Femmes du Mali : Disons non à la guerre par procuration

Le Mali est un pays à la fois agressé, humilié et pris en otage par des acteurs politiques et institutionnels qui n’ont aucun compte à nous rendre, à commencé par la CEDEAO.

“Le pois­son se trompe s’il croit que le pêcheur est venu pour le nour­rir”

Kara­mo­ko Bam­ba (Mou­ve­ment Nko)

“Nous ne vou­lons plus qu’on ignore que, sous nos fou­lards colo­rés, nous ne dis­si­mu­lons pas seule­ment, d’un geste rapide, les ser­pents indomp­tés de nos noires ou blanches che­ve­lures tres­sées, ser­rées, mais des idées.”

” L’Afrique muti­lée “, Ami­na­ta TRAORÉ et Natha­lie M’DELA-MOUNIER
Edi­tions Taa­ma 2012

femmes_mali_travail.png

De la situa­tion dra­ma­tique du Mali, il res­sort une réa­li­té ter­rible qui se véri­fie dans d’autres pays en conflit : l’instrumentalisation des vio­lences faites aux femmes pour jus­ti­fier l’ingérence et les guerres de convoi­tise des richesses de leurs pays. Les femmes afri­caines doivent le savoir et le faire savoir.

Autant l’amputation du Mali des deux tiers de son ter­ri­toire et l’imposition de la cha­ria aux popu­la­tions des régions occu­pées sont humai­ne­ment inac­cep­tables, autant l’instrumentalisation de cette situa­tion, dont le sort réser­vé aux femmes, est mora­le­ment indé­fen­dable et poli­ti­que­ment into­lé­rable.

Nous avons, de ce fait, nous femmes du Mali, un rôle his­to­rique à jouer, ici et main­te­nant, dans la défense de nos droits humains contre trois formes de fon­da­men­ta­lisme : le reli­gieux à tra­vers l’islam radi­cal ; l’économique à tra­vers le tout mar­ché ; le poli­tique à tra­vers la démo­cra­tie for­melle, cor­rom­pue et cor­rup­trice.

Nous invi­tons toutes celles et tous ceux qui, dans notre pays, en Afrique et ailleurs, se sentent concer­nés par notre libé­ra­tion de ces fon­da­men­ta­lismes à joindre leurs voix aux nôtres pour dire “Non” à la guerre par pro­cu­ra­tion qui se pro­file à l’horizon. Les argu­ments sui­vants jus­ti­fient ce refus.

Le déni de démo­cra­tie

La demande de déploie­ment de troupes afri­caines au nord du Mali, trans­mise par la Com­mu­nau­té des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union Afri­caine (UA) aux Nations Unies, repose sur un diag­nos­tic déli­bé­ré­ment biai­sé et illé­gi­time. Il n’est fon­dé sur aucune concer­ta­tion natio­nale digne de ce nom, ni au som­met, ni à la base. Ce diag­nos­tic exclu par ailleurs la lourde res­pon­sa­bi­li­té morale et poli­tique des nations, celles qui ont vio­lé la réso­lu­tion 1973 du Conseil de Sécu­ri­té en trans­for­mant la pro­tec­tion de la ville libyenne de Ben Gha­zi en man­dat de ren­ver­ser le régime de Mouam­mar Kadha­fi et de le tuer. La coa­li­tion des sépa­ra­tistes du mou­ve­ment natio­nal de libé­ra­tion de l’Azawad (MLNA), de Al Kae­da au Magh­reb Isla­mique (AQMI) et de ses alliés qui a vain­cu une armée malienne démo­ti­vée et désor­ga­ni­sée doit éga­le­ment cette vic­toire mili­taire aux arse­naux issus du conflit libyen.

Le même Conseil de Sécu­ri­té va-t-il approu­ver, dans les jours à venir le plan d’intervention mili­taire que les Chefs d’Etat afri­cains ont approu­vé en pré­ten­dant cor­ri­ger ain­si les consé­quences d’une guerre injuste par une guerre tout aus­si injuste ?

