Dans Glamour magazine, la Femme suit les conseils de l’Homme

La chose la plus importante pour un mec hétéro, c’est de crier en société : "Putain, chui un mec un vrai !"

par Raphaëlle Tcha­mit­chian, le 17 sep­tembre 2012

Source : acri­med

Par­mi l’inépuisable réserve d’étalage sexiste des maga­zines fémi­nins, on trouve quelques perles plus brillantes que d’autres. La rubrique « Mer­ci Tom ! » de Gla­mour, dans laquelle un homme répond aux ques­tions de lec­trices ano­nymes, est par­ti­cu­liè­re­ment repré­sen­ta­tive. Sexisme ou second degré sexiste ? Sexisme à tous les degrés…

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« On va enfin savoir ce qu’il y a dans la tête des hommes. » L’accroche de cette nou­velle sorte de cour­rier des lec­teurs est par­lante. La rubrique fonc­tionne à sens unique : les femmes ques­tionnent, et un homme répond au nom de tous les hommes. Le sub­til « enfin » rap­pelle que toutes les femmes vivent per­pé­tuel­le­ment dans l’attente de « savoir ce qu’il y a dans la tête des hommes », et qu’il n’est de ques­tions pres­santes que celles-ci. Pas d’interrogations dans ces pages sur la façon de rem­plir sa fiche d’imposition, de bou­cler ses fins de mois au RMI ou d’élever ses enfants seule. Car com­ment vivre, si ce n’est par rap­port à l’Homme ?

Ain­si, « Tom », dont on ne sait abso­lu­ment rien, pro­digue la bonne parole aux éper­dues, qui, mal­gré leur igno­rance, ont heu­reu­se­ment trou­vé le che­min de Gla­mour. Une pho­to montre un grand homme brun, lunettes, che­mise, jean, bas­kets Nike rouge (dis­cret pla­ce­ment de pro­duit), ados­sé à un bal­con et tour­né vers l’arrière, dans une pose à la fois déta­chée, mys­té­rieuse et incon­for­table. Une pho­to qui res­semble à s’y méprendre à n’importe quelle pho­to de mode publiées par cen­taines dans le maga­zine chaque mois, à tel point que l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’existence de « Tom ». Le site Inter­net www.glamourparis.com ne four­nit pas davan­tage de détails.

Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Vénus

Qui est Tom ? Tom, c’est l’Homme. Le guide. Celui qui per­met aux femmes de s’orienter dans la vie sans faire d’erreurs. Mieux : celui qui rec­ti­fie les écarts, répare les oublis et col­mate les sou­cis. Celui qui montre aux femmes le droit che­min, natu­rel­le­ment mas­cu­lin. Drague, vie de couple, appa­rence, séduc­tion… Chaque réponse — gros­siè­re­ment cari­ca­tu­rale — est pré­sen­tée comme la seule pos­sible. Elle explique à la lec­trice qu’il n’est pas ques­tion d’argumenter son point de vue, mais d’adopter celui de l’autre :

« Mon mec n’est pas jaloux, c’est nor­mal ?

- Non. » [[Gla­mour n°98, mai 2012]]

Dans le monde de Tom, les femmes veulent se marier :

« On est amou­reux, lui veut se marier, moi pas, mais je n’ose pas lui dire… — Cette ques­tion n’a aucun sens, une fille qui ne veut pas se marier, ça n’existe pas. Hein ? Com­ment ? Vous êtes sérieuse ? Ah…[…] » [[Gla­mour n°103, octobre 2012]]

et les hommes roulent des méca­niques :

« Pour­quoi mon mec joue au macho devant ses potes ? — La chose la plus impor­tante pour un mec hété­ro, c’est de crier en socié­té : “Putain, chui un mec un vrai !”. Alors, vous appe­ler son “pous­sin d’amour” devant ses potes, ça ne se fait pas. Vous l’aimez pour son côté sen­sible mais lui n’a pas envie de pas­ser pour une fem­me­lette. Oui, je sais, on est ridi­cules. » [[http://www.glamourparis.com/merci-tom/wallpost/pourquoi-mon-mec-joue-au-macho-devant-ses-potes/1673]]

