Demain, le Nicaragua…

Conférence de William Grigsby

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William Grig­sby est direc­teur de la radio La Pri­merí­si­ma et de la revue Cor­reo. Ce texte est la trans­crip­tion d’une confé­rence don­née le 22 février 2011, pour l’équipe de la Revue Envío.

Dans ces quatre ans durant les­quelles le Front San­di­niste a exer­cé le pou­voir, il s’est occu­pé en pre­mier lieu de répondre aux prio­ri­tés du pays. En pre­mier lieu des points de vue éco­no­mique et social. Et il a obte­nu pas mal de suc­cès dans la réorien­ta­tion des poli­tiques éco­no­miques dans ces nou­velles cir­cons­tances.

Le Front San­di­niste a les idées claires. En plus de ce que nous savons déjà – la gra­tui­té de l’éducation et de la san­té et les pro­grammes sociaux qui sont des ban­nières de ce gou­ver­ne­ment – une des réus­sites les plus impor­tantes de ce gou­ver­ne­ment a été de récu­pé­rer la fonc­tion de l’Etat comme rec­teur des poli­tiques éco­no­miques. Même s’il ne l’a pas réus­si tota­le­ment, il a en tout cas ini­tié le pro­ces­sus dans ce sens. Citons, par exemple, la refon­da­tion – nous pou­vons l’appeler ain­si – de ENABAS (Entre­prise Nica­ra­guayenne d’Aliments de Base), char­gée de régu­ler le prix de cer­tains ali­ments, ce qui la conver­tit en pivot fon­da­men­tal pour main­te­nir l’équilibre éco­no­mique de la famille. Autre exemple : les poli­tiques stra­té­giques de l’Etat d’investissements éner­gé­tiques, qui ont réta­bli une claire auto­ri­té de l’Etat dans tout le sec­teur éner­gé­tique. Autre exemple : la redé­fi­ni­tion des prio­ri­tés dans la construc­tion de che­mins et de routes. Jusqu’à il y a quatre ans la prio­ri­té était mise dans les cou­loirs inter­na­tio­naux ou les routes inter-fron­ta­liè­res/­ma­ri­times. Aujourd’hui les prio­ri­tés ont chan­gé. Ce ne sont que quelques exemples, très impor­tants pour construire le futur. Le gou­ver­ne­ment a un Plan de Déve­lop­pe­ment clai­re­ment ver­té­bré autour de deux prio­ri­tés : le sec­teur agri­cole et l’ éner­gé­tique ; il a consa­cré ses poli­tiques à les ren­for­cer tous deux. Dans le sec­teur agri­cole il a prio­ri­sé la petite et moyenne pro­duc­tion, qui dis­pose aujourd’hui de meilleures pos­si­bi­li­tés de cré­dit et de mar­chés qu’il y a quatre ans.

Si on réexa­mine le pro­gramme que le Front San­di­niste a pré­sen­té pour les élec­tions de 2006, il l’a réa­li­sé à 98% et l’a dépas­sé dans des objec­tifs qui n’étaient même pas pré­vus. Nous avons à pré­sent un gou­ver­ne­ment qui pro­duit des résul­tats concrets à tra­vers des poli­tiques éco­no­miques et sociales qui ont réduit l’incidence de la faim dans les cam­pagnes et qui ont ren­for­cé de nou­velles formes d’organisation rurale, prin­ci­pa­le­ment autour du pro­gramme Faim Zéro, qui a pro­mu l’organisation en coopé­ra­tives pay­sannes de 60 mille femmes. Elles sont le germe de nou­velles struc­tures qui pour­ront se déve­lop­per dans les cinq pro­chaines années de gou­ver­ne­ment du Front San­di­niste.

Vu en géné­ral, ce qu’a fait ce gou­ver­ne­ment a été d’asseoir les bases pour don­ner un saut qua­li­ta­tif en termes struc­tu­rels, et aus­si en termes poli­tiques, après notre vic­toire aux élec­tions de novembre 2006. Dans ces pre­mières années le Front San­di­niste s’est concen­tré sur la récu­pé­ra­tion des fonc­tions de l’Etat dans des sec­teurs déter­mi­nés de l’économie, ins­tal­lant les bases qui per­met­tront de faire le saut.

Les résul­tats éco­no­miques ont été jusqu’ici fran­che­ment favo­rables bien que mar­qués par la grande fai­blesse qu’imposent les cir­cons­tances poli­tiques. Il n’y a pas eu jusqu’ici une rup­ture struc­tu­relle de la socié­té. Il n’y en a pas eu et il n’y en aura pas. Nous ne sommes pas comme en 1979, lorsqu’à la suite de l’insurrection popu­laire le Front San­di­niste assu­ma le pou­voir et tout le pou­voir. Et il a construit tout le pou­voir – le mili­taire, les struc­tures de l’état –, parce que du pou­voir ancien ne res­taient lit­té­ra­le­ment que des cendres. Le Front San­di­niste a construit éga­le­ment un cadre légal pour le pays qui s’est appe­lé Consti­tu­tion. Telle n’est pas la situa­tion actuelle, entre autres rai­sons parce que ni les pos­si­bi­li­tés poli­tiques ni les natio­nales ni les inter­na­tio­nales, ne nous le per­mettent. Et parce que ce n’est pas non plus l’objectif du Front San­di­niste.

Ici il n’y a pas eu un chan­ge­ment struc­tu­rel du pays. Ce qu’il y a eu c’est un gou­ver­ne­ment qui a chan­gé les prio­ri­tés de l’état, prio­ri­sant la sor­tie de l’extrême pau­vre­té d’un seg­ment de la popu­la­tion et impul­sant des poli­tiques qui aident à éle­ver le niveau de vie de toute la popu­la­tion. Nous l’avons fait dans un cadre poli­tique défa­vo­rable au Front San­di­niste. Parce que nous avons gagné les élec­tions sans avoir de majo­ri­té par­le­men­taire et sans majo­ri­té idéo­lo­gique dans la socié­té.

Ce que nous avions en jan­vier 2007 était un Front San­di­niste qui a gagné les élec­tions avec la volon­té, à par­tir de l’exercice du pou­voir, de s’élargir jusqu’à obte­nir une majo­ri­té poli­tique et idéo­lo­gique.

