Grèce : « un pays en train d’être saigné à blanc et détruit par ceux qui prétendent le sauver »

Intervention à la Conférence de Londres contre l’austérité organisée par la Coalition of Resistance (1er octobre 2011).

Sonia Mitra­lias (Σόνια Μητραλιά)

Image_3-92.png Je viens de Grèce, un pays en train d’être sai­gné à blanc et détruit par ceux qui pré­tendent le sau­ver, le Fonds Moné­taire Inter­na­tio­nal, la Banque Cen­trale Euro­péenne et la Com­mis­sion Euro­péenne. Après l’adoption, l’application et surtout…l’échec des quatre trai­te­ments de choc appe­lés Memo­ran­da, et l’application actuel­le­ment du cin­quième, qui est le plus dur et inhu­main, la Grèce n’est plus le pays qu’on connais­sait : Main­te­nant, les rues se vident après le cou­cher du soleil, les res­tau­rants cherchent déses­pé­ré­ment des clients et les maga­sins des rues com­mer­çantes déser­tées tombent en ruine. Le pour­quoi de cette méta­mor­phose est don­né par ces quelques chiffres : Les sala­riés et les retrai­tés ont déjà per­du 30%-50% et par­fois même plus de leur pou­voir d’achat. Ce qui a comme consé­quence qu’environ 30% des maga­sins ou 35% des pompes a essence sont fer­mées pour tou­jours. Que le chô­mage attein­dra pro­ba­ble­ment 30% l’année pro­chaine. Qu’on aura 40% de moins d’hôpitaux et de lits d’hôpitaux, ou que l’Etat grec se trou­vant, il y a quelques jours, dans l’incapacité de four­nir des livres sco­laires à ses éco­liers, les invite à en faire des pho­to­co­pies (!), etc. etc. En somme, que la faim, oui la faim, com­mence à faire son appa­ri­tion dans les grandes villes tan­dis que les sui­cides se mul­ti­plient dans un pays plon­gé dans le stress et le déses­poir…

Cepen­dant, les Grecs ne sont pas seule­ment déses­pé­rés. Ils sont aus­si com­bat­tifs, ils résistent, ils luttent. Sur­tout, après l’apparition fin mai 2011 du mou­ve­ment des Aga­nak­tis­me­ni, des Indi­gnés Grecs, qui a rem­pli les places des cen­taines de villes grecques avec d’énormes foules radi­ca­li­sées ayant deux mots d’ordre prin­ci­paux : « On ne doit rien, on ne vend rien, on paye rien ». Et « qu’ils s’en aillent tous »…

Mais atten­tion : résis­ter en Grèce a l’époque de l’austérité bar­bare des Memo­ran­da n’est pas chose facile. D’abord, à cause de la répres­sion qui est ter­rible, métho­dique, inhu­maine. Ensuite, en rai­son de l’importance de l’enjeu : la Grèce consti­tue actuel­le­ment un cas test mon­dial, un véri­table labo­ra­toire pla­né­taire dans lequel sont tes­tées les capa­ci­tés de résis­tance des peuples aux plans d’ajustement struc­tu­rels aux temps de la grande crise des dettes publiques. En somme, tous les regards, tant de ceux d’en haut comme de ceux d’en bas, sont tour­nés jour après jour vers ce petit pays euro­péen qui a la mal­chance d’être deve­nu le cobaye mon­dial du néo­li­bé­ra­lisme le plus cynique. La consé­quence en est que pour faire abou­tir la moindre reven­di­ca­tion, il faut pra­ti­que­ment ren­ver­ser le pou­voir et faire, ni plus ni moins, la révo­lu­tion !

La leçon que nous tirons de cette situa­tion tota­le­ment inédite est que, aujourd’hui beau­coup plus qu’hier, il n’y a pas de salut a l’intérieur des fron­tières natio­nales. Que face à la Sainte Alliance des gou­ver­nants et de ceux d’en haut, la coor­di­na­tion et la mise en réseau des résis­tances de ceux d’en bas consti­tue la condi­tion sine qua non de tout espoir de suc­cès ! En mots plus simples, pour que le test grec ne tourne pas a l’avantage de nos bour­reaux de la tris­te­ment célèbre Troï­ka, c’est-à-dire le FMI, la Banque Cen­trale Euro­péenne et la Com­mis­sion Euro­péenne, il faut au plus vite qu’on unisse nos forces, qu’on forme la Sainte Alliance de ceux d’en bas !

Ce n’est pas donc un hasard que la pre­mière confé­rence inter­na­tio­nale contre la dette et les mesures d’austérité ait été orga­ni­sée à Athènes au début de mai 2011, par l’Initiative grecque pour une com­mis­sion inter­na­tio­nale d’audit de la dette publique, un mou­ve­ment, dont je suis membre fon­da­teur. Le grand suc­cès de cette pre­mière Confé­rence inter­na­tio­nale nous avait agréa­ble­ment sur­pris mais, en réa­li­té, il était dou­ble­ment pré­mo­ni­toire : d’abord, parce que deux semaines plus tard, le mou­ve­ment des Indi­gnés grecs fai­sait son irrup­tion sur la scène sociale et poli­tique du pays en occu­pant la place Syn­tag­ma d’Athènes. Ensuite, parce qu’il deve­nait de plus en plus clair non seule­ment que la ques­tion de dette publique se trouve a la racine des tous les grands pro­blèmes de notre temps, mais que la mobi­li­sa­tion indé­pen­dante autour de la demande d’audit de cette dette publique était plus que pos­sible, car elle répon­dait a une vraie demande popu­laire !

