Loin du Nicaragua… où l’on informe d’une seule voix (ou presque)

AFP : Stigmatiser la « gauche radicale latino-américaine » en la dépeignant comme (entre autres) peu démocrate, autoritariste et porteuse d’une tradition belliqueuse..

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par Nils Sola­ri, le 19 jan­vier 2012 (ACRIMED)

Mar­di 10 jan­vier 2012, le pré­sident Daniel Orte­ga prê­tait ser­ment pour enta­mer son troi­sième man­dat à la tête du Nica­ra­gua. Le 11 au matin, les pages inter­net des médias fran­çais qui relaient l’information, le font par le biais d’une voix qua­si-unique en repro­dui­sant la dépêche de l’Agence France Presse (AFP) [[Mar­ce­lo Bru­sa, Nica­ra­gua : Orte­ga prête ser­ment pour un 3e man­dat en pré­sence d’Ahmadinejad et de Cha­vez, Afp, 11/01/2012.
]], et pour cer­tains, la dépêche de l’agence Reu­ters, sans prendre soin de les com­plé­ter. Des dépêches où l’on n’apprend pas grand chose sur la situa­tion du pays mais qui res­sassent sur­tout les tra­di­tion­nels pon­cifs sur l’Amérique latine… et ses « dan­ge­reux alliés ».

Plu­ra­lisme… quand tu nous tiens

Des « grands quo­ti­diens » (Le Monde.fr, Libération.fr, Les échos) aux maga­zines (Lepoint.fr), en pas­sant par la télé­vi­sion (tv5.org, france24), jusqu’à la presse quo­ti­dienne régio­nale (Nicematin.com), voire les confrères étran­gers (lalibre.be, la RTBF, letemps.ch), tous traitent de l’actualité nica­ra­guayenne sous l’angle unique pro­po­sé par l’AFP [[La liste n’est pas exhaus­tive…]].

Ce constat ouvre sur une ques­tion et une obser­va­tion. Les titres fran­çais auraient-ils par­lé du Nica­ra­gua si les agences de presse n’en avait pas fait état ? Tout porte à croire que non. Mais outre l’illustration du poids fonc­tion­nel des agences dans la mise sur agen­da d’un évè­ne­ment à l’étranger, voi­là une belle démons­tra­tion de l’absence de plu­ra­lisme et d’unicité de la ligne édi­to­riale de ces médias, à l’égard de l’Amérique latine en géné­ral et de ce pays en par­ti­cu­lier.

« L’ancien gué­rille­ro » devien­dra dic­ta­teur…

Un jour avant la publi­ca­tion de la dépêche en ques­tion, une pre­mière aler­tait les rédac­tions : « Nica­ra­gua : Orte­ga étrenne mar­di son troi­sième man­dat avec un pou­voir ren­for­cé » [[Mar­ce­lo Bru­sa, Afp, 10/01/2012.]].

Qu’apprend-on à sa lec­ture ?

Pre­miè­re­ment, à l’image de son homo­logue véné­zué­lien que l’on dépeint sou­vent comme « l’ancien lieu­te­nant-colo­nel put­schiste », Orte­ga est tout d’abord pré­sen­té comme « l’ancien gué­rille­ro »… certes, mais d’un mou­ve­ment qui était actif dans les années 1960 – 1970, soit il y a plus de 30 ans ! La pré­ci­sion qu’il s’agit là d’un rap­pel his­to­rique ne vien­dra que bien après : « M. Orte­ga avait déjà été, entre 1984 et 1989, le pre­mier pré­sident élu du Nica­ra­gua, après que la gué­rilla san­di­niste, dont il était l’un des prin­ci­paux diri­geants, eut ren­ver­sé en 1979 la dic­ta­ture des Somo­za » [[C’est nous qui sou­li­gnons ici et par la suite.]]. Dans la même phrase d’introduction, le Nica­ra­gua est décrit comme « un des pays les plus pauvres du monde, avec une domi­na­tion conso­li­dée au Par­le­ment qui fait craindre à ses oppo­sants une dérive auto­cra­tique ». A l’image d’autres lea­ders lati­no-amé­ri­cains, le bel­li­queux Orte­ga ne peut à terme que deve­nir un auto­crate… En deux phrases, le ton est don­né. Et pour appuyer cette ana­lyse, l’AFP donne la parole à un invi­té de marque : « A 66 ans, Orte­ga “dis­pose désor­mais de tout le pou­voir qu’il n’avait pas avant (…), il a la grande oppor­tu­ni­té de déci­der d’être un dic­ta­teur ou un homme d’Etat”, résume l’ex-vice-ministre des Finances, Rene Val­le­cil­lo, dans un entre­tien avec l’AFP »…