Dans le monde de Tom, tout le monde est jeune, blanc, libre, riche, sans enfants et hété­ro­sexuel. On pour­rait un ins­tant croire que le fait de pré­ci­ser que l’on parle d’un homme « hété­ro » dans « la chose la plus impor­tante pour un mec hété­ro » est une atten­tion pour les homosexuel(le)s, mais ce qui suit sème le doute. Est-ce que ce ne serait pas plu­tôt une manière impli­cite de pré­sen­ter l’homosexuel, par rap­port à l’hétérosexuel macho et viril, comme une per­sonne néces­sai­re­ment effé­mi­née ? Comme un faux mec, quoi. Ras­su­rez-vous, l’homosexualité est tota­le­ment inexis­tante dans Gla­mour. Comme les Noirs, les Arabes, les Asia­tiques, les pauvres…

De même, les seules allu­sions au tra­vail font sys­té­ma­ti­que­ment réfé­rence à l’entreprise : il n’est ques­tion que de patrons (au mas­cu­lin) et d’employées (au féminin).[[Exemple : « Mon boss me drague, je fais quoi pour que ça s’arrête ? », Gla­mour n°98, mai 2012]] Toutes les autres caté­go­ries socio-pro­fes­sion­nelles ne sont non seule­ment pas repré­sen­tées, mais pas men­tion­nées. Le lec­to­rat cible est aisé voire riche, consu­mé­riste ou en passe de le deve­nir, et sur­tout, fashion. Tom va au « Baron » et « chez Colette » [[Gla­mour n°103, octobre 2012]] (un club et un maga­sin pari­siens des­ti­nés aux riches) si natu­rel­le­ment qu ’on se demande s’il lui arrive même de tra­vailler.

Plus curieux encore, Tom semble vivre dans un endroit d’où l’amour et toutes les valeurs huma­nistes de base du couple, telles que la tolé­rance, l’égalité ou sim­ple­ment le res­pect de l’autre, ont dis­pa­ru. La rela­tion amou­reuse n’est jamais abor­dée en tant que telle, mais sous l’angle d’un rap­port de force omni­pré­sent, qui répond à un seul sché­ma, tou­jours le même : l’enfant gâté face à l’emmerdeuse. En fait, les hommes passent le plus clair de leur temps à cal­cu­ler leur inté­rêt de sorte que leur com­pagne leur casse les pieds le moins pos­sible — c’est à se deman­der ce qu’ils font encore là. Dans la réponse à la ques­tion : « Pour­quoi les mecs mettent-ils des lustres à prendre des déci­sions ? » (un pré­ju­gé habi­tuel­le­ment réser­vé aux femmes mais peu importe), l’homme doit choi­sir entre « regar­der le foot avec [ses] potes ou regar­der le rug­by avec [ses] potes » et « regar­der du foot avec [ses] potes ou le rug­by avec [sa copine] ». Dans le pre­mier cas, il n’hésite pas une seconde, dans le second il essaie mal­adroi­te­ment de déjouer le « piège ». Et quel piège ! Pas­ser du temps avec sa copine alors qu’il pré­fè­re­rait être avec ses amis, qui plus est devant un match de rug­by, sport auquel elle n’entend rien.

« Y’a un piège, c’est sûr, y’a un piège. Si je réponds le rug­by avec elle, c’est pas cré­dible, elle ne com­prend rien au rug­by. Mais si je dis le foot avec mes potes, elle va me dire que je pré­fère pas­ser du temps avec eux plu­tôt qu’avec elle, et même si c’est par­fois vrai, je ne peux pas lui dire ça, elle va m’éviscérer. » [[Gla­mour n°99, juin 2012.]]

La rela­tion est un com­bat : il s’agit de pièges, de pos­ses­sion et de juge­ment, et sur ce ring de l’amour, les femmes sont les éter­nelles per­dantes.

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Le chan­ge­ment, c’est pas pour main­te­nant

L’homme est sou­vent com­pa­ré à un enfant inca­pable que la femme ne cesse de per­sé­cu­ter à la façon d’une mère. On croit com­prendre que c’est elle qui l’infantilise contre son gré :

« Pour­quoi mon mec a‑t-il besoin de me pas­ser sa mère quand il l’a au télé­phone ? — Sûre­ment parce que sa mère le lui demande. […] En revanche, si c’est un acte com­plè­te­ment spon­ta­né de sa part, c’est que quelque part il vous asso­cie à sa maman. Il va donc fal­loir vous inter­ro­ger sur la façon dont vous le trai­tez : lui répé­ter de mettre son cache-nez avant de sor­tir n’est peut-être pas une si bonne idée que ça. » [[Ibid.]]

Mais pas du tout ! En fait, c’est lui qui se com­porte natu­rel­le­ment comme un enfant de mau­vaise foi.