A mon sens, le prin­ci­pal pro­blème du Front San­di­niste est de n’avoir pas réus­si à pous­ser l’organisation popu­laire. Le Front n’a pas réus­si à faire des CPC (Conseils du Pou­voir Citoyen), conver­tis ensuite en Cabi­nets du Pou­voir Citoyen, un ins­tru­ment mas­sif d’organisation de base. Ça n’a pas mar­ché et c’est plus qu’évident dans les résul­tats. Il n’a pas réus­si non plus à faire exis­ter un autre type d’organisation popu­laire qui rende pos­sibles ces vases com­mu­ni­cants entre le gou­ver­ne­ment qui exerce le pou­voir poli­tique et les gens. Je crois que c’est la prin­ci­pale fai­blesse poli­tique qu’a en ce moment le gou­ver­ne­ment du Front.

Mais nous avons beau­coup de points forts avec les­quels nous arri­vons aux élec­tions de novembre. Un des points forts, indu­bi­ta­ble­ment, du Front San­di­niste est un gou­ver­ne­ment qui a une vision et un pro­jet très clairs et qui a fait les pre­miers pas dans cette direc­tion. Le Front San­di­niste dis­pose aus­si d’une orga­ni­sa­tion élec­to­rale très effi­cace et cela est démon­tré. L’armée d’observateurs du Front San­di­niste est expé­ri­men­tée. Ils ont déjà par­ti­ci­pé avec effi­ca­ci­té à quatre élec­tions géné­rales et à quatre ou cinq élec­tions muni­ci­pales.

Le Front San­di­niste dis­pose aus­si d’un envi­ron­ne­ment inter­na­tio­nal favo­rable à la conso­li­da­tion du pro­jet. Et non seule­ment parce qu’existe l’ALBA mais parce qu’en Amé­rique Latine existent des gou­ver­ne­ments qui adoptent une posi­tion plus natio­na­liste que subor­don­née à la métro­pole nord-amé­ri­caine. Autre fac­teur favo­rable : les états-uniens ne s’intéressent pas trop au Nica­ra­gua et à l’Amérique Cen­trale car ils sont plus occu­pés par ce qui se passe dans d’autres par­ties du monde.

Rap­pe­lons-nous une maxime du 19ème siècle : “Les états-unis n’ont pas d’amis, ils ont des inté­rêts”. Je crois que le plus grand suc­cès du Front San­di­niste dans ces quatre ans face à l’opposition fut de la main­te­nir divi­sée, ce qui est déjà beau­coup. Le plus impor­tant est qu’il a désar­çon­né l’opposition. L’opposition n’est plus l’interlocutrice de l’oligarchie au Nica­ra­gua. Et elle n’est plus l’interlocutrice des inté­rêts états-uniens au Nica­ra­gua. Les états-unis défendent leurs inté­rêts seuls, par­fois avec l’opposition, par­fois avec le gou­ver­ne­ment. Cette oppo­si­tion que nous avons actuel­le­ment ne repré­sente plus les inté­rêts des Etats-Unis. Sont-ce des amis des Etats-Unis ? Ils le sont, mais les Etats-Unis ne vont plus parier sur eux pour qu’ils soient leurs ins­tru­ments. Les états-unis voient que l’opposition divi­sée n’a pas la pos­si­bi­li­té de gagner et par contre ils voient que le Front a de plus grandes pos­si­bi­li­tés, on ne va donc pas en faire un enne­mi. Parce que cela ne leur convient pas. Ils encou­ra­ge­ront la droite à faire élire des dépu­tés, mais rien de plus.

Le Front San­di­niste a le grand avan­tage que l’opposition est ato­mi­sée, déstruc­tu­rée, sans lea­der­ship clair et sans pro­gramme. La frag­men­ta­tion de l’opposition à cause de ses contra­dic­tions per­son­nelles les empêche de par­ti­ci­per unis et cela fait l’affaire du Front San­di­niste. Ses adver­saires sont des adver­saires affai­blis. Avec une fai­blesse non seule­ment mar­quée par ses divi­sions mais aus­si par des rai­sons idéo­lo­giques. Ceux qui ont impo­sé au Nica­ra­gua la pri­va­ti­sa­tion de la san­té et de l’éducation publiques furent ces adver­saires. Tous les para­digmes qu’ils ont pra­ti­qué au gou­ver­ne­ment ont été pul­vé­ri­sés au fil des ans. C’est pour­quoi le dis­cours de l’opposition est un dis­cours creux. Quand on demande à Alemán ou à Mon­tea­legre ce qu’ils feraient avec le pro­gramme « Faim zéro », tous deux disent qu’il est bon mais qu’ils feraient mieux. On les a inter­ro­gés éga­le­ment sur la crise éner­gé­tique et ils disent la même chose : que le gou­ver­ne­ment a fait un bon tra­vail, mais qu’il faut atti­rer plus d’investissements… Nous fai­sons face à une oppo­si­tion sans idées propres sur ce qu’il faut faire dans le pays. Et ain­si, nous pou­vons énu­mé­rer les pro­blèmes prin­ci­paux du pays et nous cher­chons les pro­po­si­tions de solu­tion qu’a l’adversaire et celles qu’offre le Front San­di­niste et nous trou­vons, évi­dem­ment, beau­coup de simi­li­tudes, mais une dif­fé­rence : le Front fait les choses, eux ne les ont pas faites quand ils étaient au gou­ver­ne­ment. Nous avons le grand avan­tage d’une oppo­si­tion affai­blie du point de vue de ses pro­po­si­tions de modèles de socié­té et du point de vue de ses pré­dé­ces­seurs. Ils n’ont pas d’idées nou­velles à pro­po­ser.