Mar­gi­na­li­sée et humi­liée dans la ges­tion de la crise “libyenne”, l’Union Afri­caine peut-elle, doit-elle se lan­cer dans cette aven­ture au Mali sans médi­ter les ensei­gne­ments de la chute du régime de Mouam­mar Kadha­fi ?

Où est la cohé­rence dans la conduite des affaires du conti­nent par les diri­geants afri­cains, dont la plu­part s’était oppo­sé en vain à l’intervention de l’OTAN en Libye, lorsqu’ils s’accordent sur la néces­si­té d’un déploie­ment de forces mili­taires au Mali, aux consé­quences incal­cu­lables.

L’extrême vul­né­ra­bi­li­té des femmes dans les zones en conflit

L’international Cri­sis Group pré­vient, à juste titre, que « Dans le contexte actuel, une offen­sive de l’armée malienne appuyée par des forces de la CEDAEO et/ou d’autres forces a toutes les chances de pro­vo­quer davan­tage de vic­times civiles au Nord, d’aggraver l’insécurité et les condi­tions éco­no­miques et sociales dans l’ensemble du pays, de radi­ca­li­ser les com­mu­nau­tés eth­niques, de favo­ri­ser l’expression vio­lente de tous les groupes extré­mistes et, enfin, d’entraîner l’ensemble de la région dans un conflit mul­ti­forme sans ligne de front dans le Saha­ra ». (« Le Mali : Évi­ter l’escalade » Inter­na­tio­nal Cri­sis Group – http://www.crisisgroup.org/fr- 18 juillet 2012).

Ces consé­quences revêtent une gra­vi­té par­ti­cu­lière pour les femmes. Leur vul­né­ra­bi­li­té qui est sur toutes les lèvres, devrait être pré­sente dans tous les esprits lors des prises de déci­sions, et dis­sua­sive quand la guerre peut être évi­tée. Elle peut l’être. Elle doit l’être, au Mali.

Rap­pe­lons que les cas de viols que nous déplo­rons dans les zones occu­pées du Nord de notre pays risquent de se mul­ti­plier avec le déploie­ment de plu­sieurs mil­liers de sol­dats. A ce risque, il faut ajou­ter celui d’une pros­ti­tu­tion plus ou moins dégui­sée qui se déve­loppe géné­ra­le­ment dans les zones de grande pré­ca­ri­té et par consé­quent les risques de pro­pa­ga­tion du VIH/SIDA. Le plan d’intervention mili­taire sur lequel le Conseil de Sécu­ri­té va se pen­cher pré­voit-il des moyens de mettre réel­le­ment les femmes et les fillettes du Mali à l’abri de ce type de situa­tion désas­treuse ?

Rap­pe­lons éga­le­ment que sur l’ensemble du ter­ri­toire les sanc­tions éco­no­miques impo­sées par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale au peuple malien au nom du retour à un ordre consti­tu­tion­nel dis­cré­di­té affectent consi­dé­ra­ble­ment les groupes vul­né­rables. Les femmes du fait de la divi­sion sexuelle des tâches sont confron­tées au niveau domes­tique à l’énorme dif­fi­cul­té d’approvisionnement des familles en eau, nour­ri­ture, éner­gie domes­tique, médi­ca­ments. Cette lutte quo­ti­dienne et inter­mi­nable pour la sur­vie est déjà en soi une guerre. Dans ces cir­cons­tances de pré­ca­ri­té et de vul­né­ra­bi­li­té des popu­la­tions, et des femmes en par­ti­cu­lier, l’option mili­taire en pré­pa­ra­tion est un remède qui à toutes les chances d’être pire que le mal alors qu’une alter­na­tive paci­fique, éma­nant de la socié­té malienne, civile, poli­tique et mili­taire, sera construc­tive.

Des inco­hé­rences de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale

Cha­cun des puis­sants repré­sen­tants de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » ain­si que la CEDEAO et l’Union Afri­caine ont pro­non­cé des mots à pro­pos de nos mau­dits maux de femmes en situa­tion de conflit.