Je crois que la leçon qu’on peut tirer de l’expérience de l’Initiative grecque pour une Com­mis­sion d’audit de la dette publique n’est plus valable seule­ment pour la Grèce. Elle l’est aus­si pour tous les autres pays atta­qués par les mar­chés finan­ciers, la Troï­ka et le capi­tal : l’audit des dettes publiques peut, à pre­mière vue, paraitre une acti­vi­té ingrate, peu atti­rante et réser­vée aux spé­cia­listes, mais en réa­li­té elle est capable d’inspirer et même de mobi­li­ser des grandes foules à deux condi­tions : D’abord, qu’elle soit tota­le­ment indé­pen­dante des ins­ti­tu­tions et appuyée par les citoyens mobi­li­sés dans leurs quar­tiers, leurs lieux de tra­vail et d’étude. Et ensuite, qu’elle vise clai­re­ment à iden­ti­fier la part illé­gi­time de la dette afin de l’annuler et ne pas la payer !

Cinq mois après cette pre­mière confé­rence inter­na­tio­nale d’Athènes contre la dette et les mesures d’austérité, on peut mesu­rer le che­min par­cou­ru : l’Initiative grecque est en train de faire des émules presque par­tout en Europe, au sud et au nord, a l’ouest comme a l’est. La tâche qu’impose à nous tous une telle situa­tion est mani­feste : ces mou­ve­ments et ces cam­pagnes autour de l’audit de la dette publique doivent au plus vite se ren­con­trer et se mettre en réseaux. Et tout cas afin de rendre leur action plus effi­cace et répondre aux expec­ta­tives des popu­la­tions, avant qu’il ne soit pas trop tard pour tout le monde…

C’est exac­te­ment à cette tâche que s’adonne le CADTM, le Comi­té pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, dont je suis aus­si membre, et qui com­bine son exper­tise –fruit de 20 ans de luttes aux côtés des pauvres du Sud de la Pla­nète- avec sa pré­sence sur le ter­rain de luttes dans plu­sieurs pays euro­péens. L’apport théo­rique et pra­tique du CADTM dans le déve­lop­pe­ment du mou­ve­ment contre la dette et l’austérité en Grèce mais aus­si dans d’autres pays, a été et reste très impor­tant. Mais je crains que pour pou­voir répondre aux nou­veaux défis qui nous sont lan­cés par une situa­tion de véri­table guerre a mort entre riches et pauvres, il fau­dra beau­coup plus que le CADTM, que tous les réseaux inter­na­tio­naux qui se battent avec cou­rage contre la dette et l’austérité. Il fau­dra beau­coup plus de forces mili­tantes, beau­coup plus d’élaboration pro­gram­ma­tique et sur­tout beau­coup plus de coor­di­na­tion par-delà les fron­tières natio­nales.

Je vou­drais main­te­nant ter­mi­ner avec quelque chose qui me tient à cœur : l’organisation auto­nome, ou plu­tôt l’auto-organisation et la lutte des femmes contre la dette et l’austérité. Si les femmes sont les pre­mières vic­times de l’agression néo­li­bé­rale en cours contre les sala­riés et toute la socié­té, ce n’est pas seule­ment parce qu’elles sont licen­ciées en masse et les pre­mières. C’est sur­tout parce que ce qui consti­tue un pilier de cette agres­sion, c’est-à-dire la des­truc­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, a comme consé­quence directe que les femmes sont obli­gées d’assumer en famille les tâches d’utilité publique assu­mées jusqu’à hier par l’Etat. En somme, les femmes sont désor­mais appe­lées a assu­rer chez elles, en pri­vé, les ser­vices offerts jadis par les jar­dins d’enfants, les hôpi­taux, les hos­pices pour vieillards, les caisses de chô­mage, les asiles psy­chia­triques, et même par la sécu­ri­té sociale. Et tout ca abso­lu­ment gra­tis ! Et en plus, tout ca enve­lop­pé dans l’emballage idéo­lo­gique d’un retour for­cé a la mai­son et a la famille impo­sé par une pré­ten­due « nature » de la femme accep­tée seule­ment comme… l’esclave obéis­sante des autres ! En somme par un retour au patriar­cat le plus abject, qui est d’ailleurs com­bi­né avec une attaque fron­tale contre les quelques droits qui nous res­tent, à nous femmes…

Ma conclu­sion sera caté­go­rique : voi­là pour­quoi les femmes doivent s’organiser de façon auto­nome pour lut­ter contre la dette et l’austérité. Si elles ne le font pas, il n’y aura per­sonne d’autre qui le fera à leur place…

Je vous remer­cie.


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