La grande dis­cus­sion contre le Front San­di­niste concerne l’institutionnalité. On accuse le gou­ver­ne­ment, et en par­ti­cu­lier le pré­sident Orte­ga, d’abîmer l’institutionnalité, d’assumer une conduite auto­ri­taire, de vio­ler la Consti­tu­tion et de vio­ler les lois. Que dire à cela ? Je ne veux que rap­pe­ler que toute ins­ti­tu­tion­na­li­té, tout cadre juri­dique, est fruit d’une majo­ri­té poli­tique. Il n’existe pas de socié­tés où les majo­ri­tés poli­tiques ne construisent pas les ins­ti­tu­tions. L’origine du cadre juri­dique du Nica­ra­gua remonte à la révo­lu­tion de 1979. La Consti­tu­tion de 1987, c’est la révo­lu­tion qui l’a faite, et celle-ci a construit aus­si l’Etat, l’Armée et la Police. Mais cette Consti­tu­tion, sous laquelle ont été orga­ni­sées les élec­tions de 1990, fut admi­nis­trée et réfor­mée sui­vant les inté­rêts de la majo­ri­té poli­tique qui a sur­gi des élec­tions de cette année-là. Cette nou­velle majo­ri­té poli­tique a plié le cadre juri­dique à ses inté­rêts. Et ces inté­rêts sont res­tés gra­vés dans les réformes de la Consti­tu­tion et des lois réa­li­sées à par­tir de cette année. Citons un seul exemple de chan­ge­ment légal liés aux mani­fes­ta­tions que font ces jours-ci des mil­liers de per­sonnes âgées qui n’ont pas coti­sé les semaines suf­fi­santes à la sécu­ri­té sociale et qui, par consé­quent, ont au moins une pen­sion réduite. Et ils ne la reçoivent pas parce que le gou­ver­ne­ment de Vio­le­ta Cha­mor­ro a réfor­mé la loi de la sécu­ri­té sociale et les a pri­vés de ce droit. Et que s’est-il pas­sé avec tout l’appareil pro­duc­tif d’Etat ? Liqui­dé et pri­va­ti­sé par ce gou­ver­ne­ment. Et avec le sys­tème finan­cier ? Selon la Consti­tu­tion de 1987 la banque est éta­ti­sée, mais à par­tir de 1991 ont com­men­cé à opé­rer au Nica­ra­gua des banques pri­vées et la Consti­tu­tion n’avait pas été réfor­mée, alors qu’elle les inter­di­sait. Et ce n’est qu’en 1995 qu’a été réfor­mée la Consti­tu­tion dans cet aspect comme dans d’autres. Pour­quoi en fut-il ain­si ? Parce qu’il y avait une majo­ri­té poli­tique qui impo­sait ses inté­rêts. Ce sont les majo­ri­tés poli­tiques qui construisent l’institutionnalité d’une socié­té. En ce moment per­sonne ne dis­pose au Nica­ra­gua de majo­ri­té poli­tique. A l’Assemblée Natio­nale per­sonne ne l’a. Et il y a en ce moment une dis­pute pour la majo­ri­té poli­tique et qui va se dénouer lors des élec­tions de novembre. D’ici là, cha­cun apporte de l’eau à son mou­lin, cha­cun use des ins­tru­ments qu’il a à sa por­tée. C’est ce que fait le Front San­di­niste. Et c’est ce qui s’est pro­duit avec le décret pré­si­den­tiel 3 – 2010. (En jan­vier de 2010, le Pré­sident Orte­ga a émis un décret pour que res­tent à leurs postes 25 hauts fonc­tion­naires publics des­quels les man­dats venaient à expi­ra­tion, et ce tant que d’autres ne seraient pas nom­més).

Le Front San­di­niste savait que sans un accord poli­tique avec quelques uns des deux groupes par­le­men­taires des dépu­tés libé­raux, celui de Mon­tea­legre ou celui du PLC, il n’avait pas la pos­si­bi­li­té de choi­sir les 25 man­dats de magis­trats de la Cour Suprême, du Pou­voir Elec­to­ral, de la Cour des Comptes… Il savait aus­si que l’intention de ses adver­saires était de ne pro­cé­der à aucune nomi­na­tion pour de cette manière para­ly­ser les pou­voirs d’Etat et négo­cier dans de meilleures condi­tions avec le gou­ver­ne­ment. Sachant cela le Pré­sident Orte­ga les a pris de court et a pris le décret : tous deux res­tent à leur poste tant que ne seront pas élus les suc­ces­seurs par l’Assemblée Natio­nale. On a argu­men­té que main­te­nir ou nom­mer à ces postes n’est pas une facul­té du Pré­sident de la Répu­blique. Il est vrai que ce n’est pas une facul­té pré­si­den­tielle expresse, mais la loi ne l’interdit pas non plus. C’est si vrai que per­sonne n’a pré­sen­té de recours contre ce décret.

Avec la fameuse ins­ti­tu­tion­na­li­té nos adver­saires ont affa­mé les gens pen­dant 17 ans et tout cela était consti­tu­tion­nel. Quand il était ministre des finances Eduar­do Mon­tea­legre éli­mi­na le verre de lait pour les éco­liers. Retran­chés dans l’institutionnalité du mar­ché, ces gou­ver­ne­ments empê­chaient les petits pro­duc­teurs d’accéder au cré­dit. Je ne donne que quelques exemples. Ici l’institutionnalité a été au ser­vice d’autres inté­rêts, des inté­rêts éco­no­miques prin­ci­pa­le­ment. A pré­sent nous essayons de construire une nou­velle ins­ti­tu­tion­na­li­té, adap­tée aux inté­rêts de cette nou­velle majo­ri­té poli­tique qui va sur­gir des élec­tions de novembre. Et tan­dis que nous avan­çons vers elle, ce qu’il y a est une bataille avec ses hauts et ses bas, avec ses extrêmes, par­fois avec la corde trop ten­due… et il en est tou­jours ain­si : nous ne pou­vons oublier que toute élec­tion est une lutte pour le pou­voir. Sachant que l’opposition allait jouer à la para­lyse des pou­voirs de l’Etat, le pré­sident Orte­ga a donc pris les devants et a décré­té le 3 – 2010. Ensuite, pour vali­der le décret, un avo­cat libé­ral a décou­vert que le second para­graphe de l’article 201 de la Consti­tu­tion n’avait jamais été déro­gé et s’était conver­ti en troi­sième para­graphe de l’article consti­tu­tion­nel 201 : il était légal, par consé­quent, que les fonc­tion­naires res­tent à leur poste. Et bien que le Front n’a pas eu de majo­ri­té poli­tique par­le­men­taire en termes nomi­naux, l’opposition n’a pas davan­tage réus­si à l’obtenir pour déro­ger le décret ni pour reje­ter le troi­sième para­graphe de l’article 201. Aucune des deux choses n’a été atteinte. On pour­ra me dire que le Front a ache­té des dépu­tés pour empê­cher qu’ils l’atteignent. Mais, la res­pon­sa­bi­li­té est-elle seule­ment de celui qui achète ou aus­si de celui qui se vend ? Et qui a choi­si les dépu­tés qui se sont ven­dus ? C’est l’opposition qui les a choi­sis, pas le Front San­di­niste. Et avec des règles du jeu telles qu’elles pré­valent au Nica­ra­gua tout est bon pour conso­li­der une majo­ri­té poli­tique au Par­le­ment. L’alternative était de per­mettre qu’on para­lyse le pays ins­ti­tu­tion­nel­le­ment et nous aurions été idiots de nous lais­ser faire…

A pré­sent, nous allons aux élec­tions de novembre pour élu­ci­der celui qui aura la majo­ri­té poli­tique dans les pro­chaines cinq années. Qui comp­te­ra les votes, qui vali­de­ra les résul­tats ? Il faut se sou­ve­nir que le sys­tème élec­to­ral nica­ra­guayen fut réfor­mé en 1995 par la majo­ri­té poli­tique d’alors. L’essence de la réforme fut de baser le sys­tème élec­to­ral du pays sur les par­tis poli­tiques. Depuis lors la voie d’accès au pou­voir sont les par­tis poli­tiques et ce sont les par­tis qui dictent les règles du jeu.

