La Havane d’Eusebio Leal : une utopie en résurrection ?

Nous ne renonçons pas à être romantiques ni ne ressentons de honte pour cela à une époque marquée par des événements apocalyptiques.

Com­mu­ni­ca­tion pré­sen­tée lors de la jour­née d’études orga­ni­sée par Gra­di­va — Créa­tions au fémi­nin, « Le fémi­nin : une uto­pie ? », Uni­ver­si­té Paris-Sor­bonne, Ins­ti­tut d’études ibé­riques et his­pa­no-amé­ri­caines, 4 juin 2011.

Salim Lam­ra­ni : Doc­teur des Études ibé­riques et lati­no-amé­ri­caines de l’Université Paris Sor­bonne-Paris IV, Salim Lam­ra­ni est ensei­gnant char­gé de cours à l’Université Paris Sor­bonne-Paris IV ain­si qu’à l’Université Paris-Est Marne-la-Val­lée, et jour­na­liste fran­çais, spé­cia­liste des rela­tions entre Cuba et les États-Unis.

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Ale­jo Car­pen­tier, dans un vibrant hom­mage à sa ville natale, la sur­nom­mait « La Ciu­dad de las colum­nas », en rai­son de la magie de ses innom­brables piliers et colonnes d’essence baroque qui font de La Havane un lieu unique en Amé­rique latine. Avec son des­tin si sin­gu­lier dans l’histoire du conti­nent, la ville natale de José Martí est un espace mythique qui ne peut lais­ser indif­fé­rente l’âme humaine en ver­tu de son extra­or­di­naire pou­voir d’enchantement. Fruit du mélange de styles archi­tec­tu­raux divers d’origine maure, espa­gnole, fran­çaise, ita­lienne, grecque et romaine, la capi­tale cubaine se défi­nit avant tout par son syn­cré­tisme si par­ti­cu­lier.

L’excellence du baroque cubain se trouve dans la Pla­za de la Cate­dral, le style néo­clas­sique dans le Pala­cio de Alda­ma, le néo­go­thique dans la Igle­sia de Rei­na, l’Art nou­veau dans la Gare cen­trale, l’Université de La Havane ou le Capi­to­lio, l’Art Déco dans l’édifice Bacardí, une com­bi­nai­son d’essence colo­niale et sovié­tique dans le Pala­cio de Conven­ciones, la pré­sence du moder­nisme dans l’impressionnant édi­fice Foc­sa ou l’influence byzan­tine dans la Cathé­drale Ortho­doxe.

À ce sujet, Car­pen­tier écri­vait : « La vieille ville, jadis appe­lée intra­mu­ros, ville en ombre, faite pour l’exploitation des ombres, ombre, elle-même, lorsqu’on l’imagine en contraste avec tout ce qui, au fil du temps, a ger­mé, pous­sé, vers l’ouest, depuis le début de ce siècle, où la super­po­si­tion de styles, l’innovation de styles, bons et mau­vais, davan­tage mau­vais que bons, ont créé à La Havane ce style sans style qui à la fin, par pro­ces­sus de sym­biose, s’amalgame, s’érige dans un baro­quisme par­ti­cu­lier qui fait fonc­tion de style, en s’inscrivant dans l’histoire des com­por­te­ments urba­nis­tiques. Parce que, peu à peu, de l’aspect bigar­ré, entre­mê­lé, emboi­té entre des réa­li­tés dis­tinctes, ont sur­gi peu à peu les constantes d’une allure géné­rale qui dis­tingue La Havane des autres villes du conti­nent. »

Un peu d’histoire

Fon­dée le 16 novembre 1519 par le conquis­ta­dor espa­gnol Die­go Velás­quez de Cuél­lar, La Havane, tra­ver­sée notam­ment par les fleuves Almen­dares, Martín Pérez, Quibú, Cojí­mar et Bacu­ra­nao, s’étend aujourd’hui sur plus de 720 kilo­mètres car­rés, que se par­tagent deux mil­lions d’âmes. Elle est divi­sée en quinze muni­ci­pa­li­tés. La figure de San Cristó­bal, patron de la ville, veille sur la plus grande métro­pole de l’archipel, qui abrite éga­le­ment le prin­ci­pal port natio­nal et consti­tue le centre poli­tique, éco­no­mique et cultu­rel de Cuba.

