Dieu serait-il noir ?

Par Pierre Rouf­frait

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Mis­sion uni­ver­selle

Un prêtre en mis­sion à Guaya­quil ana­lyse le racisme en Équa­teur

Les mani­fes­ta­tions des noirs aux États-Unis à pro­pos du meurtre d’un noir par la police révèlent le vrai visage du pays : il y a encore beau­coup de racisme et beau­coup d’esclavage aux États-Unis. Ces mani­fes­ta­tions natio­nales ont sus­ci­té une grande soli­da­ri­té dans le monde entier. Ces évé­ne­ments sont une bonne occa­sion d’analyser notre racisme en Équa­teur par rap­port aux noirs et aux Indiens : il est glo­ba­le­ment assez pro­fon­dé­ment enra­ci­né.

Mal­heu­reu­se­ment, c’est l’homme blanc qui est deve­nu la réfé­rence dans nos familles : le nou­veau-né est « bien blanc : comme il est beau ! », les man­ne­quins doivent être blancs, à la télé­vi­sion, la ques­tion ne se pose même pas : les pré­sen­ta­teurs et pré­sen­ta­trices sont tous si blancs, et ne nous deman­dons même pas com­bien de temps posi­tif ils consacrent chaque jour aux Indiens et aux noirs ; et dans les publi­ci­tés, les cui­si­niers et les blan­chis­seuses sont for­cé­ment noirs, et ceux qui portent d’énormes sacs lourds doivent être Indiens. Ne par­lons pas de l’école… qui accorde si peu de valeur à la culture noire et à la vision du monde des Indiens. Il en va de même pour les Églises : pen­dant des siècles, les Indiens et les noirs ne pou­vaient pas être prêtres… Mal­gré le fait que les blancs du Nord ont appor­té la mort, la vio­lence, le viol, le pillage, la reli­gion au ser­vice de la conquête et de l’esclavage… Com­ment ne pas être natu­rel­le­ment raciste avec tout cela ?

Quelle sur­prise et quel rejet pro­duisent les infor­ma­tions des scien­ti­fiques qui nous disent que la race humaine, une et unique, est née en Afrique et qui affirment que nous sommes tous « noirs » ou de des­cen­dance noire ! Le sang de tous les humains actuels le révèle. Nous pei­gnons tou­jours un Jésus à la peau blanche, aux yeux bleus et aux che­veux clairs alors qu’il avait la peau fon­cée, les yeux bruns et les che­veux noirs… Pour­quoi ceux d’entre nous qui se disent chré­tiens sont-ils si mal­hon­nêtes à pro­pos de l’histoire et de la réa­li­té de Jésus ? Nous fai­sons peu de cas de l’homme noir qui a aidé Jésus à por­ter la croix, Simon de Cyrène, c’est-à-dire de Tuni­sie en Afrique du Nord. Une autre curio­si­té catho­lique est celle des anges : qui a déjà vu des anges noirs ? Peut-être avons-nous été frap­pés par le groupe musi­cal chi­lien du même nom, « Los Angeles Negros », qui dans les années 70 chan­tait : « Peintre né sur ma terre avec un pin­ceau étran­ger, / pour­quoi méprises-tu ma cou­leur ? / tu n’as jamais pen­sé à peindre un ange noir ! / Peins-moi des anges noirs ! »

Fai­sons un pas de plus : si la race humaine est née en Afrique et si, comme le dit le livre de la Genèse, Dieu nous a « faits à son image et à sa res­sem­blance », de quelle cou­leur serait la peau de Dieu ? Heu­reu­se­ment, une chan­son connue nous donne une orien­ta­tion et nous ras­sure un peu : « Papa, de quelle cou­leur est la peau de Dieu ? J’ai répon­du : elle est noire, jaune, rouge et blanche. Nous sommes tous égaux aux yeux de Dieu. »

Avons-nous enten­du par­ler de la théo­lo­gie noire de la libé­ra­tion et de son prin­ci­pal porte-parole, James Cone ? Pour­tant il ne vient pas de n’importe quel pays per­du d’Afrique, mais des États-Unis eux-mêmes ! James Cone a écrit sa Théo­lo­gie noire de la libé­ra­tion vers 1970, il y a 50 ans, sous le titre pro­vo­ca­teur : La Négri­tude de Dieu… envi­ron deux ans avant le célèbre livre du prêtre péru­vien Gus­ta­vo Gutiér­rez : Théo­lo­gie de la libé­ra­tion, qui marque le début de cette théo­lo­gie en Amé­rique latine et dans l’Église catho­lique.

Autres ques­tions : Avez-vous vu dans un livre ou sur Inter­net le nombre de noirs qui ont quit­té l’Afrique, conduits comme esclaves aux Amé­riques, ou cet autre nombre, ceux qui sont morts dans les fermes au long de plu­sieurs siècles ? Ce sont plus de 30 mil­lions de noirs esclaves et le même nombre qui sont morts pen­dant les voyages ou dans les fermes. La rai­son pour laquelle le peuple noir a été ame­né ici est que les Indiens de ce conti­nent mou­raient des suites de l’invasion dévas­ta­trice, des mala­dies venues d’Europe, des mau­vais trai­te­ments dans les mines d’or et d’argent et dans les plan­ta­tions d’exportation… Nous avons à juste titre honte de ce com­merce inique pra­ti­qué par des pays, des per­sonnes et des rois très catho­liques. Le déve­lop­pe­ment de l’Europe s’est appuyé sur l’esclavage, le sang et le pillage des Amé­riques et de ses habi­tants mil­lé­naires… C’est pour­quoi quand on parle de « dette exté­rieure », il est légi­time de se deman­der : qui doit à qui ?

Plus que d’avoir honte, il s’agit de deman­der par­don et d’apprendre à être soli­daires et fra­ter­nels avec les noirs et les Indiens… Mais il y a plus : pour être par­don­nés, il faut recon­naître le mal fait, répa­rer les dom­mages cau­sés et s’engager à ne plus être aus­si raciste. Serons-nous capables d’entendre le cri, de com­prendre les pro­tes­ta­tions des noirs des États-Unis, d’Équateur, des Amé­riques et des pays de toute la pla­nète ? Est-ce que ce ne serait pas le cri même de Dieu qui se fait noir avec les noirs et indien avec les Indiens ?


 

A cette réflexion, nous ajou­tons deux chan­sons lati­no-amé­ri­caines qui traitent la ques­tion de la race de Dieu.

Paroles (traduites) de la chanson de Robert Angleró "Si Dios fuera negro"

Refrain : 

Si Dieu était noir - mon pote - tout changerait
Ce serait notre race - ma pote - qui commanderait

Noir serait le président et le gouverneur

le Lys serait noir et  la craie noire
Noir Blanche-Neige et La Joconde


Noir serait le jour

Noir le soleil

Noir le matin


Noir le coton

Noir serait le Pape
et Noir serait les ministres

Les anges seraient noirs

et noir serait Jésus

La rap cubain s’est éga­le­ment empa­ré cette ques­tion avec le groupe Reyes de la calle — 1998 “Dios es Negro Ben­bom”