A tout sei­gneur tout hon­neur, le Pré­sident fran­çais, Fran­çois Hol­lande, qui joue le rôle de chef de file dans la défense de l’option mili­taire, a sou­li­gné la souf­france des femmes « pre­mières vic­times des vio­lences des guerres » (Kin­sha­sa – Qua­tor­zième som­met de l’Organisation Inter­na­tio­nale de la Fran­co­pho­nie).

Et pour­tant, il a décla­ré le 26 sep­tembre 2012, à New York, lors de la réunion spé­ciale sur le Sahel, en marge de l’Assemblée Géné­rale des Nations Unies “Je sais qu’il peut y avoir une ten­ta­tion de mener des négo­cia­tions. Négo­cier avec des groupes ter­ro­ristes ? Il ne peut en être ques­tion. Toute perte de temps, tout pro­ces­sus qui s’éterniserait ne pour­rait faire que le jeu des ter­ro­ristes”.

Il faut savoir ter­mi­ner une guerre”, semblent dire les Pré­si­dents amé­ri­cains et fran­çais. « La guerre d’Afghanistan s’est pro­lon­gée au-delà de la mis­sion ini­tiale. Elle attise la rébel­lion autant qu’elle per­met de la com­battre. Il est temps de mettre fin en bon ordre à cette inter­ven­tion et j’en prends ici l’engagement. » décla­ra le can­di­dat Fran­çois Hol­lande, dans son dis­cours d’investiture à l’élection pré­si­den­tielle.

La Secré­taire d’Etat amé­ri­caine aux affaires étran­gères, Hil­la­ry Clin­ton dont l’escale du 29 octobre 2012, à Alger, avait en par­tie pour objet de convaincre le Pré­sident Abde­la­ziz Bou­te­fli­ka de rejoindre le camp de la guerre, s’était adres­sée aux Chefs d’Etat afri­cains réunis à Addis-Abe­ba en ces termes : « En Répu­blique Démo­cra­tique du Congo, la pour­suite des actes de vio­lences contre les femmes et les filles et les acti­vi­tés des groupes armés dans la région orien­tale du pays, sont pour nous une source constante de pré­oc­cu­pa­tion. L’Union Afri­caine et les Nations Unies ne doivent épar­gner aucun effort en vue d’aider la RDC à réagir à ces crises sécu­ri­taires inces­santes ».

L’initiative du secré­taire des Nations Unies, Ban Kid Moon, inti­tu­lée « Unis pour mettre fin à la vio­lence contre les femmes », lan­cée le 25 jan­vier 2008, accorde une atten­tion par­ti­cu­lière aux femmes de l’Afrique de l’Ouest. C’était avant les guerres en Côte d’Ivoire et en Libye qui ont lar­ge­ment com­pro­mis la réa­li­sa­tion des objec­tifs assi­gnés à cette ini­tia­tive. Nous com­pre­nons sa réserve quant au déploie­ment mili­taire et espé­rons qu’il ne sou­tien­dra pas le plan d’intervention des Chefs d’États de la CEDEAO. La guerre, rap­pe­lons-le, est une vio­lence extrême contre les popu­la­tions civiles, dont les femmes. Elle ne peut que nous éloi­gner des objec­tifs visés par cette ini­tia­tive.

Pour­quoi les puis­sants de ce monde qui se pré­oc­cupent tant du sort des femmes afri­caines ne nous disent pas la véri­té sur les enjeux miniers, pétro­liers et géos­tra­té­giques des guerres.

