith en 1915, une apo­lo­gie de la mon­tée du KuK­luxK­lan après la guerre civile dans son film Nais­sance d’une Nation dont le récit his­to­rique du choc moral entre le bien et le mal, noir et blanc, résonne encore aujourd’­hui.

Très vite, Hol­ly­wood a prou­vé sa loyau­té et son uti­li­té pour la guerre contem­po­raine. Pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale, un Hol­ly­wood jeune mais sérieux a pro­mis son sou­tien à la pro­pa­gande de la guerre et aux efforts de recru­te­ment, comme l’a annon­cé Motion Pic­ture News : “Chaque per­sonne tra­vaillant dans cette indus­trie” a pro­mis de four­nir “des cinéastes et des avant-pre­mières de films, des affiches … pour dif­fu­ser cette pro­pa­gande si néces­saire à la mobi­li­sa­tion immé­diate [sic] des grandes res­sources du pays.

Après la guerre, la coopé­ra­tion entre Hol­ly­wood et l’ar­mée s’est appro­fon­die, culmi­nant en 1927 dans une rela­tion tran­sac­tion­nelle entre le Penta­gone et Hol­ly­wood qui allait bien­tôt deve­nir la norme com­mune. Des cen­taines de pilotes d’a­vions et plus de 3.000 fan­tas­sins amé­ri­cains ont été four­nis pour réa­li­ser le film Wings sur la Pre­mière Guerre mon­diale. Il a connu un grand suc­cès et est deve­nu le pre­mier lau­réat du prix du meilleur film lors de la céré­mo­nie d’ou­ver­ture des Oscars en 1927. La coopé­ra­tion entre Hol­ly­wood et le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain s’est pour­sui­vie pen­dant la Seconde Guerre mon­diale et le pré­sident Frank­lin Roo­se­velt a qua­li­fié l’in­dus­trie ciné­ma­to­gra­phique de “par­tie néces­saire et béné­fique à l’ef­fort de guerre”. Une par­tie de cette coopé­ra­tion entre Hol­ly­wood et le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain dans “la bonne guerre” est main­te­nant com­prise, comme l’a expli­qué Greg Mit­chell à Amy Good­man de Demo­cra­cy Now lors du récent 75ème anni­ver­saire du bom­bar­de­ment d’Hi­ro­shi­ma.

Plus de 90 ans plus tard et comme le montrent Mat­thew Alford et Tho­mas Secker dans leur livre Natio­nal Secu­ri­ty Cine­ma, le minis­tère de la défense et la Cen­tral Intel­li­gence Agen­cy ont acti­ve­ment assu­mé un rôle édi­to­rial, de pro­duc­tion et de créa­tion dans des mil­liers de films et de pro­grammes télé­vi­sés. Alford et Secker men­tionnent que le Penta­gone à lui seul a joué un rôle dans 813 films et 1.133 pro­grammes de télé­vi­sion (en 2016). Le rôle joué par les mili­taires a sou­vent dépas­sé la simple four­ni­ture des chars ou des héli­co­ptères néces­saires pour ren­for­cer le réa­lisme du film, comme l’ont fait le Penta­gone et la CIA, par le biais de contrats éta­blis avec les stu­dios de ciné­ma. Ils ont éga­le­ment eu le der­nier mot sur les scé­na­rios, notam­ment en réécri­vant les dia­logues, en éli­mi­nant les scènes qui ne cor­res­pondent pas au récit mili­taire ou à celui de la CIA, ain­si qu’en incluant des scènes utiles pour l’i­mage, la poli­tique et les cam­pagnes de recru­te­ment des géné­raux et des espions amé­ri­cains.

