Le bavardage hypnotique du mensuel Psychologies Magazine

Psychologies Magazine: le journal qui oscille entre le culte de Freud et celui du sextoy eco-friendly

par Sabine Lam­bert, le 27 avril 2012

« Mieux vivre sa vie », voi­là ce que pro­pose Psy­cho­lo­gies Maga­zine, le jour­nal qui oscille entre le culte de Freud et celui du sex­toy eco-friend­ly. Comme dans la presse fémi­nine « clas­sique », Psy­cho­lo­gies Maga­zine appâte le cha­land avec des dos­siers sur la sexua­li­té, mais nous offre une rubrique « beau­té » bien four­nie…

Dans Psy­cho­lo­gies Maga­zine, pas de « it gloss à shop­per d’urgence » ou de « conseils pour un make-up tren­dy » façon Cos­mo. L’incontournable article sur « les der­nières ten­dances make-up » se mue plu­tôt en une invi­ta­tion au rêve et à l’introspection  : « Oser s’imaginer en cou­leurs. Le maquillage de l’automne raconte nos envies de cou­leurs [[« Oser s’imaginer en cou­leurs », octobre 2009, www.psychologies.com.]] ».

Vous l’aurez com­pris, avec Psy­cho­lo­gies Maga­zine, on ne se contente pas de bar­bouiller les femmes de maquillage après les avoir affa­mées et culpa­bi­li­sées. Non, on se donne éga­le­ment pour mis­sion d’aider les femmes à se dépa­touiller dans les méandres de leur légen­daire psy­ché tor­tu­rée (puisque direc­te­ment reliée à l’utérus, comme tout le monde le sait). Sub­tile alliance entre la psy­cho­lo­gie de bazar et l’ésotérisme de paco­tille, le maga­zine s’appuie sur une dou­zaine d’« experts »  : psy­chiatres, psy­cha­na­lystes, psy­cho­logues, psy­cho­thé­ra­peutes. Quelques phi­lo­sophes, une coach diplô­mée de rela­tions humaines et Boris Cyrul­nik, véri­table cou­teau suisse du soin des âmes humaines et ani­males (méde­cine, étho­lo­gie, psy­cho­lo­gie, neu­ro­lo­gie, psy­cha­na­lyse), ferment la marche.

Et tout ce bes­tiaire n’a qu’un seul but  : vous aider à mieux vivre votre vie, depuis plus de qua­rante ans. Le titre existe en effet sous des formes dif­fé­rentes depuis 1970 avant d’être rache­té en 1997 par le couple Jean-Louis et Per­la Ser­van-Schrei­ber. Dès lors, la dif­fu­sion bon­dit de plus de 393 % entre 1998 et 2011, pas­sant de 70 000 à 345 290 exem­plaires selon le groupe Lagar­dère [« Com­ment JLSS a relan­cé Psy­cho­lo­gies », Stratégies.fr, 18 février 2000. Voir aus­si le site Lagar­dère Publi­ci­té.]], auquel appar­tient ce « fémi­nin du mieux vivre ». Lu à 70 % par des femmes, le maga­zine est des­ti­né à un public « AB+ », c’est-à-dire à des « indi­vi­dus appar­te­nant à des foyers dont le chef est cadre, pro­fes­sion libé­rale, pro­fes­sion inter­mé­diaire, chef d’une entre­prise de 10 sala­riés ou plus [[Les caté­go­ries popu­laires ne sont pas en reste avec le men­suel Fémi­nin Psy­cho, voir l’article « [La presse fémi­nine et le des­tin bio­lo­gique des femmes », paru sur le site d’Acrimed.]] ».

La recette du maga­zine semble donc fonc­tion­ner, et ce sur un cré­neau ori­gi­nal situé à mi-che­min entre la presse fémi­nine, la presse san­té (San­té Maga­zine, Top San­té) et la presse à des­ti­na­tion des parents (Fami­li, Parents). Cette pos­ture inat­ten­due, à la croi­sée des che­mins, per­met aisé­ment de coin­cer les femmes, ce que le maga­zine s’emploie à faire avec une sour­noi­se­rie peu com­mune grâce au registre « psy ». Outre qu’il s’arroge ain­si une cau­tion vague­ment « scien­ti­fique », cela per­met éga­le­ment au men­suel de publier des articles se ren­voyant la balle, du corps à l’esprit et de l’esprit au corps, dans un tour­billon inces­sant. Fort de ce mou­ve­ment per­pé­tuel aux ver­tus hyp­no­ti­santes, le maga­zine par­court allè­gre­ment toutes les dimen­sions de la vie de Lafâme  : famille, couple, enfants, tra­vail, san­té, etc. Bien évi­dem­ment, Psy­cho­lo­gies Maga­zine n’apprend rien de plus aux lec­trices que Biba, Fami­li ou Parents, et n’est pas plus sub­ver­sif que Madame Figa­ro ou Top San­té. Il veut seule­ment en avoir l’air et la chan­son.