Les élec­tions de 1990 furent réa­li­sées sous un autre sys­tème. C’étaient, par exemple, des maîtres et des maî­tresses d’écoles, indé­pen­dam­ment de leur affi­lia­tion poli­tique, qui pré­si­daient les bureaux de vote. Après la réforme, toutes les struc­tures élec­to­rales res­tèrent aux mais des par­tis poli­tiques.

Pour­quoi Maria­no Fial­los renon­ça-t-il à pré­si­der le Pou­voir Elec­to­ral ? Parce qu’il a vu venir un sys­tème tota­le­ment contrô­lé par les par­tis et il a dénon­cé que cela que cela allait être néga­tif. Il faut se sou­ve­nir de ce que la réforme du sys­tème élec­to­ral fut menée en 1995 par la majo­ri­té poli­tique de ce moment, une com­bi­nai­son des forces qui sou­te­naient Vio­le­ta de Cha­mor­ro sur cer­tains points et les forces qui l’affrontaient sur d’autres points : sociaux-chré­tiens, conser­va­teurs et Mou­ve­ment Réno­va­teur San­di­niste. Le PLC (Par­ti Libé­ral Conser­va­teur) ne fai­sait pas par­tie de ce groupe. Ce fut la majo­ri­té poli­tique de l’époque qui prit la déci­sion que l’appareil élec­to­ral ins­ti­tu­tion­nel pas­sait aux mains des par­tis poli­tiques. Dans cette réforme se créa un grand espace pour les mino­ri­tés élec­to­rales. De sorte qu’avec les résul­tats des élec­tions de 1996 il y eut un groupe de onze dépu­tés venus de onze par­tis dif­fé­rents. Fruit de la réforme de la Loi élec­to­rale de 1995, négo­ciées par les forces poli­tiques domi­nantes dans le gou­ver­ne­ment de Vio­le­ta Cha­mor­ro, sont arri­vés au Conseil Suprême élec­to­ral des magis­trats pos­tu­lés par les par­tis poli­tiques. Rober­to Rivas arri­va par la socié­té civile. A ce moment il n’y avait pas dans le Pou­voir Elec­to­ral de magis­trats ni du PLC ni du Front San­di­niste.

La Loi Elec­to­rale en vigueur fut réfor­mée à nou­veau par une négo­cia­tion entre le PLC et le Front San­di­niste entre 1997 et 2001. Cette Loi fut faite à la mesure des deux grands par­tis, le PLC et le Front San­di­niste. Les deux par­tis n’avaient pas de repré­sen­ta­tion dans les struc­tures élec­to­rales, n’avaient aucun magis­trat au Conseil Suprême Elec­to­ral, mal­gré qu’ils étaient deux forces poli­tiques majo­ri­taires. Alors comme par­tie du pacte d’Alemán avec Daniel, et comme à eux deux en tant que par­tis ils attei­gnaient la majo­ri­té poli­tique, ils ont réfor­mé la Loi Elec­to­rale. Avec la réforme ils ont réduit l’espace des mino­ri­tés élec­to­rales et l’ont élar­gi aux majo­ri­tés élec­to­rales. C’est exac­te­ment ce qui se passe dans le modèle espa­gnol où Izquier­da Uni­da a plus d’un mil­lion de votes et obtient un seul dépu­té.

L’actuel Conseil Suprême Elec­to­ral qui nomme et décide dans les Conseils Elec­to­raux dépar­te­men­taux, muni­ci­paux, régio­naux et aus­si dans les juntes récep­trices de votes, est le fruit de cette réforme. C’est avec ce Pou­voir Elec­to­ral et sous ces règles que se célé­brèrent les élec­tions géné­rales de 2001 et de 2006. Ce ne sont pas une inven­tion d’aujourd’hui. Nous sui­vons les mêmes règles du jeu et les résul­tats sor­ti­ront des mêmes règles. Rien n’a chan­gé. Qu’est-ce qui a chan­gé ? Que fut le chan­ge­ment ? Les incli­na­tions poli­tiques des magis­trats ont chan­gé. Rober­to Rivas a chan­gé, René Her­re­ra a chan­gé… Mais qui les a choi­sis comme magis­trats ? Pas le Front San­di­niste, mais le PLC.

Dans l’actuel sys­tème élec­to­ral, basé sur les par­tis poli­tiques, ce sont les par­tis qui dis­posent de la pré­émi­nence. Ce sont les par­tis qui ont pla­cé des rec­teurs dans toutes les struc­tures du Conseil Suprême Elec­to­ral. Et qui va comp­ter les votes ? Et qui va les sur­veiller ? Les par­tis, qui ont leurs juges dans chaque bureau récep­teur de votes. Selon la Loi, les deux par­tis qui sont majo­ri­taires aux élec­tions anté­rieures sont ceux qui dominent toutes les struc­tures élec­to­rales et tous les bureaux de vote. Fruit des élec­tions de 2006 ces deux par­tis sont le FSLN et l’ALN. Entre eux deux ils se répar­tissent tous les Conseils dépar­te­men­taux, tous les Conseils muni­ci­paux et toutes les juntes récep­trices de votes. Seul le troi­sième membre des Conseils et des Juntes revient aux par­tis mino­ri­taires. Trois membres dans chaque junte : le pre­mier de cha­cun de ces deux par­tis, le deuxième aus­si et le troi­sième des autres par­tis. Tel est le cadre légal dans lequel va se dis­pu­ter le pou­voir lors des élec­tions de cette année. Est-ce juste ou pas ? C’est une autre affaire.

