ARGENTINE — Le souffle du kirchnerisme

par Guillame Beaulande

Eduar­do galea­no : « Il était un de ces feux qu’il est dif­fi­cile d’éteindre »

ARGENTINE — Le souffle du kirch­ne­risme

Guillame Beau­lande, mer­cre­di 22 décembre 2010

kirchner_chavez_lula.binLe pré­sident véné­zué­lien Hugo Chá­vez a dit de lui qu’il était « l’homme dont nous avions besoin, le lea­der, celui qui a réveillé le peuple » [1]. L’ex-président argen­tin, Nes­tor Kirch­ner, a lais­sé der­rière lui un peuple qui se sou­vient de son com­bat pour rele­ver l’économie du pays après la crise dévas­ta­trice (1998 – 2002), de ses efforts pour la jus­tice et de son goût immo­dé­ré pour la démo­cra­tie dans un pays où les plaies ne sont déci­dé­ment pas encore sutu­rées.

Les hom­mages sont una­nimes, une grande par­tie des Pré­si­dents d’Amérique latine et des Caraïbes saluent en lui, qui le cou­rage, qui l’opiniâtreté dont il a fait preuve, en tant que Secré­taire géné­ral de l’UNASUR, dans sa volon­té d’unifier les pays de la région. Popu­laire, il l’est pour avoir recons­truit l’Argentine de l’après crise sans doute mais peut-être aus­si pour avoir redon­né confiance aux argen­tins dans le pou­voir poli­tique.

La sor­tie de la crise

Le 25 mai 2003, Nes­tor Kirch­ner devient Pré­sident de la Répu­blique d’Argentine. Le pays est alors au bord du chaos poli­tique et éco­no­mique, la crise (1999 – 2001) a conduit des mil­liers d’argentins à des­cendre dans la rue et crier « Qu’ils s’en aillent tous ! ». Les repré­sen­tants poli­tiques avaient per­du à leurs yeux toute cré­di­bi­li­té, à cause de la cor­rup­tion qui avait régné jusque-là et l’incurie des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs pour toute poli­tique sociale. Rom­pant avec un bipar­tisme tra­di­tion­nel entre péro­nistes (PJ) et radi­caux (UCR), les élec­tions du 18 mai 2003 auraient dû voir deux péro­nistes s’affronter mais le désis­te­ment de Car­los Menem au second tour ont fait de N. Kirch­ner, le pre­mier Pré­sident élu avec si peu de voix (22% des élec­teurs). Très peu connu du peuple, il lui res­tait le plus déli­cat, gagner sa confiance.
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Sa poli­tique en matière éco­no­mique, d’inspiration néo-key­né­sienne, a sui­vi dans ses grandes lignes celle qui a été éta­blie par le ministre de l’économie, Rober­to Lava­gna, sous la pré­si­dence de Duhalde (2002 – 2003), en main­te­nant la déva­lua­tion de la mon­naie par une par­ti­ci­pa­tion active de la Banque cen­trale et en impul­sant, grâce aux expor­ta­tions, une crois­sance éco­no­mique qui a rame­né le PIB à près de 10% en 2006.

Il par­vint éga­le­ment à rené­go­cier la dette publique, par des Bons indexés sur l’inflation et l’indice de crois­sance en l’échelonnant sur 42 ans. Le chô­mage et la pau­vre­té ont subi dans les années qui sui­virent une dimi­nu­tion notable. Lorsque fin 2005, le ministre de l’économie laisse sa place à Feli­sa Mile­ci, jusque-là pré­si­dente de la Banque Nación, un plan de res­tric­tions des expor­ta­tions de viande et de contrôles des prix ont per­mis d’éviter des consé­quences infla­tion­nistes qui eussent été désas­treuses.

Une des réus­sites majeures de son man­dat, dans le sillon de l’élan don­née par le Bré­sil, fut de rem­bour­ser en par­tie sa dette à hau­teur de 9 mil­liards 810 mil­lions de dol­lars, s’extrayant de cette façon à l’influence et aux impé­ra­tifs du FMI. Les cri­tiques de sa poli­tique éco­no­mique déplorent sou­vent son refus de dimi­nuer les salaires, d’augmenter le prix des céréales des­ti­nées à l’exportation, seule condi­tion, selon eux, pour péren­ni­ser le rem­bour­se­ment de la dette et pour ne pas en créer de nou­velles. Le fait est que la déva­lua­tion a per­mis un taux de change favo­rable aux expor­ta­tions et à la dimi­nu­tion des impor­ta­tions, ce qui a per­mis de finan­cer sa poli­tique sociale

De même le juge Bal­tha­zar Garzón a décla­ré : « La mort de Kirch­ner repré­sente une grande perte pour l’Argentine et toute l’Amérique latine, en tant que figure poli­tique, il tra­dui­sait la sta­bi­li­té et la sécu­ri­té dans l’action du gou­ver­ne­ment, il a impul­sé la lutte pour les droits humains dans tout le conti­nent. » [2]

Le com­bat contre l’impunité

« Décro­cher ces por­traits marque un posi­tion­ne­ment clair du pays tout entier, la volon­té d’en finir avec cette période lamen­table de notre pays »

Ain­si s’exprimait Nes­tor Kirch­ner, lorsque, le 24/03/2004, il ordon­na de décro­cher deux por­traits de l’École Mili­taire situé à El Palo­mar (nord-ouest de Bue­nos Aires), ceux de Jorge Vide­la et de Rober­to Bignone, ex Pré­si­dents de fac­to et anciens direc­teurs de l’école mili­taire. En finir, donc, mais sans rien oublier.

