Eduardo Galeano : Haïti, pays occupé

Ce texte a été lu le 27 septembre 2011 par l’écrivain uruguayen à la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires dans le cadre de la table-ronde « Haïti et de la réponse latino-américaine »

(Cet article est consa­cré à Guiller­mo Chif­flet, qui a été obli­gé de démis­sionne de la Chambre des Dépu­tés de l’Uruguay quand il a voté contre l’envoi de sol­dats vers Haï­ti).

Image_3-84.png Consul­tez n’importe quelle ency­clo­pé­die. Deman­dez quel a été le pre­mier pays libre en Amé­rique. Vous rece­vrez tou­jours la même réponse : les États-Unis. Mais les États-Unis ont décla­ré leur indé­pen­dance quand ils étaient une nation avec six cent cin­quante mille esclaves, qui ont conti­nué à être esclaves pen­dant un siècle, et dans leur pre­mière Consti­tu­tion ils ont éta­bli qu’un noir équi­va­lait aux trois cin­quièmes d’une per­sonne.

Et si à n’importe ency­clo­pé­die vous deman­dez quel a été le pre­mier pays qui a abo­li l’esclavage, vous rece­vrez tou­jours la même réponse : L’ Angle­terre. Mais le pre­mier pays qui a abo­li l’esclavage n’a pas été l’Angleterre mais Haï­ti, qui conti­nue d’expier encore le péché de sa digni­té.

Les esclaves noirs d’Haïti avaient bat­tu la glo­rieuse armée de Napo­léon Bona­parte et l’Europe n’a jamais par­don­né cette humi­lia­tion. Haï­ti a payé à la France, pen­dant un siècle et demi, une indem­ni­sa­tion gigan­tesque, pour être cou­pable de sa liber­té, mais, cela pas même cela fut suf­fi­sant. Cette inso­lence noire conti­nue de faire mal aux maîtres blancs du monde.

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De tout cela, nous savons peu ou rien.

Haï­ti est un pays invi­sible.

Il a seule­ment eu droit à la célé­bri­té quand le trem­ble­ment de terre de 2010 a tué plus de deux cent mille Haï­tiens.

La tra­gé­die a fait que le pays a occu­pé, fuga­ce­ment, le pre­mier plan des médias.

Haï­ti ne se connaît pas par le talent de ses artistes, les magi­ciens de la fer­raille capables de trans­for­mer les ordures en beau­té, ni par ses exploits his­to­riques dans la guerre contre l’esclavage et l’oppression colo­niale.

Cela vaut la peine de le répé­ter encore une fois, pour que les sourds entendent : Haï­ti fut le pays fon­da­teur de l’indépendance de l’Amérique et le pre­mier qui a vain­cu l’esclavage dans le monde.

Il mérite beau­coup plus que la noto­rié­té née de ses mal­heurs.

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Actuel­le­ment, les armées de quelques pays, y com­pris le mien, conti­nuent d’occuper Haï­ti. Com­ment se jus­ti­fie cette inva­sion mili­taire ? En affir­mant alors qu’Haïti met en dan­ger la sécu­ri­té inter­na­tio­nale.

Rien de nou­veau.

Tout le long du 19ème siècle, l’exemple d’Haïti a consti­tué une menace pour la sécu­ri­té des pays qui conti­nuaient de pra­ti­quer l’esclavage. Tho­mas Jef­fer­son l’avait déjà dit : d’Haïti pro­ve­nait la peste de la rébel­lion. En Caro­line du Sud, par exemple, la loi per­met­tait d’emprisonner tout marin noir, tan­dis que son bateau était au port, compte tenu du risque qu’il pût conta­mi­ner de la peste anti­es­cla­va­giste. Et au Bré­sil, cette peste s’appelait haï­tia­nisme.

Déjà au 20ème siècle, Haï­ti avait été enva­hie par les Marines US, pour être un pays insé­cure pour ses créan­ciers étran­gers. Les enva­his­seurs ont com­men­cé par s’emparer des douanes et ils ont remis la Banque Natio­nale à la City Bank de New York. Et puisqu’ils y étaient, ils sont res­tés dix-neuf ans.