D’après les his­to­riens, le cacique tai­no Haba­gua­nex don­na son nom à la capi­tale cubaine, qui est aus­si la sixième ville fon­dée par la Cou­ronne espa­gnole dans l’île. Sur la Pla­za de Armas, centre poli­tique de l’époque colo­niale, le monu­ment El Tem­plete célèbre la fon­da­tion de la ville. On peut lire sur sa colonne com­mé­mo­ra­tive éri­gée par le gou­ver­neur Fran­cis­co Caji­gal de la Vega en 1754 une ins­crip­tion en latin que l’on peut tra­duire comme suit : « Retiens ton pas, mar­cheur, orne ce site d’un arbre, d’un fro­ma­ger, je dirai plu­tôt signe mémo­rable de la pru­dence et ancienne reli­gion de la jeune ville, car cer­tai­ne­ment sous son ombre fut immo­lé solen­nel­le­ment dans cette ville l’auteur de la san­té. La réunion des pru­dents conseillers eut lieu pour la pre­mière fois il y a plus de deux siècles : il était conser­vé par une tra­di­tion per­pé­tuelle : cepen­dant, il céda au temps. Tu ver­ras une image gra­vée aujourd’hui dans la pierre, c’est-à-dire le der­nier jour de novembre de l’année 1754. »

Contre vents et marées, La Havane sut pré­ser­ver son authen­ti­ci­té, en dépit des attaques de pirates et cor­saires fran­çais qui la rédui­sirent en cendres à maintes reprises durant la pre­mière moi­tié du XVIème siècle, plus pré­ci­sé­ment en 1538 et 1555. En 1556, grâce à la créa­tion du sys­tème de flottes pour le com­merce entre la Pénin­sule ibé­rique et l’Amérique latine, La Havane devint le pre­mier port du conti­nent. En 1561, la Cou­ronne espa­gnole déci­da de faire de la ville le centre du Nou­veau Monde en y concen­trant les navires char­gés d’or, de laine, d’émeraude, de cuirs, d’épices et de matières pre­mières ali­men­taires, en pro­ve­nance des colo­nies amé­ri­caines et à des­ti­na­tion de la pénin­sule. Pour pro­té­ger ces fabu­leuses richesses, des défenses mili­taires furent édi­fiées à l’entrée de la Baie de La Havane à des empla­ce­ments stra­té­giques, avec la construc­tion des majes­tueux châ­teaux de la Real Fuer­za, la Pun­ta et los Tres Reyes del Mor­ro. La Havane devint ain­si la ville la mieux pro­té­gée du conti­nent, « la Clé du Nou­veau Monde et rem­part des Indes Occi­den­tales ».

Lorsque Phi­lippe II confé­ra à La Havane le titre de ville le 20 décembre 1592, plu­sieurs églises et cou­vents avaient été édi­fiés don­nant un aspect cita­din à la future capi­tale. Le gou­ver­neur de Cuba y avait déjà éta­bli sa rési­dence offi­cielle depuis près de trente ans, délais­sant San­tia­go de Cuba, siège his­to­rique du gou­ver­ne­ment de l’île. Conscient de son impor­tance stra­té­gique, les dif­fé­rents rois d’Espagne n’eurent de cesse de la for­ti­fier tout au long du XVIIe pour dis­sua­der les puis­sances étran­gères de s’en empa­rer. Enfin, en 1607, La Havane fut dési­gnée capi­tale de l’île par un Ordre Royal qui divi­sa éga­le­ment le pays en deux gou­ver­ne­ments : un à La Havane et l’autre à San­tia­go, le second étant subor­don­né au pre­mier.

Au même moment, la ville fut édi­fiée en uti­li­sant le bois, maté­riau dis­po­nible en abon­dance dans l’île, lequel fut mélan­gé aux dif­fé­rents styles impor­tés d’Espagne et plus pré­ci­sé­ment des îles Cana­ries, créant ain­si un syn­cré­tisme archi­tec­tu­ral d’une excep­tion­nelle richesse et d’une rare beau­té, qui serait la marque de fabrique de la capi­tale cubaine.