Cette rela­tion “d’ex­ploi­ta­tion mutuelle”, telle que décrite par la prin­ci­pale liai­son du minis­tère de la défense avec le hol­ly­woo­dien Phil Strub, per­met à des diri­geants non élus de l’ar­mée et des ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains de cen­su­rer les films, ce qui génère des pro­blèmes pour les stu­dios, finan­ciers, pro­duc­teurs, réa­li­sa­teur­set scé­na­ristes. Cela signi­fie donc qu’une grande par­tie d’Hol­ly­wood s’ef­force de faire en sorte que l’ar­mée et la CIA soient contents en s’as­su­rant que les stu­dios obtiennent le sou­tien dont ils ont besoin de l’Oncle Sam quand vien­dra le temps de tour­ner le pro­chain film de guerre, le choix du super-héros, l’ac­tion et l’a­ven­ture. Non seule­ment le Penta­gone four­nit l’é­qui­pe­ment, mais en ayant de vrais sol­dats, marins, avia­teurs et marines dans le film ou la série télé­vi­sée, Hol­ly­wood éco­no­mise des mil­lions de dol­lars en main-d’œuvre syn­di­quée. Ces éco­no­mies sont énormes et ne doivent pas être négli­gées, sur­tout si l’on tient compte du coût éle­vé des images de syn­thèse (CGI). Pre­nons par exemple le drame de l’in­ter­ven­tion dans Capi­taine Phil­lips avec Tom Hanks : en uti­li­sant tout ce que le Penta­gone avait à offrir en termes de navires, d’a­vions et de marins, au lieu de recou­rir à la CGI et aux syn­di­cats, les pro­duc­teurs du film ont pu éco­no­mi­ser jus­qu’à 50 mil­lions de dol­lars grâce au sou­tien mili­taire amé­ri­cain. Il est impor­tant aus­si pour le stu­dio d’u­ti­li­ser du vrai maté­riel mili­taire  pour assu­rer l’au­then­ti­ci­té et le réa­lisme des scènes et de l’ac­tion du film car le public peut faire la dif­fé­rence.

Les résul­tats d’une telle rela­tion tran­sac­tion­nelle mora­le­ment cen­su­rée entre Hol­ly­wood et l’ar­mée per­mettent au Penta­gone d’en béné­fi­cier autant que les comptes ban­caires des stu­dios. Pour les géné­raux et les ami­raux, il est vrai­ment très impor­tant et néces­saire de contrô­ler le récit de la guerre, de la socié­té amé­ri­caine et de la culture mili­taire . Ain­si, en échange de l’é­qui­pe­ment et des ser­vices qu’il four­nit à Hol­ly­wood, le Penta­gone influence mais aus­si contrôle les his­toires des films et de la télé­vi­sion. Les réfé­rences à des ques­tions comme le sui­cide et le viol par des mili­taires sont tenues à l’é­cart des films, même si elles sont épi­dé­miques et endé­miques au sein de l’ar­mée. Les films basés sur des romans clas­siques, impor­tants et pro­phé­tiques tels que 1984 ou Un Amé­ri­cain bien tran­quille (The Quiet Ame­ri­can),  sont sinis­tre­ment adap­tés pour répondre aux efforts thé­ma­tiques et de pro­pa­gande du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain.

Si les stu­dios de ciné­ma veulent faire un film ou une émis­sion de télé­vi­sion qui cri­tique l’ar­mée amé­ri­caine ou la CIA, c’est le Penta­gone et Lan­gley  qui déter­minent jus­qu’où ce film ou cette émis­sion pour­ra être cri­tique et ces socié­tés de pro­duc­tion seront rap­pe­lées à l’ordre, sachant que l’ac­cès de leurs futurs films, géné­ra­le­ment des grands block­bus­ters, à la géné­ro­si­té du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, peut être com­pro­mis. David Siro­ta l’a clai­re­ment démon­tré en 2011 lors­qu’il a répé­té ces deux cita­tions dans un article du Washing­ton Post :

Strub a décrit le processus d'approbation de Variety en 1994 : "Le principal critère que nous utilisons est... Comment la production proposée pourrait-elle profiter aux militaires... Pourrait-elle aider au recrutement [et] est-elle conforme à la politique actuelle ?" Robert Anderson, l'agent de liaison désigné de la marine à Hollywood,l'a exprimé encore plus clairement à PBS en 2006 : "Si vous voulez la pleine coopération de la marine, nous avons une puissance considérable, parce que ce sont nos navires, c'est notre coopération et tant que le scénario n'est pas sous une forme que nous pouvons approuver, la production n'avance pas".

