Contre le dumping social, fiscal, environnemental : Vive les douaniers ?

un reportage de François RUFFIN

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100 % des pas­sa­gers sont scan­nés à leur arri­vée à Rois­sy.

0,4 % des contai­ners sont scan­nés à leur arri­vée au Havre.

55 : c’est le nombre de doua­niers au ser­vice de Trac­fin, l’organisme sup­po­sé contrô­ler les mou­ve­ments finan­ciers sus­pects.

256 : c’est le nombre de doua­niers pré­po­sés au seul tun­nel sous la Manche, point de pas­sage des réfu­giés vers l’Angleterre. Plus de 500, au total, avec Lille-gare et Paris-Nord qui tra­vaillent sur l’Eurostar.

Ces chiffres résument l’orientation d’un métier moins tour­né, désor­mais, vers le contrôle des mar­chan­dises et des capi­taux que vers la sur­veillance des per­sonnes.

Dans cette Europe for­te­resse pour les hommes (sur­tout les pauvres), et pas­soire pour le Capi­tal et ses pro­duits, on fait ça de nos doua­niers : des auxi­liaires de police.

Alors qu’ils pour­raient rem­plir des mis­sions bien plus utiles pour les sala­riés, les consom­ma­teurs, l’environnement. Alors qu’on pour­rait bâtir une douane de gauche, rouge et verte. Alors que eux-mêmes approu­ve­raient ces mis­sions, plus conformes à leurs aspi­ra­tions que « agents d’immigration »…

En Bre­tagne, en Lor­raine, en Pro­vence, on a ren­con­tré des papys doua­niers qui nous ont racon­té. D’une douane à l’autre, ils ont vécu la mue de leur métier, la dérive. Leur « police des mar­chan­dises et des capi­taux » qui devient, len­te­ment, « la police » tout court…

Du « conten­tieux de classe »

« Gamin, j’habitais à Givet, dans les Ardennes, raconte Alain Brom­bin (joint par télé­phone). Le dimanche, par­fois, on allait en Bel­gique, on ache­tait des vête­ments et on les met­tait sous nos habits, pour les cacher. Je me sou­viens de mon père, qui me disait : ‘Sur­tout, si le doua­nier te pose une ques­tion, tu ne réponds pas.’ C’est qu’on avait peur d’eux, plus que des gen­darmes. Y avait des queues, des cen­taines de mètres, à la fron­tière, et ils contrô­laient tout, les allu­mettes, les ciga­rettes. A l’aller, pour l’essence, il fal­lait faire une décla­ra­tion — pour qu’ils puissent son­der le réser­voir au retour, véri­fier qu’on n’avait pas fait le plein là-bas. »

Alain n’était pas fran­che­ment pré­des­ti­né à faire car­rière dans les Douanes : « D’ailleurs, quand j’ai pas­sé le concours, je n’ai pas osé le dire à mes parents… Mais une fois dedans, j’ai décou­vert l’utilité sociale du métier : le contrôle des mar­chan­dises et des capi­taux. J’étais recru­té pour ça, en 1982. C’était au moment où la gauche crai­gnait les sor­ties d’argent, où elle avait réins­tau­ré le contrôle des changes. »

C’est dans le même esprit que Eugène Gérard, entré en 1968, évoque son métier : « Je me suis écla­té. Sur­tout quand j’ai fait du conten­tieux de classe…

Du quoi ?

Du conten­tieux de classe. Je redres­sais des gens qui avaient du fric. Je fai­sais du contrôle d’entreprises, sur les pro­duits pétro­liers, Total et com­pa­gnie. Plus d’un mil­liard, j’ai récu­pé­ré.

Un mil­liard d’anciens francs ?

Non, un mil­liard d’euros.

Un mil­liard d’euros !?

Eh oui. J’ai démon­té tout un méca­nisme de fraude. Ensuite, on a décou­vert que c’était vrai dans tous les éta­blis­se­ments du groupe. Mais moi, sur cer­taines enquêtes, on me lais­sait quatre ou cinq ans, mes patrons com­pre­naient. Main­te­nant, ils n’ont plus les moyens : à mes débuts dans ce ser­vice, en 1978, on était vingt-cinq. Depuis mon départ à la retraite, il en reste huit. »
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« Quand je suis arri­vé, en 1965, on m’a affec­té à la fron­tière suisse, se remé­more Guy Diaz, mar­seillais. Y avait une conscience, chez les doua­niers, de notre rôle de régu­la­teur éco­no­mique. L’ouvrier fran­çais coû­tait plus cher, par exemple, que l’ouvrier ita­lien, notam­ment à cause de la pro­tec­tion sociale, et donc, si on lais­sait jouer la pure concur­rence, on se rui­nait. A l’Ecole des Douanes, je me sou­viens d’une leçon, on nous disait : ‘Atten­tion, en période pré-élec­to­rale sur­veillez les mou­ve­ments de changes, les expor­ta­tions de capi­taux’. Parce que la douane, c’est un outil très effi­cace contre l’argent sale, mais on nous rogne les ongles. »