Beau­coup lèvent la ban­nière de l’Etat de droit et disent que doivent pré­va­loir les ins­ti­tu­tions et les déci­sions ins­ti­tu­tion­nelles, mais nous voyons que dans tous les Etats ce sont les majo­ri­tés poli­tiques qui construisent l’Etat et qui choi­sissent les ins­ti­tu­tions. Qui choi­sit les magis­trats du Tri­bu­nal Suprême en Espagne ? Les dépu­tés. Et les magis­trats y sont divi­sés entre pro­gres­sistes et conser­va­teurs, ceux du PP et ceux du PSOE. Et on nous dit que l’Espagne est une pana­cée de la démo­cra­tie. Qui choi­sit les magis­trats aux Etats-Unis ? Le pré­sident des Etats-Unis. Choi­sit-il des adver­saires ? Non, il choi­sit ses copains. Et il les choi­sit pour toute la vie, parce que ce sont des man­dats à vie. Qui choi­sit les magis­trats au Cos­ta Rica ? Celui qui a la majo­ri­té au par­le­ment : celui qui a cette majo­ri­té élit plus de magis­trats. Ce que je veux dire c’est que ce sont les majo­ri­tés poli­tiques qui déter­minent l’institutionnalité d’un pays, non l’inverse.

A qui revient-il, au Nica­ra­gua, de prendre des déci­sions sur le plan juri­dique ? A la Cour Suprême de Jus­tice. On dit que la Cour est domi­née par Daniel Orte­ga. Mais com­ment a‑t-on choi­si les magis­trats de la Cour, est-ce Daniel Orte­ga qui les a impo­sés ? Non, ils ont été choi­sis par la pro­cé­dure par­le­men­taire. En pacte avec Alemán ? Oui mais en sui­vant la pro­cé­dure par­le­men­taire : 8 pour le PLC et 8 pour le Front. Si nous accep­tons cette légi­ti­mi­té, à qui cor­res­pond-il de prendre des déci­sions dans le cas de la réélec­tion ? A la Cour Suprême de Jus­tice. Qui a déci­dé que la réélec­tion de Daniel Orte­ga était légale ? La Cour Suprême de Jus­tice. Si le ver­dict me plaît ou pas, c’est autre chose. Quelqu’un pour­rait lut­ter contre cette réso­lu­tion de la Cour mais elle est légi­ti­me­ment prise par l’instrument auquel, selon l’Etat de Droit, il appar­tient de la prendre. Cela dit en pas­sant, cette réso­lu­tion de la Cour devrait aus­si avoir été l’objet d’un recours, mais aucun de ceux qui l’ont cri­ti­qué n’ont usé de ce recours.

On me dira que tout ce que je dis est assez cynique. C’est pos­sible. Ne mélan­geons pas morale et poli­tique, c’est-à-dire ce que les capi­ta­listes appellent morale, avec la poli­tique. Je ne connais pas de pays où pré­vale la morale sur la poli­tique. Il n’existe pas de socié­té où la morale passe par-des­sus les inté­rêts poli­tiques. Cela n’existe pas. Ou peut-être dans un pays ima­gi­naire. Avant on disait que ce pays était l’Islande mais aujourd’hui l’Islande est en faillite, pous­sée à la faillite par sa classe poli­tique, ses ban­quiers et la Grande-Bre­tagne.

Ces règles du jeu, est-ce le Front San­di­niste qui les a créées ? Non, ce n’est pas le Front. C’est sous ces règles que nous jouons et que nous ren­dons la mon­naie. Mais évi­dem­ment ce n’est pas suf­fi­sant. Tout ce jeu se passe encore à l’intérieur du sys­tème, mais pour nous cela n’est pas suf­fi­sant. Nous aspi­rons à plus. Et pour l’obtenir nous avons besoin d’une majo­ri­té poli­tique suf­fi­sante. Nous aspi­rons à obte­nir aux élec­tions la majo­ri­té qua­li­fiée au Par­le­ment. Je ne sais pas si nous allons l’atteindre mais nous aspi­rons à cela.

Voyons ce qui peut se pas­ser en novembre. Je suis convain­cu comme tou­jours que la bataille va se jouer entre le Front San­di­niste et le PLC. Mal­gré l’apparition de Fabio Gadea, qui comme toute fusée part en flèche, retombe et s’éteint aus­si­tôt. Ici la bataille va oppo­ser le PLC au Front San­di­niste. Et ce ne sera pas une bataille facile. Cer­tains com­pa­gnons et com­pagnes du Front disent : “C’est dans la poche”. Ce n’est pas vrai. Entre autres rai­sons, parce qu’au Nica­ra­gua il y a une puis­sante influence idéo­lo­gique et cela ne change pas, ni en cinq ans ni en dix ans. Cela n’a pas chan­gé avec la révo­lu­tion, et je doute qu’on le change en cinq ans. Et ce alors que ce sont les géné­ra­tions nou­velles d’alors qui ont fait la révo­lu­tion, mais ces géné­ra­tions sont à pré­sent très conser­va­trices. Parce que c’est le propre de l’être humain : avec les années nous deve­nons conser­va­teurs et avec les années les inté­rêts sont les enfants et les petits-enfants. Il n’est pas vrai qu’ici le Front a déjà gagné. Oui, il garde de franches pos­si­bi­li­tés de gagner car il dis­pose d’un capi­tal poli­tique et d’un nombre signi­fic­taif de voix accu­mu­lées. On ne dis­cute pas de si le Front peut gagner la Pré­si­dence. Mais il fau­dra tra­vailler très dur pour obte­nir la majo­ri­té simple légis­la­tive, qui est de 47 dépu­tés. Et il fau­dra s’efforcer davan­tage pour obte­nir la majo­ri­té offi­cielle qua­li­fiée qui est de 55 dépu­tés, car la pro­chaine légis­la­ture comp­te­ra 91 dépu­tés et non 92. Cela ne va pas se pro­duire si les nôtres res­tent assis les bras croi­sés en atten­dant que cela se pro­duise. Le PLC est fort. Le PLC a avan­cé comme un élé­phant, pas à pas. Le PLC est une machine nul­le­ment mépri­sable. Il peut avoir un lea­der­ship cri­ti­qué, des struc­tures affai­blies et un pro­gramme amorphe, reste qu’il a de l’expérience, qu’il a de l’argent et qu’il a aus­si l’objectif poli­tique de prendre le pou­voir. Et le pou­voir unit. L’aspiration d’obtenir le pou­voir, et la per­cep­tion qu’il y a des pos­si­bi­li­tés de l’atteindre, garan­tit pas mal de fidé­li­té préa­lable. Dans la mesure où cette pos­si­bi­li­té s’éloigne, cela affai­bli­ra les struc­tures du PLC, mais en ce moment je per­çois que dans les élec­tions de novembre il y aura une col­li­sion entre ces deux trains. Dans les résul­tats de ce choc, les fac­teurs qui vont opé­rer ne sont pas seule­ment internes, mais aus­si externes. Nous igno­rons quelles seront les cir­cons­tances inter­na­tio­nales qui pré­vau­dront en novembre. Le monde est aujourd’hui très convul­sion­né, il res­semble de plus en plus au Nica­ra­gua, où les choses changent d’un jour à l’autre. Nous ne savons pas ce qui va se pas­ser au Moyen Orient, ni dans d’autres par­ties du monde. Ni à Cuba, ni au Vene­zue­la, ni en Boli­vie ou en Equa­teur… Dans tous les lieux il n’y a rien pour per­sonne, ce qu’il y a c’est une lutte quo­ti­dienne et cha­cun, dans ses cir­cons­tances, lutte tous les jours pour pré­ser­ver et pour aug­men­ter le pou­voir.