Il est à noter que les pro­duc­teurs d’Hol­ly­wood ont non seule­ment accès à des équi­pe­ments et du per­son­nel qui leur per­mettent d’é­co­no­mi­ser de l’argent mais ils peuvent aus­si avoir accès à ceux qui sont au som­met de l’ar­mée et de la CIA et à cer­tains secrets et aux cou­lisses qui pro­posent de cen­su­rer les his­toires d’hé­roïsme patrio­tique et mora­le­ment simple que le public aime.

Il est donc logique qu’une pro­duc­trice pri­mée comme Kathryn Bige­low fasse la décla­ra­tion sui­vante, absurde et obsé­quieuse, avant de pro­duire Zero Dark Thir­ty, son film sur l’as­sas­si­nat d’Ous­sa­ma Ben Laden :

"Notre prochain projet de film... intègre les efforts collectifs de trois administrations, dont ceux des présidents Clinton, Bush et Obama, ainsi que les stratégies de coopération et la mise en œuvre par le ministère de la Défense et la Central Intelligence Agency. En effet, le dangereux travail consistant à trouver l'homme le plus recherché au monde a été effectué par des individus issus des milieux militaires et du renseignement qui ont risqué leur vie pour le bien commun sans tenir compte de leur affiliation politique. Ce fut un triomphe américain, à la fois héroïque et non partisan, et rien ne permet de penser que notre film dépeindra cette énorme victoire d'une autre manière".

Il ne faut pas grand chose pour com­prendre alors com­ment Bige­low et son copro­duc­teur Mark Boal ont reçu des rap­ports clas­si­fiés top-secret de la CIA et com­ment Zero Dark Thir­ty a ensuite répé­té, de manière tout à fait bidon, l’u­ti­li­sa­tion de la tor­ture comme outil qui a per­mis de loca­li­ser Ben Laden après une décen­nie d’é­checs. Un tel récit sur la tor­ture, bien que caché sous le man­teau presque sacré de la néces­si­té morale dans l’in­ter­mi­nable guerre mon­diale mani­chéenne contre le ter­ro­risme, est un men­songe néces­saire et juste pour les diri­geants de la CIA, car ils cherchent non seule­ment à excu­ser les crimes pas­sés, mais aus­si à exo­né­rer les crimes actuels.

Appa­rem­ment, une plu­ra­li­té, voire une majo­ri­té, d’A­mé­ri­cains com­prennent leur his­toire et le contexte des évé­ne­ments mon­diaux grâce aux médias de diver­tis­se­ment, désor­mais aidés par les réseaux sociaux. C’est un tel suc­cès de rela­tions publiques que la plu­part des gou­ver­ne­ments, des reli­gions et des ins­ti­tu­tions n’au­raient jamais pu l’i­ma­gi­ner, et encore moins le réa­li­ser. Il est cer­tain que d’autres nations et enti­tés ont uti­li­sé le théâtre à des fins de pro­pa­gande, comme par exemple le spec­tacle du Triomphe romain. Cepen­dant, je trouve dif­fi­cile d’i­den­ti­fier d’autres indus­tries des médias et d’autres nations qui ont béné­fi­cié de manière aus­si égale des uns et des autres tout en défor­mant les valeurs et les connais­sances de leurs popu­la­tions res­pec­tives.

Les films qui vendent la guerre comme un pro­duit qu’ils spon­so­risent avec goût et volon­té, comme les fran­chises Trans­for­mers, Aven­gers et X‑Men, sont des his­toires de bande des­si­née, du bien contre le mal, des films qui expliquent l’ur­gence d’u­ti­li­ser une vio­lence bru­tale contre “l’en­ne­mi”. La réa­li­té de la vio­lence, les consé­quences des cycles sans fin de la ven­geance ou l’im­pact psy­cho­lo­gique et psy­chia­trique du meurtre sont rare­ment mon­trés ou dis­cu­tés, car cela serait contraire à l’ob­jec­tif. Comme l’a fait remar­quer Siro­ta en 2011 via une sta­tis­tique que le Penta­gone connais­sait pro­ba­ble­ment bien avant, les jeunes hommes ayant vu des publi­ci­tés de recru­te­ment de l’ar­mée liées à des films de super-héros avaient 25 % plus de chances de s’en­ga­ger. La façon dont le Penta­gone uti­lise les jeux vidéo pour recru­ter est éga­le­ment bien com­prise. Nous ne pou­vons que féli­ci­ter la repré­sen­tante Alexan­dria Oca­sio-Cor­tez et d’autres per­sonnes qui ont récem­ment ten­té de sur­veiller l’u­ti­li­sa­tion par l’ar­mée de la publi­ci­té pour les jeux vidéo. Le Penta­gone uti­lise la publi­ci­té dans les jeux vidéo inter­ac­tifs pour per­mettre aux recru­teurs mili­taires de sai­sir les détails et les infor­ma­tions des enfants dès l’âge de 12 ans. Il s’a­git d’un dis­po­si­tif spé­cial pro­duit par l’ar­mée et lié au film Inde­pen­dence Day de 2016.