Nica­ra­gua, Iran, Vene­zue­la… même com­bat !

Le 11 jan­vier, une deuxième dépêche vient donc confir­mer la pré­cé­dente, et rap­pelle à nou­veau dès l’introduction, la crainte des « oppo­sants [d’]une dérive auto­cra­tique du régime ». Le terme « régime » n’est peut être pas for­tuit, comme le sou­ligne Luis Alber­to Rey­ga­da : « S’il est vrai que l’expression “régime poli­tique” fait réfé­rence à la manière dont le pou­voir est orga­ni­sé et exer­cé au sein d’une enti­té poli­tique don­née, ce mot à une conno­ta­tion for­te­ment péjo­ra­tive dans l’inconscient col­lec­tif cultu­rel occi­den­tal (sur­tout grâce a la domi­na­tion cultu­relle occi­den­tale qui s’est accen­tuée à la fin de la guerre froide en impo­sant une image très néga­tive au “régime sovié­tique”) » [[Voir « Le rôle de la presse dans la construc­tion de la repré­sen­ta­tion du Vene­zue­la » publié sur le site du Grand Soir, 10 décembre 2011.]]. Il n’est jamais ques­tion de « régime » quand les médias parlent de la France ou des démo­cra­ties occi­den­tales…

On les annon­çait « atten­dus » la veille, ils sont bel et bien là : « Daniel Orte­ga a prê­té ser­ment en pré­sence de chefs d’Etat étran­gers, par­mi les­quels l’iranien, Mah­moud Ahma­di­ne­jad, en pleine crise diplo­ma­tique avec les pays occi­den­taux en rai­son de son pro­gramme nucléaire, et le véné­zué­lien, Hugo Cha­vez ». Même si « plus de huit mille invi­tés ont par­ti­ci­pé à la céré­mo­nie », il fal­lait en effet insis­ter sur la pré­sence de ces deux per­son­nages, qu’ils soient « en pleine crise diplo­ma­tique » ou « lea­der de la gauche radi­cale sur le conti­nent » [[Tel que Cha­vez était pré­sen­té dans la dépêche de la veille.]].

Le jour­na­liste n’aura qu’à pour­suivre un peu plus loin : « Orte­ga a par ailleurs défen­du le droit des pays à “déve­lop­per l’énergie ato­mique” (…). Le “Coman­dante Daniel”, qui a tro­qué l’uniforme vert du gué­rille­ro pour les che­mises blanches et les envo­lées mes­sia­niques, a été réélu en novembre avec 62% des suf­frages — un résul­tat contes­té par l’opposition »… S’il ne nous appar­tient pas de juger ici du carac­tère oppor­tun pour l’Iran à déve­lop­per son pro­gramme ato­mique, il est impor­tant de sou­li­gner le paral­lèle sub­til qui est fait entre la réfé­rence à ce pays dans la bouche du pré­sident nica­ra­guayen, et la manière dont celui-ci par­ta­ge­rait ensuite, des carac­té­ris­tiques sou­vent res­sas­sées autour de son homo­logue véné­zué­lien, comme « l’uniforme » ou les « envo­lées mes­sia­niques ».

Ou com­ment faire croire que l’on informe sur un pays en fai­sant appel aux repré­sen­ta­tions mal­veillantes – et déjà bien assises par ailleurs- qui pèsent sur deux autres.