La pré­si­dente de la com­mis­sion de l’UA, Nko­sa­za­na Dla­mi­ni-Zuma, pour sa part, sou­ligne que “Il est cru­cial que les femmes contri­buent à, et s’impliquent acti­ve­ment dans, la recherche d’une solu­tion au conflit. Leurs voix doivent être enten­dues dans les efforts visant à pro­mou­voir et à conso­li­der la démo­cra­tie dans leur pays. A cette fin, vous pou­vez, sans aucun doute, comp­ter sur le sou­tien de l‘Union Afri­caine, ain­si que sur mon enga­ge­ment per­son­nel. » (Réunion du groupe de sou­tien et de sui­vi de la situa­tion au Mali – 19 novembre 2012)

La nomi­na­tion pour la pre­mière fois d’une femme à ce poste pour­rait être un fac­teur véri­table d’émancipation poli­tique pour les femmes et donc de libé­ra­tion du Conti­nent, si Nko­sa­za­na Dla­mi­ni-Zuma accepte d’élargir la base du débat sur les femmes afri­caines en y inté­grant les enjeux glo­baux qui nous sont dis­si­mu­lées.

femmes_mali.png

Notre triste sta­tut d’otages

Le Mali est un pays à la fois agres­sé, humi­lié et pris en otage par des acteurs poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nels qui n’ont aucun compte à nous rendre, à com­men­cé par la CEDEAO. L’une des tra­duc­tions de cette réa­li­té est l’énorme pres­sion exer­cée sur ce qui reste de l’État malien. Le Pré­sident par inté­rim, Dion­coun­da Trao­ré, est le pre­mier des otages maliens. S’il a cru devoir rap­pe­ler, le 19 octobre 2012, lors de la réunion du groupe de sou­tien et de sui­vi de la situa­tion de notre pays, qu’il n’est pas un Pré­sident pris en otage, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il l’est. Sinon il n’aurait pas répé­té à trois reprises, le 21 sep­tembre 2012, la veille de l’anniversaire de l’indépendance de notre pays qu’il a pri­vi­lé­gie le dia­logue et la concer­ta­tion, et deman­dé aux Nations Unies, trois jours plus tard, une inter­ven­tion mili­taire inter­na­tio­nale immé­diate. « J’ai conscience d’être le pré­sident d’un pays en guerre mais le pre­mier choix est le dia­logue et la négo­cia­tion. Le deuxième choix est le dia­logue et la négo­cia­tion et », insiste-t-il « le troi­sième choix demeure le dia­logue et la négo­cia­tion. Nous ferons la guerre si nous n’avons pas d’autre choix… », a‑t-il décla­ré dans son dis­cours à la nation avant de chan­ger d’avis.

Au-delà du pré­sident inté­ri­maire, nous sommes tous des otages pri­son­niers d’un sys­tème éco­no­mique et poli­tique inéga­li­taire et injuste qui excelle dans l’art de bri­ser les résis­tances à coup de chan­tage au finan­ce­ment. La sup­pres­sion de l’aide exté­rieur se tra­duit cette année 2012 par un manque à gagner de 429 Mil­liards de francs CFA. La qua­si tota­li­té des inves­tis­se­ments publics sont sus­pen­dus. La fer­me­ture de nom­breuses entre­prises a occa­sion­née licen­cie­ments et chô­mage tech­nique pour des dizaines de mil­liers de tra­vailleurs alors que les prix des den­rées ali­men­taires conti­nuent de flam­ber. Les pertes les plus impor­tantes sont enre­gis­trées dans les sec­teurs du bâti­ment et des tra­vaux publics. Le tou­risme, l’artisanat, l’hôtellerie et la res­tau­ra­tion, qui subis­saient depuis 2008 les consé­quences de l’inscription du Mali sur la liste des pays à risques, sont gra­ve­ment affec­tés alors qu’ils consti­tuaient des sources de reve­nus sub­stan­tiels pour les régions aujourd’hui occu­pées, notam­ment celle de Tom­bouc­tou.