Auxi­liaire de police (et du MEDEF)


« En 1993, avec le Mar­ché Unique, on a pen­sé : ‘C’est la fin de la douane. On est morts.’ Vingt ans après, on est encore là. »
J’entends comme un ouf de sou­la­ge­ment, chez Alain Brom­bin, atta­ché qu’il est à son métier. « Oui, vous exis­tez encore, je le relance, mais sur quelles mis­sions ?
C’est vrai. Pour se sau­ver, on nous a mis sur le sécu­ri­taire. Au tun­nel sous la Manche, y a plus de deux cents agents, ce sont des doua­niers. A la gare du Nord, pareil. Et les stu­pé­fiants ! Avant, nous, on s’en bat­tait le coquillard. Main­te­nant, c’est la lutte contre le tra­fic de drogue qui jus­ti­fie notre uti­li­té. Des gars sortent pour faire ‘une bou­lette de shit’. Y a des escouades qui ne tiennent qu’avec ça : le contrôle des per­sonnes.

« Ca devient une men­ta­li­té de flics, les jeunes sont éle­vés comme ça. On leur remet un flingue avec quinze car­touches, une matraque télé­sco­pique, une paire de menottes cha­cun… A l’école, ils font le ‘par­cours de sécu­ri­té’, on leur enseigne les ‘tech­niques d’immobilisation’, le tir devient éli­mi­na­toire. Nous, on s’en car­rait, de tout ça. »

« Je ne me sou­viens pas avoir conduit des gens avec des menottes, confirme Guy Diaz. La clien­tèle a chan­gé, for­cé­ment, on nous oriente vers les stups, on attrape des pauvres bougres… « Plus ça va, plus on prend une men­ta­li­té poli­cière. J’entends les jeunes qui se disent : ‘Bon, après tout, si y a plus de douanes, on me met­tra à la police.’ Moi, j’aurais été affo­lé si on m’avait reclas­sé comme flic. On dépend du minis­tère des Finances, pas de l’Intérieur ! »


« L’autre tâche qu’ils nous ont trou­vée, c’est la contre­fa­çon, ajoute Eugène Gérard. Là, sur les montres, les cos­tumes, les bijoux, on est vrai­ment au ser­vice du capi­tal. On est les valets des mul­ti­na­tio­nales du luxe : même lorsqu’elles font pro­duire à l’étranger, et on doit défendre leur marques, leur plus-value, leurs inté­rêts ! »

Dans la nou­velle géné­ra­tion, la chasse aux clan­des­tins, à la drogue, aux contre­fa­çons, n’offre pas seule­ment des occu­pa­tions de sub­sti­tu­tion. Mais aus­si des rai­sons d’être. Une fier­té renou­ve­lée du métier, pour les jeunes recrues : non plus comme « régu­la­teur éco­no­mique », mais comme assi­mi­lé poli­cier — dont le rôle, pro­tec­teur, viril, est valo­ri­sé dans les série télés, flat­té par les par­tis de droite. A l’inverse du « doua­nier », au mieux oublié de l’opinion publique, au pire mépri­sé, et à qui aucun par­ti de gauche ne vient dire : « Nous avons besoin de vous… mais pas pour tra­quer les sans-papiers ! »

Glo­rieux bilan de la Douane fran­çaise

Vient d’être publié, sur le Por­tail du Gou­ver­ne­ment, « le bilan 2010 de la Douane fran­çaise ». Exact reflet du métier…

« La douane a accom­pli avec suc­cès sa mis­sion de pro­tec­tion de l’économie légale », se réjouit le minis­tère (en gras). Et com­ment y est-elle par­ve­nue ? « Son action a per­mis une pro­gres­sion des résul­tats en matière de tra­fic de stu­pé­fiants, mais aus­si dans la lutte contre la contre­fa­çon ou la contre­bande de tabac. » Ne manque qu’une don­née, à ce glo­rieux bilan : le nombre de clan­des­tins arrê­tés. Car pour l’instant, les syn­di­cats s’y opposent. Eux refusent que soient don­nés des chiffres, qu’ils soient ajou­tés dans la comp­ta­bi­li­té des Hor­te­feux et Bes­son.