Or, le paral­lèle avec les deux autres chefs d’Etat va se pour­suivre jusqu’à la fin de l’article :

« Orte­ga peut notam­ment comp­ter pour cela sur son allié Hugo Cha­vez qui verse annuel­le­ment envi­ron 500 mil­lions de dol­lars au Nica­ra­gua — qua­si­ment un salaire mini­mum par habi­tant.(…) A son arri­vée à Mana­gua le pré­sident Ahma­di­ne­jad s’est décla­ré “très heu­reux d’être sur la terre de la Révo­lu­tion”. (…) “Ces deux peuples (nica­ra­guayen et ira­nien), en dif­fé­rents points de la Terre, luttent pour éta­blir la soli­da­ri­té et la jus­tice”, a‑t-il affir­mé, saluant son “frère révo­lu­tion­naire Orte­ga”. (…) Ahma­di­ne­jad, qui a visi­té le Vene­zue­la lun­di, doit se rendre mer­cre­di à Cuba et jeu­di en Equa­teur ».

Voi­là com­ment, en quatre phrases, on parle de trois pays dis­tincts, on passe de l’un à l’autre tout en don­nant une savante appa­rence d’assimilation…

***

Il est vrai que l’AFP n’en était pas à un pre­mier coup d’essai cette même semaine, puisqu’une autre dépêche – télé­vi­sée celle-ci — avait « ren­du compte » de la visite d’Ahmadinejad au Vene­zue­la, sans avoir hési­té à mani­pu­ler le dis­cours de Cha­vez [Comme l’a rele­vé entre autres le site Arrêt sur images : « [Ahma­di­ne­jad / Vene­zue­la : l’AFP TV déforme le dis­cours de Cha­vez », 12/01/2012. Lire à ce pro­pos après le « cor­rec­tif » du titre appor­té par l’agence, la réponse à la polé­mique que ce sujet à déclen­chée, et les nom­breux com­men­taires qui s’en sont sui­vis, sur sa page Face­book, au sujet de la Bir­ma­nie : https://www.facebook.com/notes/agence-france-presse/birmanie-le-pouvoir-signe-un-cessez-le-feu-avec-les-karens/350015721677140]]… comme l’avait d’ailleurs pré­dit ce der­nier dans la ver­sion com­plète du dis­cours tron­qué par l’agence [[« Les porte-paroles de l’impérialisme disent… les médias de l’impérialisme disent…et leurs laquais dans ces pays le répètent comme des per­ro­quets… que l’Iran est au Vene­zue­la… qu’Ahmadinejad est à Cara­cas, car en ce moment même, à 2h30 de l’après-midi… nous allons, Ahma­di­ne­jad et moi… pra­ti­que­ment depuis les sous-sols de Mira­flores [le palais pré­si­den­tiel]… ajus­ter notre tir en direc­tion de Washing­ton… et que vont sor­tir de là de grands canons… et des mis­siles, car nous allons atta­quer Washing­ton. C’est pra­ti­que­ment ce qu’ils disent. Ou que nous sommes en des­sous de cette col­line, où sont les jour­na­listes, là-bas, et que sup­po­sé­ment ceci va s’ouvrir ain­si… et qu’une grande bombe ato­mique va sor­tir… C’est pra­ti­que­ment cela qu’ils disent… ceci peut nous faire rire, mais cela doit éga­le­ment nous mettre en alerte ».]].

Outre la rela­tive misère de l’information sur le Nica­ra­gua, l’objectif, semble t‑il, était donc de pro­fi­ter de cette occa­sion pour conti­nuer à stig­ma­ti­ser la « gauche radi­cale lati­no-amé­ri­caine » en la dépei­gnant comme (entre autres) peu démo­crate, auto­ri­ta­riste et por­teuse d’une tra­di­tion bel­li­queuse. Le pou­voir de nui­sance de l’AFP est tel que la même dépêche en espa­gnol se retrouve presque mot pour mot dans de nom­breux quo­ti­diens his­pa­no­phones…

Nils Sola­ri

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