Lorsqu’en 1649, une épi­dé­mie de peste en pro­ve­nance de Car­ta­ge­na de Indias en Colom­bie exter­mi­na un tiers de sa popu­la­tion, La Havane, tel un phœ­nix sut faire face à cette tra­gé­die et renaitre de ses cendres. Elle put de nou­veau arbo­rer son bla­son – qui fut offi­cia­li­sé le 30 novembre 1665 par la reine Marie-Anne d’Autriche, veuve de Phi­lippe IV –, ayant pour emblèmes héral­diques les trois pre­miers châ­teaux forts de la ville, La Real Fuer­za, los Tres San­tos et San Sal­va­dor de la Pun­ta en forme de trois tours d’argent sur un fond bleu, et une clé d’or sym­bo­li­sant la porte du Nou­veau Monde.

Au XVIIe siècle, La Havane éten­dit son ter­ri­toire avec la construc­tion de nom­breux édi­fices civils, mili­taires et reli­gieux tels que l’Hôpital San Láza­ro, le châ­teau El Mor­ro et le couvent San Agustín, sans oublier la fon­taine de la Doro­tea de la Luna en La Chor­re­ra, le monas­tère San­ta Tere­sa, le couvent San Felipe Neri ou l’ermitage del Humil­la­de­ro.

Lorsque le 6 juin 1762, La Havane fut atta­quée par l’impressionnante armée navale bri­tan­nique de George Pocock avec ses cin­quante navires de guerre et ses 14 000 sol­dats, les habi­tants de la ville lui oppo­sèrent une résis­tance héroïque durant deux mois d’âpres com­bats. Mais face à la supé­rio­ri­té mili­taire de l’Angleterre, La Havane tom­ba entre les mains de la cou­ronne anglaise qui l’occupa pen­dant onze mois. En 1763, une négo­cia­tion entre Madrid et Londres débou­cha sur la libé­ra­tion de la ville en échange de La Flo­ride. Cette année-là, juste après le départ des Bri­tan­niques, débu­ta la construc­tion de la for­te­resse San Car­los de la Cabaña – la plus impor­tante jamais édi­fiée par l’Espagne en Amé­rique – qui dure­rait onze ans, afin de pré­ser­ver la ville des futures attaques et de faire de la baie de La Havane un bas­tion impre­nable.

Au XIXe siècle, la ville se moder­ni­sa avec la créa­tion du pre­mier che­min de fer en 1837 entre La Havane et Güines, de 51 kilo­mètres, construit prin­ci­pa­le­ment par la labo­rieuse et dis­crète com­mu­nau­té chi­noise qui compte aujourd’hui près de 100 000 âmes. Cuba devint ain­si le cin­quième pays du monde à dis­po­ser d’un che­min de fer et le pre­mier de l’aire his­pa­no­phone. L’édification de mul­tiples centres cultu­rels tels que le Théâtre Tacón, le théâtre Coli­seo ou le Liceo Artís­ti­co y Lite­ra­rio trans­for­ma la ville en l’une des réfé­rences artis­tiques et intel­lec­tuelles du conti­nent. Le déve­lop­pe­ment de l’industrie sucrière et du tabac fit de La Havane un lieu extrê­me­ment pros­père, au point qu’en 1863, les murailles de la ville furent détruites afin d’étendre sa super­fi­cie et de construire de nou­veaux édi­fices en tous genres. Ce fut à cette période, en 1854 exac­te­ment que fut éri­gé le cime­tière Colón, musée à ciel ouvert d’une richesse archi­tec­tu­rale unique, et plus grande nécro­pole du monde après le cime­tière Sta­glie­no de Gênes.

En 1898, les Etats-Unis pro­fi­tèrent de l’explosion du cui­ras­sé Maine dans la baie de La Havane pour inter­ve­nir dans la Seconde Guerre d’indépendance de Cuba et frus­trer les rêves d’émancipation de l’île. Ils l’occupèrent jusqu’en 1902 et la trans­for­mèrent en un pro­tec­to­rat en y ins­tal­lant à la tête de la nation Tomás Estra­da Pal­ma, citoyen éta­su­nien et annexion­niste convain­cu qui accep­ta l’infâme amen­de­ment Platt.