Un deuxième fac­teur qui peut influer élec­to­ra­le­ment est que s’aggrave la crise mon­diale. Il y a dif­fé­rents signaux et cela dépend de l’économiste que nous lisons : les uns disent que nous sommes sor­tis de la crise, d’autres disent qu’une crise plus grave aura lieu en mai car nous n’avons pas encore tou­ché le fond et que les solu­tions déga­gées il y a quelques mois n’ont pas enta­mé les causes du pro­blème. Si nous sui­vons ce pro­nos­tic pes­si­miste, nous sen­ti­rons son impact au Nica­ra­gua. Nous para­ly­se­rons les expor­ta­tions parce que s’il y a une crise dans les mar­chés riches, à qui allons-nous vendre ? Le gou­ver­ne­ment du Front San­di­niste a fait un effort pour diver­si­fier les mar­chés. Il a ouvert le mar­ché du Vene­zue­la comme deuxième mar­ché du pays et va ouvrir le Bré­sil, il a des pos­si­bi­li­tés d’ouvrir la Chine conti­nen­tale. Mais c’est abso­lu­ment insuf­fi­sant face au poids qu’a le mar­ché des Etats-Unis dans l’économie nica­ra­guayenne comme cible d’exportations et comme source d’importations. Le retour de la crise peut cau­ser de graves ten­sions dans l’économie natio­nale qui a connu une récu­pé­ra­tion signi­fi­ca­tive avec une crois­sance de 4.5% en 2010, après une décrois­sance de ‑1.5% en 2009 et une crois­sance de 3.5% en 2008.

Un troi­sième fac­teur qui peut géné­rer des ten­sions élec­to­rales est le fac­teur cli­ma­tique. Per­sonne ne peut anti­ci­per une séche­resse ou des pluies dilu­viennes ou savoir si nous allons être affec­tés par un oura­gan ou par un trem­ble­ment de terre. Nous ne pou­vons rien anti­ci­per, nous ne pou­vons jurer que rien ne va se pas­ser ni dire ce qui va se pas­ser, mais nous devons être pré­pa­rés parce que ces catas­trophes affec­te­raient les condi­tions éco­no­miques du pays et cela peut influer aus­si sur le moral de l’électorat, dans l’un ou l’autre sens, selon la manière dont nous affron­te­rons l’urgence. La manière avec laquelle le gou­ver­ne­ment a affron­té l’urgence l’an pas­sé a été l’objet d’éloges de tous les camps. Si les choses se déroulent dans la “nor­ma­li­té”, sans crise éco­no­mique mon­diale, sans héca­tombe inter­na­tio­nale qui affecte direc­te­ment le pays, sans aucun évé­ne­ment natu­rel dra­ma­tique, je crois que le Front San­di­niste a les meilleures pos­si­bi­li­tés d’obtenir un triomphe com­mode le 6 novembre.

Ce jour-là nous aurons quatre élec­tions au lieu d’une : nous éli­rons le Pré­sident et le Vice-pré­sident, les dépu­tés natio­naux (20), les dépu­tés dépar­te­men­taux (70) et les dépu­tés au Par­le­ment Cen­troa­mé­ri­cain (20). Les registres des élec­tions 1996, de 2001 et de 2006 indiquent clai­re­ment que les gens votent le plus pour le Pré­sident, un peu moins pour les dépu­tés natio­naux, un peu moins encore pour les dépu­tés dépar­te­men­taux et beau­coup moins pour les dépu­tés du PARLACEN (Par­le­ment Cen­tra­mé­ri­cain). S’il en est ain­si, nous ne pou­vons parier sur le fait que si le Front San­di­niste rem­porte la pré­si­dence, il obtienne auto­ma­ti­que­ment la majo­ri­té légis­la­tive, plus encore si l’assignation des sièges dépar­te­ments dépar­te­ments se fait sui­vant les résul­tats dépar­te­men­taux et non natio­naux. La bataille déci­sive pour obte­nir la majo­ri­té se livre­ra dans les résul­tats de quatre dépar­te­ments : Mana­gua, León, Chi­nan­de­ga et Mata­gal­pa, qui élisent 37 dépu­tés, près de 40% de l’assemblée. En fai­sant des cal­culs d’addition et de sous­trac­tion et en pre­nant en compte les dépu­tés obte­nus en 2006, le Front a de magni­fiques pos­si­bi­li­tés d’obtenir la majo­ri­té simple (47 dépu­tés), il a aus­si de très bonnes pos­si­bi­li­tés d’atteindre une majo­ri­té qui dépasse les 50 dépu­tés, mais atteindre la majo­ri­té qua­li­fiée (55) sera un objec­tif dif­fi­cile à atteindre.