Pour les vété­rans comme moi et d’autres, il est facile de voir que les films que l’ar­mée n’aime pas et avec les­quels elle ne coopère pas sont ceux qui semblent dire la véri­té sur la guerre. Des films comme Catch-22, MASH, Pla­toon, Apo­ca­lypse Now, The Thin Red Line, Three Kings et The Deer Hun­ter sont quelques-uns des films qui se sont vus refu­ser le sou­tien du Penta­gone parce qu’ils n’af­fichent pas posi­ti­ve­ment “l’es­prit mili­taire”. Cepen­dant, ces films sont peut-être les meilleurs films de guerre qu’­Hol­ly­wood ait jamais pro­duits. Ce qu’ils font, et c’est un ana­thème pour Strub et les géné­raux du Penta­gone, c’est de mon­trer l’hor­reur, l’ab­sur­di­té et l’in­dif­fé­rence morale de la guerre et de la tue­rie et, par­fois même, de mon­trer l’hu­ma­ni­té de l’en­ne­mi.

Ce sont les choses que de nom­breux vété­rans de com­bat connaissent très bien dans leur vie après la guerre et après la tue­rie. La scène de mariage dans The Deer Hun­ter, où le jeune Robert De Niro, Chris­to­pher Wal­ken et John Savage tentent de célé­brer un béret vert qui boit seul, en silence et meurt de la guerre du Viet­nam, est pour moi peut-être le meilleur résu­mé ciné­ma­to­gra­phique de la guerre. Face aux jeunes, enthou­siastes d’al­ler à la guerre et de tuer comme il se doit, le béret vert répon­dra par deux mots simples : Fuck it. Alors que le désar­roi, l’in­com­pré­hen­sion et la colère des jeunes se trans­forment en blas­phème contre la bon­té et le but de la guerre amé­ri­caine, le béret vert est médi­ca­men­té, engour­di et puni avec de l’al­cool. Ce n’est pas le genre de scène qui apporte la sécu­ri­té morale etcor­res­pond à  la réa­li­té de la guerre amé­ri­caine telle qu’on veut la faire exis­ter. Ce que nos géné­raux veulent vrai­ment, c’est que le peuple amé­ri­cain achète et consomme, c’est le sen­ti­ment d’être ras­su­rés par les pro­pos “vrais” des anciens com­bat­tants.

Cepen­dant, la cer­ti­tude morale n’est pas liée à la véri­té, peut-être sont-elles anta­go­nistes l’une par rap­port à l’autre. Mais la cer­ti­tude morale est liée à la guerre et aux mas­sacres, la guerre et les mas­sacres sont liées aux pro­fits des médias et au diver­tis­se­ment. Hol­ly­wood et le Penta­gone ne sont pas seule­ment sym­bio­tiques, ils sont les pro­duits com­po­sites d’un empire amé­ri­cain qui sur­vit grâce à l’ap­pli­ca­tion conti­nue de la guerre, tant contre les popu­la­tions étran­gères que contre son propre peuple (l’u­ti­li­té des films et des pro­grammes télé­vi­sés poli­ciers et cri­mi­nels est fon­da­men­tale pour pro­mou­voir et main­te­nir le sou­tien du public amé­ri­cain à un État poli­cier, de sur­veillance et car­cé­ral de masse, omni­pré­sent et ultra-violent).