Réfé­rence est faite au sta­tut d’otage non point pour dédra­ma­ti­ser l’épreuve insup­por­table des otages euro­péens et de leurs familles mais pour rap­pe­ler l’égale gra­vi­té de la situa­tion de tous les êtres humains pié­gés dans des sys­tèmes dont ils ne sont pas per­son­nel­le­ment res­pon­sables. La ques­tion est tou­te­fois de savoir com­ment agir de telle sorte que notre pays retrouve son inté­gri­té ter­ri­to­riale et la paix, et que les six Fran­çais déte­nus par AQMI retrouvent leurs familles sains et saufs, sans que ces libé­ra­tions n’ouvrent la voie à une inter­ven­tion mili­taire qui met­trait en péril la vie des cen­taines de mil­liers d’habitants du Nord Mali qui sont autant d’otages.

La guerre par pro­cu­ra­tion

Le choix de la guerre se nour­rit d’une connais­sance insuf­fi­sante des véri­tables enjeux. Jacques Atta­li donne à ceux qui veulent s’en sai­sir, une clef de lec­ture qui prouve s’il en était besoin que l’intervention mili­taire envi­sa­gée est une guerre par pro­cu­ra­tion. Selon lui, la France doit agir « … parce que cette région (le Sahel) peut deve­nir une base arrière de for­ma­tion de ter­ro­ristes et de kami­kazes qui vien­dront s’attaquer aux inté­rêts occi­den­taux un peu par­tout dans la région ; et même, par de mul­tiples moyens de pas­sage, en Europe. Ils ne sont encore que quelques cen­taines ; si rien n’est fait, ils seront bien­tôt plu­sieurs mil­liers, venus du Pakis­tan, d’Indonésie et d’Amérique Latine. Et les gise­ments d’uranium du Niger, essen­tiels à la France, ne sont pas loin. » (Blog Atta­li. 28 mai 2012.)

La dis­tri­bu­tion des rôles entre la France, la CEDEAO, l’Union Afri­caine, l’Europe et l’ONU est cla­ri­fiée. La CEDEAO, dont de nom­breux Maliens et Afri­cains ne com­pre­naient pas jusqu’ici le jeu trouble est en mis­sion au Mali. Selon Jacques Atta­li, l’organisation sous régio­nale devait agir « pour redon­ner aux auto­ri­tés civiles les moyens de déci­der, sans peur, de réta­blir la sécu­ri­té, de restruc­tu­rer l’appareil mili­taire et de faire redé­mar­rer l’activité éco­no­mique ; au Nord, pour mettre fin à cette séces­sion, il fau­dra une action mili­taire sur le ter­rain, avec un appui logis­tique à dis­tance, des moyens d’observation, des drones et une capa­ci­té d’encadrement stra­té­gique.

Qui peut faire tout cela ? Evi­dem­ment pas le gou­ver­ne­ment malien tout seul, qui n’a ni armes, ni auto­ri­té. Pas non plus la CEDEAO qui n’a pas les moyens mili­taires suf­fi­sants pour assu­rer l’ensemble de l’action néces­saire et qui ne peut même pas espé­rer en rece­voir la demande du gou­ver­ne­ment malien, sous influence de forces incer­taines. Pas non plus l’Union Afri­caine, en tout cas pas seule. Alors qui ? l’ONU ? l’OTAN ? La ques­tion va se poser très vite. Elle est, à pré­sent, posée. Là encore, l’Europe devrait évi­dem­ment être unie et se mettre en situa­tion de déci­der et d’agir. Elle ne l’est pas. Or, si les média­tions actuelles échouent, il sera bien­tôt néces­saire de réflé­chir à mettre en place une coa­li­tion du type de celle qui a fonc­tion­né en Afgha­nis­tan. Avant qu’un équi­valent du 11 sep­tembre 2001 ne vienne l’imposer »(Le Blog de Jacques Atta­li : le 28 mai 2012)