L’air…

Pour ce qui est de l’air plus sub­ver­sif, le maga­zine s’attelle à trai­ter de sujets qui débordent très légè­re­ment des cases habi­tuelles  : il crée par exemple une toute petite rubrique « homo­sexua­li­té » et une rubrique pour les familles recom­po­sées. Tout cela est extrê­me­ment cou­ra­geux et vision­naire, on en convien­dra. Mais les choix édi­to­riaux forts ne s’arrêtent pas là, puisque le maga­zine a éga­le­ment ajou­té une rubrique « Pla­nète » à son site, à mi-che­min entre la page socié­té et la page éco­lo­gie, et une rubrique « nutri­tion », qui per­met de ne pas direc­te­ment par­ler de « min­ceur » ou de « régime ».

Le men­suel se veut par ailleurs assez dépouillé  : ici, pas de rose fla­shy ni de man­ne­quins ultra-maquillés. Les pho­tos illus­trant les articles montrent des femmes peu far­dées et ne souf­frant pas d’anorexie (sans pour autant dépas­ser la taille 38, bien évi­dem­ment). En cou­ver­ture des maga­zines papier, Psy­cho­lo­gies Maga­zine s’offre tou­jours des per­son­na­li­tés connues et recon­nues  : une majo­ri­té d’actrices (Carole Bou­quet, San­drine Bon­naire), mais éga­le­ment des humo­ristes (Jamel Deb­bouze, Flo­rence Fores­ti), des chan­teurs (Zazie, Marc Lavoine), des écri­vains (Amé­lie Nothomb) et quelques jour­na­listes (Marie Dru­cker, Claire Cha­zal), clai­re­ment des­ti­nés à séduire la fameuse caté­go­rie « AB+ », popu­la­tion cible du maga­zine. La pho­to­gra­phie en « Une » se veut en géné­ral sobre, et jouxte chaque fois un slo­gan léni­fiant, mis en exergue  : « Croire en soi », « Déci­der d’être heu­reux », « Oser aimer », et autres fadaises.

… et la chan­son…

Concer­nant les dis­cours, Psy­cho­lo­gies Maga­zine se débrouille afin de ne pas paraître remâ­cher d’énormes pon­cifs, tout en le fai­sant gaie­ment. C’est le concept du « mais non, bien enten­du (Mais si en fait  !) ». En voi­ci un exemple concret, tiré d’un article sur la sexua­li­té, inti­tu­lé « Femme et homme, deux ou trois choses à savoir »  : « On vous épar­gne­ra les bana­li­tés sur la femme plus sen­suelle et plus tendre que l’homme. Mais on ne peut négli­ger tout à fait la dimen­sion émo­tion­nelle de la sexua­li­té fémi­nine [[« Femme et Homme, deux ou trois choses à savoir », juillet 2011, www.psychologies.com.]] ». S’ensuit alors une des­crip­tion de la sexua­li­té fémi­nine au final « plus sen­suelle et plus tendre que l’homme ». Heu­reu­se­ment qu’on vou­lait évi­ter cette bana­li­té au départ. À pro­pos de la sexua­li­té mas­cu­line, l’article réitère les mêmes fausses nuances  : « Sans tom­ber dans les géné­ra­li­tés, sexo­logues et cher­cheurs s’accordent pour recon­naître que la sexua­li­té de l’homme est visuelle, cen­trée sur son sexe et plu­tôt pul­sion­nelle. » Il s’agit donc de dire « Mais non, on ne va pas vous racon­ter que Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, bien enten­du  ! Mais il faut bien admettre que… si, en fait  ! »

Le maga­zine applique cette méthode du « mais non, bien enten­du (Mais si en fait  !) » avec une telle constance qu’on en serait presque admi­ra­tif. Ain­si, selon le maga­zine, si la fémi­ni­té est com­po­sée de « Mille facettes, mille visages que cha­cune s’approprie ou réin­vente », s’il n’y a « plus de normes ni de modèles [[« Enquête  : toutes les femmes qui sont en nous », novembre 1999, www.psychologies.com.]] » et que « cha­cune aspire désor­mais à trou­ver son propre che­min »… il faut cepen­dant veiller à connaître les « vraies dif­fé­rences hommes-femmes », parce que « la dif­fé­rence des sexes n’est pas un vain mot [[« Sexe  : les vraies dif­fé­rences hommes-femmes », juillet 2011, www.psychologies.com]] ». En somme, « mais non, bien enten­du, il n’y a plus de normes (mais si, en fait  ! Bien évi­dem­ment qu’il y a des normes, c’est même là-des­sus qu’on fait notre beurre ! – abru­tie »).

… d’une vieille ritour­nelle.