« Dès que je donne mon avis de façon un peu vive, mon mec me dit que je suis cas­tra­trice. Ce n’est pas un peu facile ? — Si, et c’est bien pour ça qu’on le dit. […] [[http://www.glamourparis.com/merci-tom/wallpost/des-que-je-donne-mon-avis-de-facon-un-peu-vive-mon-mec-me-dit-que-je-suis-castratrice-ce-n-est-pas-un-peu-facile/421]]

La réac­tion des femmes est-elle alors jus­ti­fiée ? Non, puisque appa­rem­ment, tous les argu­ments, pour ou contre, vont dans le même sens, comme le montre la suite de la réponse : « […] Main­te­nant, pre­nons-nous par la main et regar­dons-nous dans les yeux. Ce qui gave votre mec lorsque vous lui don­nez votre avis de façon un peu vive, c’est qu’inconsciemment, il croit voir sa mère l’engueulant parce qu’il a cas­sé la sou­pière de mamie ou parce qu’il a eu 2 en his­toire-géo. Et le pro­blème, c’est qu’il n’a pas besoin d’une maman. Il a besoin de vous. Sa meuf. » Ne brus­quez pas le mâle, chères amies. Lais­sez-le croire qu’il a rai­son, c’est bon pour son moral et pour sa viri­li­té. Et remar­quez au pas­sage que cette leçon vous est admi­nis­trée d’un ton lui-même infan­ti­li­sant et condes­cen­dant. Les femmes seront ravies d ’apprendre qu’elles ont rai­son, certes, mais qu ’elles doivent tout de même acquies­cer. Car le choix est binaire : être chiante (tech­nique inef­fi­cace) ou aban­don­ner, puisque, dans tous les cas, l ’homme ne chan­ge­ra pas. Il est par nature pué­ril, incon­sé­quent et macho (mer­ci pour eux).

« Ça fait cinq ans qu’il ne débar­rasse pas son petit déj. Je lui fais bouf­fer sa tasse ? — Il y a des choses qui ne changent pas : George Cloo­ney sera tou­jours plus beau que moi, Kate Moss sera tou­jours plus belle que vous, et votre mec est un cochon. Soyons hon­nête. Lorsque vous l’avez ren­con­tré il y a cinq ans, il débar­ras­sait la table du petit déj ? Non ? Et bien, voi­là. Vou­loir chan­ger un mec bor­dé­lique, c’est comme essayer de faire com­prendre à Lady Gaga qu’elle n’est pas obli­gée de s’habiller en côte de bœuf pour aller ache­ter le pain = MISSION IMPOSSIBLE. Il reste tou­jours la thé­ra­pie par élec­tro­chocs, ça a don­né de super résul­tats sur les sou­ris de labo­ra­toire, mais lui balan­cer une décharge de 220V à chaque fois qu’il se lève sans débar­ras­ser son bol ne fera pas du bien à votre rela­tion. Rap­pe­lez-vous : vous êtes amou­reuse de lui pour le meilleur et… pour la vais­selle dans l’évier. »[[http://www.glamourparis.com/merci-tom/wallpost/ca-fait-cinq-ans-qu-il-ne-debarrasse-pas-son-petit-dej-je-lui-fais-bouffer-sa-tasse/417]].

Mais alors : « Où sont pas­sés les vrais hommes ? » [[http://www.glamourparis.com/merci-tom/wallpost/ou-sont-passes-les-vrais-hommes‑1/1014]] Chez Tom, la dis­tinc­tion entre le vrai et le faux est une affaire sérieuse : les « vrais » hommes sont cas­trés, Mes­dames, et c’est de votre faute. « Regar­dez-vous aujourd’hui : vous êtes belles, res­pon­sables, indé­pen­dantes, fortes. Il vous arrive même de poser une éta­gère mieux qu’un mec. En gros, vous n’avez plus besoin de nous, donc fata­le­ment, notre ins­tinct ani­mal de pro­tec­tion s’émousse. N’ayez pas peur de mon­trer vos fai­blesses à un mec et vous ver­rez que ses « cojones » vont reve­nir manu mili­ta­ri. » (N’oublions pas qu’une « fille qui ne veut pas se marier, ça n’existe pas. », mais nous ne sommes pas à une contra­dic­tion près.)

Un homme, un vrai, ça marche à l’instinct, ça a des « cojones » et une poigne virile. Et une femme, une vraie, ça fait la vais­selle, ça sou­rit et ça dit « Mer­ci Tom ! ».

Raphaëlle Tcha­mit­chian