Je crois que les résul­tats don­ne­ront la deuxième place au PLC. Qu’est-ce qui peut faire que s’écroule le PLC ? En ce moment je vois peu de pos­si­bi­li­tés d’écroulement. Il a un can­di­dat faible au sens his­to­rique du mot mais en bien ou en mal, Arnol­do Alemán est son prin­ci­pal capi­tal poli­tique. Et le PLC a des pos­si­bi­li­tés réelles de dis­pu­ter le pou­voir au Front San­di­niste. Autre chose est s’il le réus­si­ra. Fabio Gadea ? Il a beau­coup moins de pos­si­bi­li­tés. Il n’a pas de struc­tures de par­ti, il doit la construire. Il court sous les cou­leurs du PLI (Par­ti Libé­ral Ins­ti­tu­tion­nel), un par­ti qui s’est résu­mé à quelques groupes de per­sonnes qui se réunissent dans les prin­ci­pales villes du pays et dans quelques muni­ci­pa­li­tés du pays comme la Tri­ni­té. Le PLI n’est pas une machine de par­ti, et encore moins une machine élec­to­rale. Il n’a pas d’observateurs for­més, il ne dis­pose pas des 60 mille per­sonnes qui agissent comme obser­va­teurs et dont on a besoin pour se lan­cer dans une élec­tion. C’est là une fai­blesse du groupe de Gadea, qui n’est pas déci­sive, mais impor­tante. Après, autour de Gadea il y a un amal­game d’intérêts, une bagarre de chiens et de chats sur­tout à l’heure de défi­nir les dépu­ta­tions. Ils doivent ins­crire les listes de dépu­tés en mai. Ce ne sera pas un pro­blème de défi­nir les 90 dépu­tés de la liste, mais les pre­miers de la liste natio­nale et les pre­miers de chaque dépar­te­ment, qui sont ceux qui vont être en posi­tion de gagner. Là il va y avoir une bataille dont nous ne connais­sons pas la conclu­sion. Fina­le­ment, le can­di­dat est néga­tif. Sélec­tion­ner Fabio Gadea me semble la pire idée qu’ils aient pu avoir.

Qui va don­ner de l’argent à Gadea pour sa cam­pagne ? Sur qui vont parier les Pel­las, les Zamo­ra, les Ara­na, les Bal­to­da­no ? Gadea ou Alemán ? Nous ne le savons pas encore mais ils vont parier. Parce que bien qu’ils se disent contents du gou­ver­ne­ment de Daniel Orte­ga, ils savent qu’ils ne sont pas du même monde et qu’il ne leur convient pas que le Front aie une majo­ri­té solide au Par­le­ment. Ils vont s’efforcer que cela ne se pro­duise pas. Sur qui vont-ils parier ? Sûre­ment sur les deux, mais avec plus de force sur le PLC. Ils ne vont pas le faire gra­tui­te­ment : ils vont cher­cher des dépu­tés. Ils ont aus­si le Par­ti Conser­va­teur, allié au PLC, et qui va obte­nir un groupe de dépu­tés propres. C’est sur eux que parie l’oligarchie parce qu’avec ces dépu­tés ils mettent en route, négo­cient l’approbation de lois et la nomi­na­tion de fonc­tion­naires. A tra­vers eux ils par­ti­cipent de la vie ins­ti­tu­tion­nelle du pays.

Un autre thème de dis­cus­sion est celui des obser­va­teurs élec­to­raux, conver­ti en ban­nière poli­tique par l’opposition. L’important n’est pas si on les appelle « accom­pa­gna­teurs » ou « obser­va­teurs ». Si ce sont des accom­pa­gna­teurs et qu’on ne fait que les emme­ner en pro­me­nade ils n’auront pas la fonc­tion d’observateurs. Par contre sous des normes déter­mi­nées, oui, ils peuvent consta­ter des pro­ces­sus déter­mi­nés et seront des obe­ser­va­teurs. Je crois qu’au final il y aura des obser­va­teurs dans ces élec­tions mais sous des règles déter­mi­nées du jeu.

Est-il impor­tant qu’il y ait des obser­va­teurs ? Rap­pe­lons-nous : dans les élec­tions de 1996 furent pré­sents ici Jim­my Car­ter, Oscar Arias, César Gavi­ria et une armée d’observateurs. Et il y eut une fraude monu­men­tale. Et qu’a dit Jim­my Car­ter à Daniel ? “Dans d’autres pays nous aurions répé­té les élec­tions mais tu dois te sacri­fier, et le faire pour la paix”. Lit­té­ral, j’étais pré­sent. Et Oscar Arias lui a dit la même chose, et César Gavi­ria lui a dit la même chose. Et ensuite tous les trois ont défen­du publi­que­ment la trans­pa­rence du pro­ces­sus élec­to­ral…

Il y a eu des élec­tions sous obser­va­tion en Haï­ti et ce fut le comble, le résul­tat ne fut pas l’officiel mais celui qu’imposèrent les obser­va­teurs de l’OEA. Jamais on n’a vu d’intromission ou d’ingérence aus­si fortes. La fraude monu­men­tale en Irak fut obser­vée par l’Union Euro­péenne. Au Sal­va­dor les der­nières élec­tions furent obser­vées et Funes a gagné avec 58 – 59% des votes mais on ne lui en a adju­gé que 51%. Il n’est donc pas vrai que les obser­va­teurs garan­tissent la fia­bi­li­té et la trans­pa­rence des résul­tats. Quel est l’élément vital pour garan­tir une élec­tion ? Les citoyens eux-mêmes. Et les obser­va­teurs des par­tis. Alemán, qui n’est pas un idiot, se pré­pare pour l’éventualité qu’il sup­pose, celle qu’on lui vole les élec­tions. Ou que l’élection soit ser­rée. Il se pré­pare. Nous aus­si.

