Pour le Malien, hommage à Mahamadou Marega

Le Malien, comme nous devons l’appeler, comme il a été décidé que nous devions l’appeler, est mort le mardi 30 novembre 2010 à l’âge de 38 ans, « à la suite d’une interpellation policière ».

par Pierre Teva­nian

Source de l’ar­ticle : les mots sont impor­tants

Un ras­sem­ble­ment aura lieu, le same­di 1er décembre 2012 à 14H00 devant le 555 de la rue Gabriel Péri à Colombes, pour rendre hom­mage à Maha­ma­dou Mare­ga, tué par la police, et récla­mer véri­té et jus­tice. En guise d’appel à ce ras­sem­ble­ment, le texte qui suit revient sur les condi­tions de la mort de Maha­ma­dou Mare­ga, et sur la chape de silence poli­tique et d’invisibilité média­tique qui a sui­vi. Il a été écrit le 4 décembre 2010, à un moment où, dans les entre­fi­lets qu’ils y consa­craient, les grands médias pri­vaient le défunt de visage et d’identité, et le rebap­ti­saient « Malien » ou « Sans-papiers » – ce que firent encore Le Monde et Libé­ra­tion quatre semaines plus tard, dans leurs brefs articles annon­çant l’ouverture d’une infor­ma­tion judi­ciaire[[« Le par­quet de Nan­terre a annon­cé à l’AFP l’ouverture lun­di d’une infor­ma­tion judi­ciaire contre X pour “homi­cide invo­lon­taire” suite au décès à Colombes (Hauts-de-Seine), fin novembre, d’un Malien qui avait reçu deux décharges du pis­to­let à impul­sions élec­triques Taser.

“Cette ouver­ture d’information judi­ciaire vise à déter­mi­ner avec cer­ti­tude les cir­cons­tances du décès”, a appris l’AFP de source judi­ciaire.

Ce Malien sans papiers était décé­dé peu de temps après avoir été asper­gé de gaz lacry­mo­gène et avoir reçu deux décharges du pis­to­let Taser lors de son inter­pel­la­tion à Colombes (Hauts-de-Seine).

Le par­quet de Nan­terre s’était mon­tré très pru­dent en annon­çant début décembre les conclu­sions pro­vi­soires de l’autopsie, affir­mant que pour l’heure “aucune cause cer­taine, unique et abso­lue du décès” n’avait été iden­ti­fiée.

Selon les pre­miers exa­mens, l’homme était mort “d’une asphyxie aiguë et mas­sive par inha­la­tion de gaz puisque du sang a été retrou­vé dans ses pou­mons” et l’état de son coeur « dur et contrac­té » pou­vait être en lien avec l’utilisation du Taser.

Inter­ro­gé par l’AFP, Antoine di Zaz­zo, impor­ta­teur du Taser en France, a dit qu’il “avait écrit au pro­cu­reur il y a une semaine pour lui deman­der d’avoir accès au dos­sier et qu’il s’était éton­né que la porte-parole du par­quet ait pu dire que le ’cœur dur’ de la vic­time puisse avoir pour ori­gine le Taser” ».

(Source AFP)]], alors que son nom et son visage étaient désor­mais connus.

Mahamadou_Marega.pngIl n’a eu pour nous ni nom, ni visage, ni femme ni enfants, ni frères ni sœurs, ni père ni mère, ni ami-e‑s en deuil. Les pre­mières dépêches l’ont appe­lé « un Malien », les sui­vantes l’ont appe­lé « le Malien ». Cer­tains jour­na­listes l’ont ensuite appe­lé, encore plus sale­ment, « le for­ce­né », parce que sa « cor­pu­lence » – seule infor­ma­tion à laquelle nous avons eu droit – était « impres­sion­nante », dixit la sacro-sainte « source poli­cière », et parce qu’avec un mar­teau il avait « bles­sé légè­re­ment » quatre poli­ciers qui ten­taient, à coups de gaz et de décharges élec­triques, de le « neu­tra­li­ser » – c’est comme ça qu’on parle dans la France de 2010.

Le Malien, comme nous devons l’appeler, comme il a été déci­dé que nous devions l’appeler, est mort le mar­di 30 novembre 2010 à l’âge de 38 ans, « à la suite d’une inter­pel­la­tion poli­cière ». Plus pré­ci­sé­ment, on nous dit que la police cher­chait à l’interpeller, au départ, pour une alter­ca­tion avec un voi­sin, puis qu’il s’est avé­ré, cir­cons­tance aggra­vante, être un sans-papiers sous le coup d’un « arrê­té de recon­duite à la fron­tière ».