Tout est donc clair. La guerre envi­sa­gée au Mali s’inscrirait dans le pro­lon­ge­ment de celle de l’Afghanistan, d’où la France et les États Unis se retirent pro­gres­si­ve­ment après onze années de com­bats et de lourdes pertes en hommes, en maté­riel et finance. Le Sahel étant la zone d’influence de la France, celle-ci prend la direc­tion des affaires concer­nant le Mali et sous-traite la vio­lence mili­taire à la CEDEAO. Ce trans­fert fait poli­ti­que­ment cor­rect pour ne pas être accu­sé de colo­nia­lisme et d’impérialisme, mais aus­si pour réduire le coût de la guerre et ne pas enre­gis­trer d’autres pertes en vies humaines. Les opi­nions publiques occi­den­tales tolèrent de moins en moins que leurs res­sor­tis­sants meurent dans la défense de « nos » causes. Ain­si, au même titre que les tirailleurs séné­ga­lais, les troupes afri­caines sont appe­lées à prê­ter main forte à la France.

La mon­dia­li­sa­tion des maux et des réseaux

Le radi­ca­lisme reli­gieux n’a pas besoin, dans un tel contexte, du nord du Mali pour se répandre en Afrique de l’Ouest et dans le monde. L’économie mon­dia­li­sée sur la base de l’injustice et des inéga­li­tés est une machine à broyer les éco­no­mies locales, les socié­tés et les cultures qui lui offrent le ter­reau néces­saire.

De la mer rouge à l’Atlantique, de l’Afghanistan au Nige­ria, de Tou­louse, où Moha­med Merah a agi et a été abat­tu, à Tom­bouc­tou, les enjeux sont à la fois idéo­lo­giques, civi­li­sa­tion­nels, iden­ti­taires, mais aus­si éco­no­miques, poli­tiques et géos­tra­té­giques. Les acteurs et les forces en pré­sence sont à peu près les mêmes, avec des variantes locales à mani­pu­ler telle que la rébel­lion toua­reg au Mali.

Par ailleurs, Afghans, Pakis­ta­nais, Algé­riens et autres prê­cheurs ne sont pas de nou­veaux venus au Mali. Ils ont fait leur appa­ri­tion dans les mos­quées, à par­tir de la décen­nie 90, au moment où les consé­quences sociales et humaines dra­ma­tiques des Pro­grammes d’Ajustement Struc­tu­rel (PAS) sur l’emploi, le reve­nu et le lien social com­men­çaient à se faire sen­tir.

La pers­pec­tive « bade­nya » comme alter­na­tive à la guerre

Des femmes maliennes et afri­caines bien impré­gnées des enjeux et des rouages mor­ti­fères de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale n’en cau­tionnent pas les guerres. Aux valeurs guer­rières et pré­da­trices de l’ordre éco­no­mique domi­nant, nous oppo­sons des valeurs paci­fistes, qui nous récon­ci­lient les uns avec les autres, ain­si qu’avec le reste du monde. Bade­nya, (enfants de la mère) est l’une de ces valeurs que nous nous devons, femmes du Mali, de culti­ver d’avantage et d’opposer à la valeur mas­cu­li­ne­fa­de­nya (les enfants du père) qui dans sa ver­sion ultra­li­bé­rale auto­rise la course effré­née et fra­tri­cide au pro­fit, au point de bra­der des entre­prises publiques ren­tables, de céder des terres agri­coles aux domi­nants et d’accepter la par­ti­tion du ter­ri­toire natio­nal.

Pro­fon­dé­ment ancré dans la pers­pec­tive bade­nya, notre refus de la guerre plonge ses racines dans une concep­tion de la pro­créa­tion selon laquelle mettre un enfant au monde est déjà une manière de mon­ter au front (muso­kele). Et trop nom­breuses sont celles qui par­mi nous péris­sent en enfan­tant. Nous bataillons jour après jour contre la faim, la pau­vre­té, la mala­die, pour que chaque enfant gran­disse, tra­vaille, s’assume et assume sa part de res­pon­sa­bi­li­té.

Aus­si, en chaque sol­dat, comme en chaque rebelle et en chaque nou­veau conver­ti au dji­ha­disme qui vont s’affronter en cas de guerre, cha­cune de nous recon­naît un frère, un fils, un neveu, un cou­sin. Hier, ils étaient en quête d’un sta­tut social à tra­vers l’emploi, le reve­nu ou alors un visa. Ce fut sou­vent en vain… A pré­sent, ils ont entre leurs mains trem­blantes des armes de guerre.