Pour­quoi nous a‑t-on volé les élec­tions de1996 ? Parce que nous avons été lit­té­ra­le­ment idiots et que nous avons cru dans l’honnêteté des autres. Nous avons cru que Maria­no Fial­los conti­nuait à la tête du Conseil Suprême Elec­to­ral. Nous n’avons pas pré­pa­ré d’observateurs. La tâche de l’observateur, qui est dif­fi­cile, est dure, mais nous l’avons don­née au gamin le plus jeune, à celui qui n’avait rien à faire à ce moment-là, à celui qui avait du temps. Mais ils ne domi­naient pas la Loi Elec­to­rale. Beau­coup d’eux dès six heures de l’après-midi étaient pres­sés de quit­ter le bureau : « on m’appelle pour signer l’acte !”. Et ils s’en allaient. Nous fûmes idiots. Et cela ne nous arri­ve­ra plus : qu’on nous gagne à la loyale, sans nous voler nos voix. Les obser­va­teurs doivent être très for­més. La Loi Elec­to­rale dit que pour impu­ter un résul­tat le membre d’un bureau doit le faire dans le bureau. S’il n’y a pas de contes­ta­tion au bureau de vote, le résul­tat est vali­dé et ne peuvent l’invalider ni le Conseil muni­ci­pal ni le Conseil dépar­te­men­tal ni le Conseil natio­nal. Et à l’inverse : s’il y a contes­ta­tion dans le bureau, cette contes­ta­tion va au Conseil Muni­ci­pal et de là au Conseil dépar­te­men­tal. Et là les déci­sions sont poli­tiques. Et s’il y a trop de com­pli­ca­tions dans un bureau le mieux est d’annuler le vote tota­le­ment. C’est comme cela qu’on a pro­cé­dé. C’est une déci­sion poli­tique. La Loi Elec­to­rale ne concerne pas le décompte des votes indi­vi­duelles, ne concerne pas l’ouverture des urnes. Alors si l’observateur n’est pas for­mé pour savoir à quel moment contes­ter, s’il n’est pas entraî­né pour le faire avec force, c’en est fait ! C’est vrai ce que dit le Conseil Suprême élec­to­ral : les magis­trats ne comptent pas les votes. Elles se comptent au bureau. Et cette année ceux qui les comptent sont le FSLN et l’ALN. Eux comptent et les juges sur­veillent. Ce qui n’est pas bien comp­té là, ne se compte plus ailleurs.

C’est ain­si, avec ces forces et ces règles du jeu, que nous allons aux élec­tions. Et la ques­tion clé dans toute cette bataille, c’est ce que nous espé­rons obte­nir si nous gagnons. Par­fois nous oublions, et cela nous arrive très fré­quem­ment à nous les san­di­nistes, que si nous vou­lons le pou­voir c’est pour amé­lio­rer le niveau de vie des gens. On ne cherche pas à obte­nir le pou­voir pour être plus natio­na­liste ni pour être plus anti-impé­ria­liste ni pour défendre le fleuve San Juan…ni pour deve­nir plus riche. C’est pour que les gens ne soient plus pauvres et pour que tout le monde pro­gresse.

Com­ment ima­gi­nons-nous le pays après cinq ans de plus de gou­ver­ne­ment du Front San­di­niste ? Un pays qui au lieu d’avoir 19% de dénu­tri­tion chro­nique, comme nous l’avons actuel­le­ment – elle attei­gnait 27% quand nous avons assu­mé le gou­ver­ne­ment – l’aura réduite à 4 – 5%. Un pays où nous aurons atteint l’objectif du sixième degré sco­laire pour tous. Un pays avec une pro­duc­tion d’aliments proche des 10 mil­lions de quin­taux de riz et de hari­cots et avec un pro­ces­sus ini­tié d’agro-industrialisation du lait, de la viande et des grains de base. Nous ima­gi­nons un pays beau­coup plus inté­gré, beau­coup plus ver­té­bré.

Sommes-nous mieux aujourd’hui qu’il y a cinq ans ? Cela dépend de cha­cun, il n’y a pas de réponse uni­ver­selle. Il y a beau­coup de per­sonnes qui sont aujourd’hui mieux qu’avant, il y en a d’autres qui ne le sont pas, il y en a qui sont dans la même situa­tion qu’avant. Mais il y a des indi­ca­teurs géné­raux qui disent qu’aujourd’hui il y a de meilleures condi­tions. Il y a cinq ans on payait l’éducation et aujourd’hui elle ne se paie pas. Il y a cinq ans on payait dans les hôpi­taux et aujourd’hui on ne paie pas. Il y a cinq ans il y avait un ration­ne­ment d’énergie élec­trique et aujourd’hui il n’y en a pas. Je crois que le Nica­ra­gua est aujourd’hui mieux qu’il y a cinq ans et je crois que nous avons posé les bases pour être beau­coup mieux pen­dant les cinq ans de gou­ver­ne­ment du Front San­di­niste. La pau­vre­té est tou­jours là. Pour pou­voir résoudre le pro­blème de la pau­vre­té nous avons besoin de croître annuel­le­ment au moins 10% pen­dant 20 années suc­ces­sives. C’est un défi gigan­tesque, qui ne dépend pas exclu­si­ve­ment de ce qui se passe au Nica­ra­gua, mais aus­si de ce qui se passe dans le contexte mon­dial. Nous sommes clairs là-des­sus : la pau­vre­té est un phé­no­mène qui ne se résout pas seule­ment avec une volon­té poli­tique. La volon­té poli­tique existe, mais elle ne suf­fit pas.

Je crois que le pays vers lequel nous nous diri­geons sera un pays sub­stan­tiel­le­ment meilleur.

Le prin­ci­pal défi du Front San­di­niste en assu­mant le gou­ver­ne­ment en 2007 était de com­ment faire un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste, qui défende les inté­rêts des majo­ri­tés sans se battre avec les états-uniens, sans se battre avec les riches, sans se battre avec la hié­rar­chie catho­lique. Et il a réus­si : on n’a pas bataillé avec les grin­gos et on ne s’est pas bataillé avec l’oligarchie. Le suc­cès a été moindre dans la rela­tion avec la hié­rar­chie catho­lique mais même comme cela cela a été médié de manière adé­quate et les dom­mages ont été réduits au mini­mum.

Tels étaient les grands défis et tels étaient les grandes peurs des gens : si le Front gagne, il va confis­quer les biens, s’il gagne il va se battre avec les Etats-Unis, les capi­taux vont sor­tir, les apports fami­liaux ne vont plus arri­ver… Ces peurs ont déjà dis­pa­ru. Et c’est pour cela que ces élec­tions vont être les plus libres depuis vingt ans. Il n’y a plus de peur. Il n’y a plus cette peur que selon le vote pour tel ou tel la guerre peut arri­ver ou l’argent peut par­tir. Dans ce sens ce seront des élec­tions très libres. Lors des élec­tions de 1990 on nous a mis un pis­to­let sur la tempe : si vous conti­nuez à voter pour les san­di­nistes ce sera la guerre. Et même lors des élec­tions de 1996, de 2001 et de 2006 on nous disait la même chose. Cette fois c’est du pas­sé. Les gens vont voter en conscience et sans les peurs récur­rentes du pas­sé.

Tra­duc­tion : Thier­ry Deronne, URL : http://www.larevolucionvive.org.ve/

Source : Radio La Pri­me­ri­si­ma / Tor­tilla con Sal

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NICARAGUA : An FSLN vic­to­ry in Novem­ber will per­mit dee­per change
William Grig­sby Vado->http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article1652&⟨=en]