Le « for­ce­né » ris­quait donc, tout bon­ne­ment, l’expulsion for­cée – et par consé­quent, en vou­lant à tout prix échap­per à la police, et en n’hésitant pas pour cela à bles­ser légè­re­ment quatre poli­ciers, il n’a eu qu’une réac­tion par­fai­te­ment humaine et com­pré­hen­sible, que chacun‑e d’entre nous aurions pu avoir à sa place.

Cela, per­sonne ne l’a sou­li­gné, ni dans les brèves dépêches qui ont « cou­vert l’événement », ni dans les quelques « réac­tions poli­tiques » que ledit évé­ne­ment a sus­ci­tées. Trois jours ont pas­sé et le débat est clos. Le Malien est aux oubliettes. Tout au plus une par­tie de la gauche – gros­so modo celle qui est à la gauche du Par­ti socia­liste – demande une enquête, voire un mora­toire, sur les effets du « taser », dont les décharges de 50000 volts sont peut-être bien pour quelque chose dans la mort bru­tale d’un homme qu’on nous décrit par ailleurs comme robuste. Fidèles à une longue tra­di­tion, les syn­di­cats poli­ciers plaident sans le moindre fon­de­ment la « légi­time défense » tan­dis que les plus hautes auto­ri­tés de l’État – en la per­sonne du ministre Brice Hor­te­feux – couvrent l’homicide en nous expli­quant qu’il n’y avait pas d’alternative, sinon « les armes à feu ».

manif_mamadou_marega02.jpgQuant à la Jus­tice, par la voix du pro­cu­reur char­gé de l’enquête, elle nous dit pru­dem­ment qu’aucune « conclu­sion défi­ni­tive » ne peut être tirée quant à l’origine du décès, même si l’autopsie tend à pri­vi­lé­gier l’hypothèse d’une mort par « asphyxie », liée à l’absorption mas­sive de gaz lacry­mo­gènes et attes­tée par des traces de sang dans les pou­mons du défunt.

L’événement ne pose en somme pas d’autre ques­tion que celle, pure­ment tech­nique, des moda­li­tés les plus adé­quates d’une mise à mort : vaut-il mieux gazer, élec­tro­cu­ter ou sim­ple­ment abattre, à l’ancienne, ces « Maliens for­ce­nés » qui vont jusqu’à « bles­ser légè­re­ment » des poli­ciers pour échap­per à une expul­sion ?

La ques­tion qui n’est pas posée, même par celles et ceux qui ont rai­son d’appeler à l’arrêt de l’usage des « tasers », est celle beau­coup plus vaste, pro­fonde et ancienne, de la vio­lence poli­cière, plus pré­ci­sé­ment du per­mis de tuer hors légi­time défense dont béné­fi­cient de fac­to les poli­ciers, du per­mis de tuer une cer­taine popu­la­tion en tout cas , et des poli­tiques éta­tiques qui rendent ces homi­cides non seule­ment pos­sibles, mais plus que cela : néces­saires[Une excep­tion : le [Com­mu­ni­qué du NPA, qui aborde, au-delà du débat sur « la dan­ge­ro­si­té d’une arme », celui de la « poli­tique raciste et xéno­phobe » qui mobi­lise ces armes. Des ora­teurs du Front de Gauche ont aus­si mis en cause la poli­tique d’immigration lors du ras­sem­ble­ment qui s’est tenu le mer­cre­di 1er décembre à Colombes, et un com­mu­ni­qué du Par­ti de Gauche, de la Gauche Uni­taire et du Par­ti Com­mu­niste a dénon­cé le len­de­main « la poli­tique sécu­ri­taire menée par Sar­ko­zy et son gou­ver­ne­ment, poli­tique que nous com­bat­tons fer­me­ment ».]]. Il est évident en effet que le taser est une inven­tion abjecte, et il est peu dou­teux, même s’il s’avérait que c’est l’asphyxie qui au final « a entraî­né la mort », que l’usage dudit taser n’a rien arran­gé, mais ce n’est pas la pre­mière fois que la police, avec ou sans armes, tue un sans-papiers, un immi­gré ou un « jeune de cité », en essayant de le « neu­tra­li­ser ». Et si ces mises à mort engagent la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle de chaque agent qui accepte d’honorer à ce prix les mis­sions qu’on lui confie, elles engagent aus­si, et il serait bon d’en par­ler, les ministres qui conçoivent les­dites mis­sions et font, du « chiffre » en géné­ral et en par­ti­cu­lier de l’« objec­tif chif­fré » de « 25000 recon­duites à la fron­tières par an », un impé­ra­tif caté­go­rique au regard duquel la vie humaine – ou en tout cas malienne – ne vaut pas grand chose.