Sans Hol­ly­wood pour infor­mer et édu­quer les jeunes et leurs familles sur les dan­gers et les hor­reurs du monde, l’ar­mée aurait du mal à rem­plir ses rangs. Sans le sou­tien d’une armée plus impor­tante que le reste des forces armées mon­diales réunies, Hol­ly­wood aurait non seule­ment du mal à pro­duire ses films et ses pro­grammes de manière ren­table, mais pour­rait même avoir du mal à vendre des billets, des abon­ne­ments de spec­ta­teurs et des publi­ci­tés. Les deux Lévia­thans ne se sou­tiennent pas seule­ment l’un l’autre, ils se ren­forcent mutuel­le­ment, puisque le pou­voir, la jus­tice et la néces­si­té d’une vio­lence rédemp­trice sont à la base des récits de base de l’ob­jec­tif de l’ar­mée amé­ri­caine et de la nar­ra­tion hol­ly­woo­dienne. Que cela ait un prix pro­fane et san­glant qui tota­lise d’in­nom­brables mil­lions d’âmes n’a aucune impor­tance pour les hommes et les femmes qui sou­tiennent les récits de guerre pour sou­te­nir et ali­men­ter un empire et une indus­trie s’é­le­vant à des mil­liards de dol­lars par an. Tuer n’est pas seule­ment une bonne affaire, c’est un bon théâtre.

Le Penta­gone et la CIA, en sub­ven­tion­nant ceux d’Hol­ly­wood qui les accom­pagnent et en punis­sant ceux qui ne le font pas, créent et entre­tiennent la réa­li­té d’un monde dan­ge­reux et hos­tile où la vio­lence est néces­saire pour être une force du bien, pour pro­té­ger et défendre le monde civi­li­sé. Hol­ly­wood, avide des cen­taines de mil­lions, voire des mil­liards de dol­lars de sub­ven­tions annuelles, de sou­tien maté­riel et de main-d’œuvre du gou­ver­ne­ment des États-Unis, et dési­reux de main­te­nir en vie le récit du bien contre le mal, est un par­te­naire heu­reux du Penta­gone, de la CIA et du gou­ver­ne­ment des États-Unis.

Même une pan­dé­mie qui a tué plus d’A­mé­ri­cains que toutes les guerres des 75 der­nières années réunies engendre l’au­to­ri­té morale que pos­sèdent l’empire amé­ri­cain et son mythe de la vio­lence rédemp­trice. Le Congrès est incroya­ble­ment divi­sé, voire apa­thique, quant à la manière de pro­té­ger le peuple amé­ri­cain contre une menace réelle comme le coro­na­vi­rus et il n’y a pra­ti­que­ment aucun sou­tien pour une action réelle visant à pro­té­ger les Amé­ri­cains contre les menaces exis­ten­tielles très réelles du chan­ge­ment cli­ma­tique ou de la guerre nucléaire, sans par­ler des consé­quences per­sis­tantes de l’i­né­ga­li­té éco­no­mique. Néan­moins, il existe un consen­sus mas­sif au Congrès, y com­pris une majo­ri­té de démo­crates, qui chaque année votent cer­tai­ne­ment en faveur de l’aug­men­ta­tion des dépenses de guerre des États-Unis et de la pour­suite des guerres sans fin des États-Unis contre le monde musul­man.

Aucun dic­ta­teur ou monarque, aucun régime ou répu­blique n’a jamais eu les moyens de condi­tion­ner, ou de laver le cer­veau de son public en toute com­pli­ci­té et d’as­su­rer l’ap­pli­ca­tion de son sys­tème poli­tique pour sou­te­nir ses ambi­tions impé­riales contre des enne­mis ima­gi­naires, comme l’empire amé­ri­cain béné­fi­cie de Hol­ly­wood. Bien sûr, ce n’est qu’un élé­ment d’une struc­ture capi­ta­liste et impé­ria­liste dans laquelle divers qua­si-mono­poles coopèrent pour s’a­van­ta­ger mutuel­le­ment aux dépens des gens et de la pla­nète mais c’est cette rela­tion qui s’é­tend jusque dans nos foyers, qui enseigne à nos enfants et à nos ministres, de manière très effi­cace, la croyance et la cause de l’ex­cep­tion amé­ri­caine sous ses nom­breuses formes san­glantes.