« Cela signi­fiait beau­coup pour le mou­ve­ment des droits de l’homme, ce fut le pre­mier Pré­sident à nous écou­ter et à rendre pos­sible la trans­for­ma­tion des poli­tiques de mémoire en poli­tiques d’État, le pre­mier à don­ner un écho à nos reven­di­ca­tions » se sou­vient Vero­ni­ca Cas­tel­li, mili­tante de H.I.J.O.S, un col­lec­tif des enfants de « dis­pa­rus » sous la dic­ta­ture.

La période sombre de la dic­ta­ture argen­tine (1976 – 1983), a mar­qué au fer rouge un peuple qui a vu « dis­pa­raître » 30 000 des siens (los desa­pa­re­ci­dos). Le 24 mars 1976, la junte mili­taire com­po­sée des com­man­dants en chef des trois forces armées, Jorge Vide­la (armée de terre), Héc­tor Agos­ti (armée de l’air) et Emi­lio Mas­se­ra (marine), orga­nisent un coup d’État contre la Pré­si­dente de l’Argentine Isa­bel Perón et nomment Vide­la Pré­sident. Une opé­ra­tion mili­taire régio­nale est alors enga­gée, « l’Opération Condor » ou « guerre sale » devait per­mettre de pour­chas­ser les gué­rillas et les mou­ve­ments poli­tiques d’opposition qu’ils soient maoïstes, trots­kistes ou mar­xistes. Il s’agissait d’une opé­ra­tion de grand enver­gure, trans­fron­ta­lière, puisque à cette époque des régimes dic­ta­to­riaux sévis­saient au Para­guay au Bré­sil, en Boli­vie, au Chi­li, en Uru­guay et en Argen­tine.

Le modus ope­ran­di se com­po­sait de 4 étapes : sur­veillance, échange d’informations, enlè­ve­ment et dis­pa­ri­tions for­cées dans l’objectif avoué d’un vaste plan de restruc­tu­ra­tion du pays connu sous le nom de Pro­ces­sus de réor­ga­ni­sa­tion natio­nale. Les méthodes employées allaient de la tor­ture sys­té­ma­tique et illi­mi­tée à l’appropriation d’enfants des oppo­sants et valut à Vide­la le nom de « voleur de bébés », en pas­sant par la créa­tion de 500 centres clan­des­tins de déten­tion, de tor­ture et d’extermination (CCDTE)

Après le retour à la démo­cra­tie en 1983, Le Pré­sident Alfonsín tra­vaille à la res­tau­ra­tion de l’État de droit et crée la Com­mis­sion Natio­nale sur la Dis­pa­ri­tion de per­sonnes (CONADEP) qui rend un rap­port cir­cons­tan­cié et acca­blant inti­tu­lé Nun­ca Más [3]. Cinq com­man­dants dont Vide­la, Mas­se­ra et Agos­ti, furent jugés et condam­nés à la réclu­sion à per­pé­tui­té dans le pro­cès his­to­rique de la Junte en 1985, avant que la jus­tice ne fasse une étrange marche arrière.

Entre 1986 et 1987, Le pré­sident Alfonsín, sou­mis à une forte pres­sion de l’armée et à des dis­sen­sions internes au sein de son par­ti, fait adop­ter deux lois connues sous le nom de « Point final » et « devoir d’obéissance », la pre­mière rac­cour­cit la durée de pres­crip­tions des crimes et l’autre dis­culpe un cer­tains nombre de mili­taires en limi­tant hié­rar­chi­que­ment leur res­pon­sa­bi­li­té. Un cer­tain nombre de décrets sont signés par son suc­ces­seur Car­los Meném qui amnis­tie Vide­la et quelques autres entre 1989 et 1990.

