Les Statues Meurent Aussi

FR - 30 min 03

Le film sera cen­su­ré en France pen­dant 11 ans, de à , sans jamais qu’il y ait eu expli­ca­tions sur les rai­sons de la cen­sure.

Court-métrage docu­men­taire réa­li­sé 1953 par Chris Mar­ker et Alain Resnais.

Com­mande de la revue Pré­sence afri­caine.

L’art nègre est consi­dé­ré comme de l’ethnographie. Il est donc mis au musée de l’homme et pas au musée du Louvre. Un film réa­li­sé en 1953 par Chris Mar­ker et Alain Resnais qui nous parle d’au­jourd’­hui.

Il faut déboulonner les symboles de la colonisation du Congo

Der­niè­re­ment, pour cer­tains édi­to­ria­listes bien ins­tal­lés sur leurs pri­vi­lèges, débou­lon­ner une sta­tue de Léo­pold II sous pré­texte de son pas­sé géno­ci­daire et escla­va­giste revien­drait à “effa­cer l’Histoire”… Suite aux ras­sem­ble­ments Black Lives Mat­ter, le débat sur le débou­lon­nage des sta­tues de ce sym­bole de la colo­ni­sa­tion du Congo res­sur­gi. En 1953, le film Les Sta­tues meurent aus­si posait déjà la ques­tion de la rela­tion qu’en­tre­tient l’Oc­ci­dent avec l’A­frique et de leur impos­sible dia­logue ? Aujourd’­hui, il met en pers­pec­tive les reven­di­ca­tions por­tées par les luttes anti-colo­niales. Un débou­lon­nage serait-il au contraire un acte fort, mili­tant et fai­sant l’histoire ?

« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’his­toire. Quand les sta­tues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette bota­nique de la mort, c’est ce que nous appe­lons la culture. »

Les Statues meurent aussi (1953)

Les réa­li­sa­teurs ques­tionnent le manque de consi­dé­ra­tion pour l’art afri­cain dans un contexte de colo­ni­sa­tion. Les Sta­tues meurent aus­si sera cen­su­ré en France pen­dant huit ans en rai­son de son point de vue anti-colo­nia­liste parce que pro­po­sant une lec­ture intel­li­gente, sen­sible et cou­pable du colo­nia­lisme afri­cain des années 50. Alain Resnais : “On nous avait com­man­dé un film sur l’art nègre. Chris Mar­ker et moi sommes par­tis de cette ques­tion : pour­quoi l’art nègre se trouve-t-il au Musée de l’Homme, alors que l’art grec ou égyp­tien est au Louvre ?”.

Alain Resnais et Chris Mar­ker, répon­dront à la demande du col­lec­tif “Pré­sence afri­caine” (revue pan­afri­caine), patron­né alors par Alioune Diop, et ani­mé notam­ment par des intel­lec­tuels comme Aimé Césaire, Price Mars, Léo­pold Sédar Sen­ghor, Richard Wright ou Jean-Paul Sartre… Mon­sieur A. Diop qui veut offrir au monde un espace de dis­cus­sions où se ren­contrent les figures les plus mar­quantes de la socié­té afri­caine de l’après-guerre.

Le sujet du film, c’est la mise à nu des méca­nismes d’oppression et d’acculturation, l’impossible dia­logue cultu­rel dans le contexte imma­nent de la colo­ni­sa­tion, le déve­lop­pe­ment d’un Art-Bazar au béné­fice du Blanc conso­ma­teur-ache­teur, l’idée qu’il n’y aurait pas de rup­ture entre la civi­li­sa­tion afri­caine et la civi­li­sa­tion occi­den­tale. “En même temps que l’Art nègre gagne ses titres de gloire, ne devient-il pas une langue morte, ques­tion?” ; “On achète son art au Noir et on dégrade son art.”

Chris Mar­ker : “L’art nègre, nous le regar­dons comme s’il trou­vait sa rai­son d’être dans le plai­sir qu’il nous donne. Les inten­tions du nègre qui le créée, les émo­tions du nègre qui le regarde tout cela nous échappe. Parce qu’elles sont écrites dans le bois nous pre­nons leurs pen­sées pour des sta­tues et nous trou­vons du pit­to­resque là où un membre de la com­mu­nau­té noire voie le visage d’une culture.” Ce docu­men­taire très contro­ver­sé pose la ques­tion de la dif­fé­rence entre l’art nègre et l’art offi­ciel, et sur­tout sou­ligne la rela­tion qu’entretient l’Occident avec cette culture qu’elle nie. La com­mis­sion de contrôle refu­se­ra au film le VISA d’ex­ploi­ta­tion néces­saire à sa dif­fu­sion, notam­ment dû à son dis­cours anti­co­lo­nia­liste.

Après 8 ans de cen­sure, une copie tron­quée du film sor­ti­ra tou­te­fois sur les écrans. Alain Resnais : “Quant à eux, ils savaient tout ce qui se pas­sait en Afrique et nous étions même très gen­tils de ne pas avoir évo­qué les vil­lages brû­lés, les choses comme ça ; ils étaient tout à fait d’accord avec le sens du film, seule­ment, ces choses-là, on pou­vait les dire dans une revue ou un quo­ti­dien, mais au ciné­ma, bien que les faits soient exacts, on n’avait pas le droit de le faire. Ils appe­laient ça du “viol de foule”.

L’interdiction eut des consé­quences très graves pour le pro­duc­teur. Quant à nous — est-ce un hasard ? — ni Chris Mar­ker ni moi ne reçûmes de pro­po­si­tions de tra­vail pen­dant trois ans”.

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