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Si tel n’était pas le cas, si une vie malienne valait une vie bien fran­çaise et bien blanche, il serait évident pour tout le monde que, face à un sans-papiers fuyant une expul­sion – autre­ment dit : un homme désar­mé ne met­tant en dan­ger la vie de per­sonne – l’alternative aux décharges élec­triques de 50000 volts n’est ni l’arme à feu, ni l’asphyxie par le gaz, ni (comme ce fut le cas pour d’autres « bavures ») l’étran­gle­ment. Il serait évident qu’en ces cir­cons­tances, des « gar­diens de la paix » dignes de ce nom, dans une « démo­cra­tie » digne de ce nom, n’ont rien de mieux à faire que de le lais­ser s’enfuir. Si cet « aban­don », cette « abdi­ca­tion », ce « laxisme » vous choque, s’il vous indis­pose plus que la pos­si­bi­li­té – maintes fois actua­li­sée – d’une mort d’homme, c’est bel et bien que la chasse aux sans-papiers est deve­nue un impé­ra­tif caté­go­rique, une fin qui jus­ti­fie tous les moyens, et que cette mort d’homme ne vaut pas d’autres morts d’homme – ou, pour le dire autre­ment, que cet homme ne vaut pas d’autres hommes, ne vaut pas non plus le chien ou le chat dont la mort nous désole, ne vaut en fait à peu près rien.

Ces mots offensent, je le sais d’expérience. Comme je sais d’expérience, même si j’ai beau­coup de mal à le com­prendre, que même à gauche j’offense beau­coup de monde si je conclus qu’il y a un racisme d’État et que ce racisme est meur­trier, et si je pré­cise que la police exé­cute, que l’État com­man­dite et que le 30 novembre 2010 un homme a été tué soit par gazage soit par élec­tro­cu­tion, soit les deux. Ces mots tel­le­ment « exces­sifs » et « inac­cep­tables » vont indi­gner, scan­da­li­ser, révol­ter des gens que n’a pas vrai­ment indi­gnés, scan­da­li­sés, révol­tés la mort « du Malien », et qui n’ont pas jugé « inac­cep­tables » les mots « neu­tra­li­ser », « for­ce­né » ou « légi­time défense », et cette hié­rar­chie des indi­gna­tions résume à elle seule la bar­ba­rie dans laquelle s’enfoncent nos pays « civi­li­sés ».

De cette mise à mort bar­bare tout juste déplo­rée le mar­di 30 novembre à 20H20 et oubliée dès le len­de­main, il importe donc de se sou­ve­nir. Il importe de rap­pe­ler que ce n’est pas d’un « for­ce­né malien » qu’il s’agit mais d’un homme, qui n’était pas que malien et qui n’était pas du tout « un for­ce­né ». Qu’il n’a pas été « neu­tra­li­sé » mais tué. Qu’il n’est pas « mort d’asphyxie » mais a été gazé et élec­tro­cu­té. Que les cou­pables ne se nomment ni « Pas de chance » ni « Taser » mais Police natio­nale, Hor­te­feux, Sar­ko­zy, et sur­tout « Maî­trise des flux migra­toires ». Que sont en cause non seule­ment « 50000 volts » mais aus­si « 25000 recon­duites à la fron­tière ». Que ce n’est donc pas un « fait divers » mais une affaire d’État.

Il fau­dra du temps et des luttes pour impo­ser ces mots, réta­blir cette véri­té, rendre jus­tice. Dans l’immédiat, que repose en paix le Malien sans nom et sans visage, et à ses parents et ami-e‑s sans exis­tence média­tique, toutes nos condo­léances.
P.-S.

Dédiée à Maha­ma­dou Mare­ga : La chasse est ouverte, par le MAP.

Ras­sem­ble­ment pour Maha­ma­dou Mare­ga : same­di 1er décembre 2012, 14H00, au 555 rue Gabriel Péri à Colombes, en France. Accès : RER jusqu’à Nan­terre Uni­ver­si­té puis bus 304 jusqu’à l’arrêt Quatre Che­mins Ara­gon, ou RER A jusqu’à La Défense puis bus 272 jusqu’à Place de Bel­gique.


Notes