Mais sur la « mis­sion » qui, à nous, nous paraît cen­trale : le contrôle des mar­chan­dises et des capi­taux ? Rien. Juste ces quelques lignes : « Aujourd’hui, la douane est le modèle d’une admi­nis­tra­tion qui s’est moder­ni­sée, réfor­mée et réno­vée. » Pour preuve, « la sim­pli­fi­ca­tion et la déma­té­ria­li­sa­tion des démarches liées à l’export, par la créa­tion d’un gui­chet unique vir­tuel. En la matière, en 2010 un taux de déma­té­ria­li­sa­tion des démarches de 100 % pour les décla­ra­tions en douane et de 75 % pour les docu­ments doua­niers a été atteint. » On ne se flatte aucu­ne­ment, ici, d’une « pro­gres­sion de résul­tats », juste de « sim­pli­fi­ca­tion », de « déma­té­ria­li­sa­tion », de « moderne », de « vir­tuel »… moins on véri­fie, et mieux ça vaut. >

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Pro­tec­tion­nisme : le mot qui fait peur


« C’est le mot qui ne va pas, il fait peur… »
Cette remarque, c’est Eric, aujourd’hui, un doua­nier, le porte-parole de Soli­daires, qui me la livre. Mais je l’ai enten­du cent fois, ce cou­plet. « Et on devrait le rem­pla­cer par quoi ?
Par relo­ca­li­sa­tion, par exemple. C’est plus doux.

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D’habitude, j’aime bien batailler sur les mots, « popu­lisme », « lutte des classes », les défendre – mal­gré l’opprobre qui, par­fois, les entoure. Mais avec « pro­tec­tion­nisme », j’hésite.

A cause du « ‑isme ».

Pas par prin­cipe, pas parce que tous les « ‑isme », fas­cisme, mar­xisme, dar­wi­nisme, hédo­nisme, libé­ra­lisme, socia­lisme, etc. mas­que­raient des mon­ceaux de cadavres. Plu­tôt parce que ce suf­fixe « ‑isme » sup­pose un idéal (même néfaste), une doc­trine cohé­rente, une vision du monde. Le « pro­tec­tion­nisme », non : il ne contient, pour moi, en soi, aucun idéal, aucune doc­trine, aucune vision. C’est un moyen, et pas une fin. Juste un outil, qui peut ser­vir au pire sans doute (l’autarcie, la xéno­pho­bie) et au meilleur (la jus­tice fis­cale, l’exigence éco­lo­gique), selon les mains qui le manient. Juste un cur­seur qu’on déplace, moins de libre-cir­cu­la­tion des mar­chan­dises aujourd’hui, plus demain, selon les cir­cons­tances his­to­riques, selon les buts que l’on pour­suit – bien loin de l’intouchable dogme, de la théo­rie rigide qui résonne avec « ‑isme ». Alors, « pro­tec­tion­nisme » a bien des défauts.

Mais il a le mérite de ne pas avan­cer mas­qué, de mon­trer ses muscles : des taxes aux fron­tières, il y est prêt. Un relè­ve­ment – ciblé – des bar­rières doua­nières, ça ne l’effraie pas. Le contrôle des impor­ta­tions, il va de soi. En finir avec la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, c’est néces­saire. Par sa brus­que­rie, le mot engage le com­bat, de front, contre le libre-échange.

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Fakir, pour 3 euros, c’est 32 pages, des des­sins, de la cou­leur, des enquêtes et des repor­tages fouillés. Ce texte que LGS est heu­reux de publier est un extrait d’un dos­sier qu’on trouve dans le récent numé­ro de Fakir.

http://www.fakirpresse.info/

Les jour­na­listes imper­ti­nents de ce jour­nal pré­cisent : Fakir, c’est pas le Par­ti Com­mu­niste de Corée du Nord : y a aucune uni­té doc­tri­nale. Nulle una­ni­mi­té, donc, chez les rédac­teurs, les des­si­na­teurs, les béné­voles, pour applau­dir au pro­tec­tion­nisme. Pas davan­tage pour rou­ler des pelles aux cama­rades doua­niers. Ou pour voir dans les taxes aux fron­tières la réponse aux maux de la pla­nète.
Comme « réponse », non.
Mais comme « ques­tion », oui, là existe un accord : poser la ques­tion des taxes aux fron­tières, en démo­cra­tie, doit être per­mis — sans aus­si­tôt essuyer les accu­sa­tions de « racisme », « natio­na­lisme », etc. Et comme les médias domi­nants inter­disent ce débat, c’est avec fier­té, que Fakir relève le gant.

Source : http://www.legrandsoir.info/Contre-le-dumping-social-fiscal-environnemental-Vive-les-douaniers.html