Durant la période répu­bli­caine, et plus pré­ci­sé­ment dans les années 1930, d’innombrables construc­tions émer­gèrent à La Havane, avec l’apparition de somp­tueux hôtels de luxe, de casi­nos flam­boyants et des clubs noc­turnes plus ruti­lants les uns que les autres, tous contrô­lés par la mafia de Meyer Lans­ky et de Lucky Lucia­no avec la béné­dic­tion du dic­ta­teur Ful­gen­cio Batis­ta. Il suf­fit de men­tion­ner l’Hôtel Natio­nal de Cuba, joyau archi­tec­tu­ral édi­fié en 1930 en plein quar­tier du Veda­do, à quelques pas du légen­daire Malecón, qui donne à La Havane sa sil­houette si fémi­nine. Monu­ment natio­nal, il est l’un des sym­boles de l’histoire, de la culture et de l’identité cubaine. Le Foc­sa et l’hôtel Haba­na libre sont éga­le­ment des ves­tiges de l’époque où La Havane était la capi­tale conti­nen­tale du plai­sir et de l’oisiveté, fré­quen­tée par les grands du monde, de Wins­ton Chur­chill à Frank Sina­tra.

Depuis le triomphe de la Révo­lu­tion en 1959, Cuba a subi la plus impor­tante trans­for­ma­tion poli­tique, éco­no­mique et sociale de l’histoire de l’Amérique latine. Néan­moins, au niveau topo­gra­phique et archi­tec­tu­ral, peu de chan­ge­ments eurent lieu si ce n’est la construc­tion d’édifices publics tels que l’imposant Hôpi­tal Amei­jei­ras dans le centre de la ville, et d’hôtels tels que le Meliá Cohi­ba à par­tir des années 1990 avec la revi­ta­li­sa­tion de l’industrie tou­ris­tique.

L’œuvre d’Eusebio Leal Spen­gler et la « Période spé­ciale »

Image_3-57.png Euse­bio Leal Spen­gler, his­to­rien de La Havane, per­son­nage d’une excep­tion­nelle culture et d’un opti­misme à toute épreuve, auteur pro­li­fique, lau­réat des plus hautes dis­tinc­tions dans le monde entier, a tou­jours eu une foi inébran­lable en l’être humain, en son peuple et en sa capa­ci­té à réa­li­ser les uto­pies les plus folles. Né en 1942 dans la « Ville des colonnes », ce doc­teur ès Sciences his­to­riques de l’Université de La Havane est un spé­cia­liste des sciences archéo­lo­giques. Dis­ciple du fon­da­teur du Bureau de l’Historien de la ville de La Havane, le légen­daire Emi­lio Roig de Leu­shen­ring, il a pris la direc­tion de cette ins­ti­tu­tion en 1967. Sa mis­sion consiste à contri­buer à la dif­fu­sion de l’histoire et de la culture cubaines à tra­vers “la pré­ser­va­tion des sym­boles et expres­sions maté­rielles et spi­ri­tuelles de la natio­na­li­té […] et de la mémoire his­to­ri­co-cultu­relle de la ville et plus par­ti­cu­liè­re­ment de son Centre his­to­rique” , le plus grand centre colo­nial d’Amérique latine.

Éga­le­ment Pré­sident de la Com­mis­sion natio­nale des monu­ments, Ambas­sa­deur de bonne volon­té des Nations unies et dépu­té du Par­le­ment uni­ca­mé­ral cubain, Euse­bio Leal est un citoyen enga­gé qui a fait sienne la devise de José Martí : « A la Patria no se le ha de ser­vir por el bene­fi­cio que se pue­da sacar de ella, sea de glo­ria o de cual­quier otro inter­és, sino por el pla­cer desin­te­re­sa­do de serle útil ». Il par­tage éga­le­ment cette autre convic­tion d’essence mar­ti­nienne que « sans culture il n’y a pas de liber­té pos­sible ».

Euse­bio Leal avait inau­gu­ré les pre­mières salles d’exposition du Musée de la Ville en 1968 dans l’ancien Palais des Capi­taines Géné­raux. En 1981, il entre­prit l’œuvre de res­tau­ra­tion du Centre His­to­rique, monu­ment natio­nal depuis 1976 et Patri­moine de l’Humanité depuis 1982, avec la créa­tion d’un Dépar­te­ment de l’Architecture. De 1981 à 1990, huit édi­fices avaient été tota­le­ment res­tau­rés grâce à l’ingéniosité de Euse­bio Leal et de ses col­la­bo­ra­teurs et à la rela­tion spé­ciale avec l’Union Sovié­tique qui assu­rait une cer­taine sta­bi­li­té éco­no­mique, por­tant ain­si à douze le nombre des dépen­dances cultu­relles du Bureau de l’Historien. Le Musée de la Ville s’articula autour d’un sys­tème par­ti­cu­lier de gale­ries, centres cultu­rels de for­ma­tion artis­tique et de recherche pour toutes les caté­go­ries de la popu­la­tion.