Une fois ces fausses nuances dou­ce­ment tar­ti­nées sur le cer­veau de Lafâme, comme un gen­til mas­sage relaxant, le maga­zine lâche les chiens de garde. La pre­mière meute est des­ti­née à effrayer, mais ne va pas jusqu’à la mor­sure  : « L’égalité hommes-femmes menace-t-elle le désir  ? », « Sexe, la confu­sion des genres », « Êtes-vous trop yin ou trop yang  ? ». Le pro­pos est alors celui-ci  : tout cela est émi­nem­ment com­plexe, et bien évi­dem­ment, l’égalité hommes-femmes est une chose impor­tante… mais, quand même, cela pose quelques pro­blèmes.

C’est ensuite qu’on lâche la meute de chiens enra­gés. Là, il s’agit bien d’aller jusqu’à la mor­sure  : « Hommes-femmes  : égaux, oui. Sem­blables, sur­tout pas  ! [[Titre d’un article de novembre 2001.]] ». Le fémi­nisme se mue alors en « idéo­lo­gie » dont il faut « cor­ri­ger les excès » car il aurait cau­sé une « explo­sion des repères iden­ti­taires ». Au sein de la famille, par­ler de « rôles » paren­taux devient « très dan­ge­reux », puis­qu’« être père ou mère », c’est occu­per non pas des « rôles » (sociaux) mais « deux places dif­fé­rentes, mar­quées par une dis­sy­mé­trie fon­da­men­tale [[« Com­ment dif­fé­ren­cier les rôles du père et de la mère », juillet 2009, www.psychologies.com.]] » (com­prendre une dis­sy­mé­trie ori­gi­nelle, c’est-à-dire natu­relle, immuable).

Le jour­nal se dan­dine donc entre deux pos­tures qui, bien qu’en appa­rence contra­dic­toires, sont pro­fon­dé­ment com­plé­men­taires pour l’économie géné­rale du pro­pos. Pre­mière pos­ture  : il existe une infi­ni­té de manières d’être, de vivre, toute une gamme de com­por­te­ments dif­fé­ren­ciés qu’il convient de décou­vrir pour s’épanouir (il n’y aurait plus de normes)  ; tous les pos­sibles sont per­mis. Deuxième pos­ture  : il n’existe que deux manières d’être, de vivre (être un homme ou une femme – et cela n’a rien à voir avec une norme, mais avec la nature).

En somme, le mes­sage à des­ti­na­tion des femmes est prin­ci­pa­le­ment celui-ci  : vous pou­vez être toutes les femmes que vous vou­lez être, sans pour autant vous mon­trer trop auto­nome, trop libre, trop acca­pa­rée par votre tra­vail, trop exi­geante avec votre com­pa­gnon… vous êtes libre de faire ce que vous vou­lez, tant que vous res­tez enfer­mée dans le péri­mètre tra­cé pour vous. Si vous sor­tez de ces limites – natu­relles, vous allez souf­frir, faire souf­frir et mettre en péril la Nation – en fai­sant explo­ser les repères de nos chères têtes blondes, qui sont l’avenir de notre pays.

C’est ce mes­sage qu’il convient de faire pas­ser  : d’une part en fai­sant appel à une infi­ni­té de fausses « nuances », d’experts et de détours indi­vi­dua­li­sant et, d’autre part, en véhi­cu­lant la croyance d’une éga­li­té hommes-femmes déjà réa­li­sée, ce que la socio­logue fémi­niste Chris­tine Del­phy nomme « le mythe de l’égalité déjà là ». Les condi­tions maté­rielles dans les­quelles les femmes se débattent étant tota­le­ment évin­cées, et l’égalité « déjà là » étant, selon le maga­zine, une cause de bou­le­ver­se­ments et de souf­frances, on fait alors croire aux femmes qu’elles doivent trou­ver en elles, et au sein des limites tra­cées, des solu­tions pour « mieux vivre ».

Dès lors, c’est à un double enfer­me­ment que l’on assiste  : au sein du foyer et en soi. Mais pour que cet enfer­me­ment reste vivable, il faut, comme l’écrit Simone de Beau­voir, « s’appliquer à nier cette limi­ta­tion », en impor­tant au sein du foyer « la col­lec­ti­vi­té humaine », incar­née par le mari, et l’avenir, sous la forme d’un enfant. « Contre-uni­vers » ou « uni­vers du contre », le foyer est ain­si main­te­nu comme étant, pour les femmes, « le centre du monde et même son unique véri­té [[Simone de Beau­voir, Le deuxième sexe, tome II, 1949, Édi­tions Gal­li­mard, col­lec­tion « Folio essais », p. 259.]] ». Cir­cu­lez, femmes  ! Pour vous, dehors, il n’y a rien à voir  ! Appre­nez à vivre par pro­cu­ra­tion, fouillez les tré­fonds des âmes de vos proches comme d’autres femmes avant vous se sont mises au tri­cot. On appelle cela vous aider à « mieux vivre » votre vie. Mais si  ! Regar­dez-moi bien, écou­tez-moi bien… vos pau­pières sont lourdes… vous vous sen­tez déjà mieux, n’est-ce pas  ?

Source : acri­med