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Le point de pas­sage de la fron­tière entre la Répu­blique Domi­ni­caine et Haï­ti s’appelle « Le mau­vais pas ».

Qui sait, le nom est un signal d’alarme : vous êtes en train d’entrer dans le monde noir, la magie noire, la sor­cel­le­rie…

Le vau­dou, la reli­gion que les esclaves ont appor­tée d’Afrique et qui s’est fait natu­ra­li­ser en Haï­ti, ne mérite pas de s’appeler reli­gion. Du point de vue des pro­prié­taires de la Civi­li­sa­tion, le vau­dou est chose de noirs, d’ignorance, de retard, une pure super­sti­tion. L’ Église Catho­lique, où ne manquent pas les fidèles capables de vendre des ongles de saints et des plumes de l’archange Gabriel, a obte­nu que cette super­sti­tion fût offi­ciel­le­ment inter­dite en 1845, 1860, 1896, 1915 et 1942, sans que le peuple ne se soit au cou­rant.

Mais depuis déjà quelques années, les sectes évan­gé­liques se chargent de la guerre contre la super­sti­tion en Haï­ti. Ces sectes viennent des États-Unis, un pays qui n’a pas d’étage 13 dans ses édi­fices, ni un rang 13 dans ses avions, habi­té par des chré­tiens civi­li­sés qui croient que Dieu a fait le monde en une semaine.

Dans ce pays, le pré­di­ca­teur évan­gé­lique Pat Robert­son a expli­qué à la télé­vi­sion le trem­ble­ment de terre du 2010. Ce ber­ger d’âmes a révé­lé que les noirs haï­tiens avaient conquis l’indépendance à la France à par­tir d’une céré­mo­nie vau­dou, invo­quant l’aide du Diable depuis le plus pro­fond de la jungle haï­tienne. Le Diable, qui leur a don­né la liber­té, a envoyé le trem­ble­ment de terre pour leur pas­ser la fac­ture.

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Jusqu’à quand les sol­dats étran­gers res­te­ront-ils en Haï­ti ? Ils sont arri­vés pour sta­bi­li­ser et pour aider, mais ils sont là depuis sept ans petit-déjeu­nant et désta­bi­li­sant ce pays qui ne les veut pas.

L’occupation mili­taire d’Haïti coûte aux Nations Unies plus de huit cents mil­lions de dol­lars par an.

Si les Nations Unies des­ti­naient ces fonds à la coopé­ra­tion tech­nique et à la soli­da­ri­té sociale, Haï­ti pour­rait rece­voir une bonne impul­sion au déve­lop­pe­ment de son éner­gie créa­trice. Et ain­si se sau­ve­rait de ses sau­veurs armés, qui ont une cer­taine ten­dance à vio­ler, tuer et à offrir des mala­dies fatales.

Haï­ti n’a besoin que per­sonne ne vienne mul­ti­plier ses cala­mi­tés. Il n’a pas besoin non plus de la cha­ri­té de qui que ce soit. Comme le dit si bien un pro­verbe afri­cain ancien, la main qui donne est tou­jours au des­sus de la main qui reçoit.

Mais Haï­ti, oui, a besoin de soli­da­ri­té, méde­cins, écoles, hôpi­taux et une vraie col­la­bo­ra­tion qui rend pos­sible la renais­sance de sa sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, assas­si­née par le Fonds Moné­taire Inter­na­tio­nal, la Banque Mon­diale et d’autres socié­tés phi­lan­thro­piques.

Pour nous, les Lati­no-amé­ri­cains, cette soli­da­ri­té est un devoir de gra­ti­tude : ce sera la meilleure manière de dire grâce à cette petite grande nation qui en 1804 nous a ouvert, avec son exemple conta­gieux, les portes de la liber­té.

Pági­na 12 . Bue­nos Aires, le 28 sep­tembre 2011.

Tra­duit de l’espa­gnol pour El Cor­reo par : Estelle et Car­los Debia­si