L’effondrement de l’Union sovié­tique en 1991 eut un impact dra­ma­tique sur l’économie cubaine, qui per­dit son prin­ci­pal par­te­naire com­mer­cial. De 1989 à 1993, le PIB chu­ta de 33% et Cuba fut confron­tée à la plus grave crise de son his­toire. Près de 85% du com­merce inter­na­tio­nal de Cuba était réa­li­sé avec l’Union Sovié­tique. Les impor­ta­tions pas­sèrent de 8,1 mil­liards de dol­lars à 1,2 mil­liards de dol­lars et les expor­ta­tions bais­sèrent de 75%. La consom­ma­tion totale dimi­nua de 27% et celle des ménages de 33%. La for­ma­tion de capi­tal pas­sa de 25% à moins de 5% du PIB et le défi­cit fis­cal s’éleva de 7% à 30% du PIB. Le reve­nu de la balance des paie­ments pas­sa de 4,122 mil­liards de dol­lars à 356 mil­lions de dol­lars. Le salaire réel bais­sa de 25% et le coef­fi­cient de libé­ra­li­sa­tion de l’économie cubaine (valeur du com­merce inter­na­tio­nal dans le PIB) chu­ta de 70,2% à 25,9%.

Les spé­cu­la­tions sur l’avenir de la Révo­lu­tion cubaine allaient bon train. Les Etats-Unis s’apprêtaient à asse­ner ce qui était cen­sé être le coup de grâce, en adop­tant les lois Tor­ri­cel­li en 1992 et Helms-Bur­ton en 1996, lois extra­ter­ri­to­riales et rétro­ac­tives qui aggra­vaient les sanc­tions contre une popu­la­tion érein­tée par les dif­fi­cul­tés et vicis­si­tudes quo­ti­diennes. Au milieu de ce pano­ra­ma apo­ca­lyp­tique, Euse­bio Leal défia la fata­li­té, reje­ta les pro­nos­tics dan­tesques et se déci­da à réa­li­ser l’impossible : pour­suivre l’œuvre de res­tau­ra­tion du centre his­to­rique de la capi­tale, alors que la nation se trou­vait sans res­sources et aban­don­née de tous.

Euse­bio Leal s’est sen­ti inves­ti d’une mis­sion, mieux, d’un sacer­doce : sau­ver sa ville de la dés­in­té­gra­tion, avec cette abné­ga­tion et ce cou­rage si carac­té­ris­tiques de l’idiosyncrasie cubaine. De foi chré­tienne, ancien membre de Juven­tud Acción Cató­li­ca, Euse­bio Leal aurait d’ailleurs pu embras­ser la voie reli­gieuse, s’il n’avait pas res­sen­ti cet amour pas­sion­né pour les femmes, en par­ti­cu­lier pour son épouse Ani­ta. Humble, Leal ins­crit son œuvre dans une prise de conscience col­lec­tive et ne la dis­so­cie pas de la col­la­bo­ra­tion de son équipe d’historiens, d’architectes et de pro­fes­sion­nels de la construc­tion et res­tau­ra­tion : « Je crois que nous avons tous reçu un appel : nous avons tra­vaillé contre le temps, tri­bu­taire de la pluie, du cyclone et de la crise éco­no­mique. Nous avons la per­cep­tion intime que si nous arri­vons à rendre à la com­mu­nau­té cette zone ancienne de la capi­tale, nous aurons triom­phé. »