Ce n’est qu’à par­tir de 2003, après l’élection de Nes­tor Kirch­ner, que la jus­tice reprend son cours, à la pré­si­dence, il n’a pas hési­té à reve­nir sur les lois d’amnistie pour que la véri­té voit le jour et que jus­tice soit faite aux vic­times tom­bés, dis­pa­rus des années de plomb de la dic­ta­ture argen­tine. Cepen­dant, le che­min de la jus­tice en Argen­tine est semé d’obstacles car la dis­pa­ri­tion des vic­times a une double uti­li­té, selon la Com­mis­sion natio­nale sur la dis­pa­ri­tion des vic­times :

« elle per­met certes la des­truc­tion des preuves phy­siques, mais au-delà de ça, elle plonge la famille des dis­pa­rus dans une attente, dans l’espoir que le dis­pa­ru sera libé­ré et laisse ain­si tout le temps néces­saire aux res­pon­sables de détruire la docu­men­ta­tion qui devait exis­ter pour cha­cun des cas » [4].

Mal­gré de récentes avan­cées du point de vue de la jus­tice inter­na­tio­nale telles que l’obligation de dénon­cer et d’enquêter sur tout cas de dis­pa­ri­tion pré­vu par l’art. 1.1 de la Conven­tion pour la pro­tec­tion de toutes les per­sonnes contre les dis­pa­ri­tions for­cées de l’ONU et rati­fiée par l’Argentine en 2007 et la loi consti­tu­tion­nelle argen­tine n° 24.231 qui évite recou­rir à la pré­somp­tion de décès, la dis­pa­ri­tion des preuves, l’émiettement, les pres­sions mul­tiples ralen­tissent les pro­cé­dures enga­gées sous la pré­si­dence de Kirch­ner.

En 2007, un juge­ment confir­mé par la Cour d’appel deux ans plus tard fait annu­ler la grâce accor­dée à Vide­la, il sera donc jugé pour la tor­ture et le meurtre de 32 pri­son­niers poli­tiques à Cor­do­ba (centre de l’Argentine), déte­nu avec 30 autres res­pon­sables des crimes com­mis sous la dic­ta­ture.

« J’assume l’entière res­pon­sa­bi­li­té des actes com­mis par l’armée pen­dant cette guerre interne en déga­geant de toutes res­pon­sa­bi­li­tés ceux qui étaient mes subor­don­nés et n’ont fait que suivre mes ordres » [5], a décla­ré l’ancien dic­ta­teur, âgé de 84 ans, le 5 juillet der­nier, lors d’une audience au tri­bu­nal de Cór­do­ba.

L’association des « Mères de la place de Mai », qui se battent depuis près de 30 ans pour retrou­ver leurs enfants dis­pa­rus ont ces­sé leurs marches de la résis­tance le 26 jan­vier 2006, sa pré­si­dente, Hebe de Bona­fi­ni, décla­rant en réfé­rence à la poli­tique de Nes­tor Kirch­ner : « Désor­mais, il n’y a plus d’ennemi au gou­ver­ne­ment » [6]. Depuis lors, plus de 50 res­pon­sables mili­taires ont pu être jugés et des pour­suites sont enga­gées à l’encontre de 500 autres.

Le Pré­sident Kirch­ner rap­pe­lait à qui vou­lait l’entendre « qu’il n’était pas venu à la Casa rosa­da [7] pour lais­ser ses idéaux à la porte » [8], et force est de consta­ter qu’à bien des égards, et en par­ti­cu­lier sur la ques­tion des droits de l’homme, ses déci­sions poli­tiques venaient le confir­mer.

Depuis l’élection en 2007 de sa femme avec 45% des voix, Cris­ti­na Kirch­ner, dut affron­ter dès le début de son man­dat, de mars à juillet 2008, un impor­tant blo­cus agri­cole – « El conflic­to del cam­po » – en réac­tion à la déci­sion du gou­ver­ne­ment d’augmenter la taxe sur les expor­ta­tions de soja et de tour­ne­sol et fut obli­ger de reti­rer le pro­jet. Elle a mis en place des mesures phares telles que le cal­cul des retraites par répar­ti­tion. Elle a donc mis fin à une mesure d’ajustement struc­tu­rel impo­sée par le FMI sous la pré­si­dence de C. Menem : la capi­ta­li­sa­tion des retraites. Elle a ain­si fait montre d’une volon­té de rup­ture avec l’ordre néo­li­bé­ral des années 1990 qui fit du pays son triste labo­ra­toire et l’a conduit au marasme poli­tique éco­no­mique et social de 2001. Pro­lon­geant le virage poli­tique ini­tié par son pré­dé­ces­seur, il ne lui reste qu’à gar­der le souffle et ravi­ver le char­bon ardent de l’héritage kirch­ne­rien.
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Notes

[1] http://www.telesurtv.net/.

[2] El País, 28/10/2010.

[3] Plus jamais.

[4] http://www.desaparecidos.org/arg/co.…

[5] “Vide­la rivin­dicó todo lo actua­do en la repre­sión”, Clarín, 06/07/2010.

[6] “Hebe de Bona­fi­ni y su men­saje para Kirch­ner”, La Nación, 28/10/2010.

[7] Le palais pré­si­den­tiel.

[8] Garin Javier, COPENOA, Agence d’information d’Argentine du nord, 28/10//2010.