La luci­di­té et la matu­ri­té poli­tique devront être nos armes dans ce monde sans foi ni loi. Il n’y a aucune rai­son que le Mali s’engage sur un ter­rain où la France et les États Unis d’Amérique reculent, en dépit de la puis­sance de feu de l’OTAN.

A l’économie de la guerre, nous femmes du Mali, oppo­sons l’économie de la vie en fai­sant de la tran­si­tion en cours une occa­sion his­to­rique de rele­ver le triple défi du savoir, de la citoyen­ne­té et du dia­logue. Les évo­lu­tions en cours sur le ter­rain, dont la volon­té de négo­cia­tion d’Ansar Dine et du MNLA, la modi­fi­ca­tion constante des rap­ports de force ain­si que des stra­té­gies et des inter­ac­tions entre les dif­fé­rents groupes pré­sents, doivent être exa­mi­nées avec l’attention néces­saire de manière, non seule­ment à évi­ter une guerre poten­tiel­le­ment tra­gique mais aus­si à écar­ter les écueils des accords pas­sés.

Les concer­ta­tions natio­nales envi­sa­gées depuis des mois doivent se tenir enfin, per­met­tant à la socié­té malienne dans son ensemble de se retrou­ver et de défi­nir elle-même les bases et les condi­tions d’une solu­tion concer­tée (et non impo­sée) au conflit pré­sent. Nous, femmes du Mali, y contri­bue­rons plei­ne­ment, comme demain nous contri­bue­rons à la refon­da­tion de la démo­cra­tie dans notre pays selon des valeurs de socié­té et de culture qui nous sont fami­lières.

Il s’agit, en somme, de cré­di­bi­li­ser, de ren­for­cer la capa­ci­té d’analyse, d’anticipation et de pro­po­si­tion de la socié­té malienne, civile, poli­tique et mili­taire.

Nous deman­dons à toutes celles et à tous ceux qui par­tagent notre approche d’interpeller immé­dia­te­ment les prin­ci­paux acteurs de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, par écrit ou sous toutes autres formes d’expression, en plai­dant pour que le Conseil de Sécu­ri­té n’adopte pas une réso­lu­tion auto­ri­sant le déploie­ment de mil­liers de sol­dats au Mali.

Signa­taires : Ami­na­ta D. TRAORE ; SISSOKO Safi SY ; SANOGO Syl­vie KONE ; IMBO Mama SY ; Kadia­tou TOURE ; TRAORE Séli­kè­né SIDIBE(Vieux) ; DICKO Rokia SACKO ; Ténin DIAKITE ; DOUMBIA Fan­ta DIALLO ; KONE Mamou TOURE ; TRAORE Sara­ta SANOGO ; TRAORE Pen­da DIALLO ; DIABATE Kadia­tou KOUYATE ; Ami­na­ta BOCOUM ; Oumou KODIO ; Assa­tou KAREMBE ; Awa KOÏTA ; Ami­na­ta DOUMBIA ; Fatou­ma­ta COULIBALY ; Bad­ji BOIRE ; Awa TOURE ; Bin­tou KONE ; Fatou­ma­ta MARIKO ; Mariam KONE ; Mina­ta DIARRA ; Oumou KEITA ; Kadia­tou DIALLO ; Kan­kou KONE ; Rokia NIARE ; Kadia DJIRE ; Ada NANTOUMA ; Awa COULIBALY ; Soun­gou­ra DOUMBIA ; Fan­ta KANTE ; Safia­tou COULIBALY ; Dja­ba TANGARA ; KONE Mama DIARRA ; Ismael DIABATE ; Kara­mo­ko BAMBA ; Doum­bi FAKOLY ; Coum­ba SOUKO ; Cla­riste SOH-MOUBE ; Natha­lie M’DELA-MOUNIER ;