Pour répondre au défi tita­nesque de la conser­va­tion de l’héritage archi­tec­tu­ral et cultu­rel de la nation dans un contexte de grave crise éco­no­mique où le mot d’ordre était « sur­vivre », en 1993, Euse­bio Leal, à la tête de la Direc­tion du Patri­moine cultu­rel, nou­velle ins­ti­tu­tion créée à cet effet, a obte­nu des auto­ri­tés une cer­taine auto­no­mie dans la ges­tion du Bureau de l’Historien. Grâce à son talent per­son­nel et sa per­sé­vé­rance, il a trans­for­mé l’institution en véri­table réseau éco­no­mique et cultu­rel com­pre­nant des hôtels, res­tau­rants, bou­tiques, musées et ate­liers de construc­tion et de res­tau­ra­tion, capables de géné­rer les fonds néces­saires à la pré­ser­va­tion du Centre his­to­rique. Les résul­tats sont spec­ta­cu­laires et lui valent une renom­mée mon­diale. Au total, près de cent édi­fi­ca­tions anciennes, de struc­ture com­plexe et d’une grande impor­tance his­to­rique pour la plu­part, ont été res­tau­rées autour de la Pla­za de Armas, Pla­za de San Fran­cis­co, Pla­za Vie­ja, Ala­me­da de Pau­la, Pla­za de Cris­to, Pla­za de la Cate­dral, le Pra­do et le Malecón, sans oublier la for­te­resse San Car­los de la Cabaña.

Euse­bio Leal a éga­le­ment rani­mé la vie cultu­relle et sociale de la Vieille Havane, avec une mul­ti­tude d’activités, d’expositions, de ren­contres, de débats cultu­rels, scien­ti­fiques, sociaux et com­mer­ciaux qui se tiennent chaque mois dans les vingt-sept musées, mai­sons et salles spé­cia­li­sées, les onze centres cultu­rels du Centre his­to­rique, les qua­torze biblio­thèques, les cinq labo­ra­toires de recherche, les trois cabi­nets d’études cen­trales, le centre d’archives his­to­riques et dans la pho­to­thèque. Euse­bio Leal est deve­nu l’exemple vivant que la sau­ve­garde patri­mo­niale était pos­sible dans des condi­tions éco­no­miques d’une extrême adver­si­té. Ses qua­li­tés d’excellent ges­tion­naire et sa condi­tion d’amant de La Havane ont fait de son œuvre un indé­niable suc­cès éco­no­mique et cultu­rel.

Euse­bio Leal peut se mon­trer satis­fait de son œuvre : « Nous avons redon­né vie à chaque enceinte dans toutes ses mani­fes­ta­tions, comme digne habi­tat où pro­li­fèrent écoles, ins­ti­tu­tions cultu­relles et de san­té. Appe­ler résur­rec­tion ce qui parais­sait mort, sem­ble­rait à des regards pué­rils une croi­sade roman­tique. Et si cela était le cas, nous ne renon­çons pas à être roman­tiques ni ne res­sen­tons de honte pour cela à une époque mar­quée par des évé­ne­ments apo­ca­lyp­tiques. Nos besoins pro­jettent d’autres formes d’espérance : celle qui naît de la récu­pé­ra­tion de la mémoire, du rêve par­ta­gé par beau­coup de créer un nou­vel ordre. »

Dans le Parc cen­tral de La Havane, sous le regard azur du ciel, José Martí, l’Apôtre cubain, le héros natio­nal, , celui de « por Cuba y para Cuba », celui de « L’Âge d’or », celui qui unit son « des­tin à celui des pauvres du monde », celui de « notre Amé­rique », celui qui sait que « des tran­chées d’idées valent plus que des tran­chées de pierres », celui de « la Patrie, c’est l’humanité », celui qui par­tage la convic­tion pro­fonde que « toute la gloire du monde tient dans un grain de maïs », l’auteur intel­lec­tuel de la Révo­lu­tion cubaine, celui qui sut être un homme de son temps, celui qui signa­la le dan­ger repré­sen­té par « le Nord convul­sé et bru­tal qui nous méprise », celui qui s’est immo­lé « face au soleil » dans la bataille de Dos Ríos pour l’indépendance de sa Patrie, celui qui signale que « Dans les Andes peut se trou­ver le pié­des­tal de notre liber­té, mais le cœur de notre liber­té se trouve chez nos femmes », celui-ci, lève le bras et indique la voie à suivre pour pré­ser­ver l’indépendance et l’identité natio­nales. En même temps, il rend hom­mage à l’œuvre de Don Euse­bio Leal, Ulysse des temps modernes, infa­ti­gable tra­vailleur qui, comme Anto­nio Macha­do, sait qu’ »il n’y a point de che­min, on se fraye un che­min en mar­chant » et l’on atteint l’utopie. « Patrie et foi » a tou­jours été sa devise per­son­nelle.

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Mots clés : La Havane, Euse­bio Leal, Centre his­to­rique, Période spé­ciale, Res­tau­ra­tion.

Contact : Salim.Lamrani@univ-mlv.fr