De quoi Bruxelles est-elle le nom ?

Par Gwe­naël Breës

Il nous sera tou­jours loi­sible de voter, mani­fes­ter ou péti­tion­ner, mais cela ne fera pas dévier d’un pouce la tra­jec­toire tra­cée par l’oligarchie.

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Alexis Tsi­pras & Jean-Claude Jun­cker

« En ren­trant chez vous, dites bien que nous ne sommes pas des fai­néants et des pro­fi­teurs ». C’est à ce genre de pro­pos que peut se heur­ter celui qui visite la Grèce de nos jours. L’image d’un peuple grec pares­seux, se com­plai­sant à vivre aux cro­chets des hon­nêtes épar­gnants et tra­vailleurs des pays du Nord, a été façon­née par l’Union euro­péenne à l’attention de l’opinion publique des pays qui ont endet­té la Grèce (offi­ciel­le­ment pour venir en aide à sa popu­la­tion, en réa­li­té pour ren­flouer des banques pri­vées alle­mandes et fran­çaises). Ces cli­chés ont des consé­quences. Ils nous réduisent, par exemple, à assis­ter médu­sé au spec­tacle banal d’un tou­riste alle­mand sus­pec­tant un récep­tion­niste grec de ne pas tra­vailler suf­fi­sam­ment, ce der­nier grom­me­lant en retour que déci­dé­ment ces Alle­mands ont le goût de la domi­na­tion dans le sang. On nous avait pour­tant dit que l’Europe c’était la paix, la récon­ci­lia­tion et la soli­da­ri­té entre les peuples…

La crise grecque (qui est en fait une crise de l’euro) a sus­ci­té des pas­sions inédites à l’égard de cette machi­ne­rie ubuesque qui, sous son aus­tère ver­nis bleu et jaune, n’inspire géné­ra­le­ment que la moro­si­té d’un ciel plom­bé. Si cet épi­sode a mis en berne le moral de nom­breux euro­philes, il a au moins per­mis de mieux cer­ner les contours du « rêve euro­péen » et de com­plé­ter la gale­rie de por­traits de ses Ins­ti­tu­tions — un véri­table musée des hor­reurs ! On connais­sait déjà le visage d’une Com­mis­sion igno­rant le suf­frage uni­ver­sel et incar­née par l’architecture opaque de ses immeubles, ou l’allégorie d’un Par­le­ment dont le pou­voir est inver­se­ment pro­por­tion­nel à la taille de son siège bruxel­lois. On peut désor­mais y ajou­ter l’image d’une Banque Cen­trale et d’un Méca­nisme Euro­péen de Sta­bi­li­té outre­pas­sant leur rôle et leur « neu­tra­li­té » pour désta­bi­li­ser un « par­te­naire » ; et celle d’un Euro­groupe et d’une Troï­ka échap­pant à tout contrôle démo­cra­tique.

La nov­langue vide les mots de leur sens. Les cris d’effroi sus­ci­tés par l’annonce du réfé­ren­dum grec confirment ce que nous savions depuis les épi­sodes de pré­cé­dentes consul­ta­tions popu­laires (France, Pays-Bas, Irlande…) : dans l’Europe des Trai­tés, démo­cra­tie et sou­ve­rai­ne­té ne sont guère plus que des éten­dards. En s’asseyant sur les résul­tats reten­tis­sants de l’élection puis du réfé­ren­dum grecs, en condam­nant à des mesures dra­co­niennes et socia­le­ment dévas­ta­trices ce peuple qui a osé voter contre l’austérité, l’UE a trans­mis son mes­sage : une autre Europe n’est pas pos­sible. Bien sûr, il nous sera tou­jours loi­sible de voter, mani­fes­ter ou péti­tion­ner, mais cela ne fera pas dévier d’un pouce la tra­jec­toire tra­cée par l’oligarchie. De gré ou de force, les mêmes remèdes sont admi­nis­trés à tous les pays de la zone euro, même si seuls quelques-uns en tirent pro­fit.

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Équi­libre des comptes publics, libre concur­rence, pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, flexi­bi­li­sa­tion du mar­ché de l’emploi, réduc­tion des bud­gets sociaux : voi­là la matrice de ce « pro­jet euro­péen » qui prône l’avènement de l’économicisme et a déjà engen­dré une géné­ra­tion de poli­ti­ciens dont le seul hori­zon est de veiller au res­pect des cri­tères de conver­gence et à la ges­tion rigou­reuse des ratios. Et tant pis si, par mal­chance, c’est à l’opposé du man­dat qu’ils ont reçu de leur peuple : on sait main­te­nant que ceux qui tentent de sor­tir des clous exposent leur pays à la per­sé­cu­tion éco­no­mique et à la mise sous tutelle. « Le Tsi­pras qui nous revient de Bruxelles n’est pas le vrai, c’est un clone », ricanent ain­si les Grecs. Ce que « Bruxelles » a fait pour dis­ci­pli­ner leur gou­ver­ne­ment, c’est non seule­ment le lais­ser cuire à petit feu pen­dant cinq mois de « négo­cia­tions » à sens unique, avec en apo­théose un mara­thon de 30 heures de réunion ; mais aus­si lui appli­quer la tech­nique du « water­boar­ding finan­cier » (selon l’expression de l’ancien ministre Varou­fa­kis) : « Vous pre­nez un sujet, vous lui plon­gez la tête dans l’eau jusqu’à ce qu’il suf­foque (en lui cou­pant les liqui­di­tés finan­cières – NDLR) mais vous arrê­tez juste avant qu’il meure. » Et vous recom­men­cez jusqu’à obte­nir satis­fac­tion… Résul­tat, le « plan de sau­ve­tage » de la Grèce res­semble aux châ­ti­ments qu’on inflige aux pays colo­ni­sés ou vain­cus après une guerre : l’UE force un gou­ver­ne­ment de gauche à mettre en œuvre des plans d’austérité qu’aucune coa­li­tion de droite n’aurait osé endos­ser, pous­sant l’humiliation jusqu’à lui faire annu­ler les lois « non ortho­doxes » qu’il avait eu l’outrecuidance de voter, et trans­for­mer son par­le­ment en chambre d’entérinement de textes écrits à Bruxelles ou Ber­lin… sans que les dépu­tés aient le temps de les lire, ni le pou­voir de les amen­der.

Cette Europe a un nom, c’est « l’Europe de Bruxelles ». Par­tout sur le conti­nent, dans le lan­gage com­mun, « Bruxelles » désigne cette usine à direc­tives lob­biys­ti­co-tech­no­cra­tiques, cette struc­ture auto­ri­taire et autiste qui prend des déci­sions pour 508 mil­lions d’habitants à coups de som­mets sous haute pro­tec­tion, de négo­cia­tions bila­té­rales, d’ultimatums et de nuits blanches s’achevant par de pom­peuses pho­tos de famille et d’indigestes décla­ra­tions des­ti­nées à ras­su­rer les mar­chés. Il n’y a pas que la Grèce et les pays du Sud qui la subissent. Dans la plu­part de nos com­bats, pour défendre la jus­tice sociale, l’environnement, la san­té ou les biens com­muns, nous but­tons sur elle. Elle a pris les citoyens en otage et, sym­bo­li­que­ment, les Bruxel­lois plus que d’autres. Vou­lons-nous vrai­ment que Bruxelles soit « la capi­tale » de cette Europe-là ?