L’ALBA s’élargit et monte en puissance

Bernard Cassen : L’unité latino-américaine est prioritaire pour eux, dans la mesure où elle constitue un bouclier contre les tentatives de déstabilisation par les Etats-Unis.

Par Ber­nard Cas­sen, 13 février 2012

Secré­taire géné­ral de Mémoire des luttes, pré­sident d’honneur d’Attac

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L’événement n’a été com­men­té dans aucun grand média, et on com­prend pour­quoi : au moment où l’Union euro­péenne (UE) du trai­té de Lis­bonne — celle de la « concur­rence libre et non faus­sée » et de l’indépendance de la Banque cen­trale -, s’enfonce dans la dis­corde, la réces­sion et, en Grèce, dans le chaos social, il aurait été mal venu de faire savoir qu’un autre type de construc­tion inter­éta­tique régio­nale était pos­sible… Cet évé­ne­ment, c’est le 11ème Som­met de l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amé­rique (ALBA) qui s’est tenu à Cara­cas les 4 et 5 février.

L’ALBA, créée en 2004 par Cuba et le Vene­zue­la, deve­nue ALBA/TCP (Trai­té de com­merce des peuples) à l’initiative du pré­sident boli­vien Evo Morales, com­prend actuel­le­ment 8 Etats : trois d’Amérique du Sud (la Boli­vie, l’Equateur et le Vene­zue­la), un d’Amérique cen­trale (le Nica­ra­gua) et quatre de la Caraïbe (Cuba, Anti­gua-et-Bar­bu­da, La Domi­nique et Saint-Vincent-et-les-Gre­na­dines, ces trois der­niers de langue anglaise). Le Hon­du­ras qui en fai­sait par­tie, en a été reti­ré par le gou­ver­ne­ment issu du coup d’Etat de 2009 contre le pré­sident Manuel Zelaya.

Par­mi les conclu­sions du Som­met de Cara­cas, la plus spec­ta­cu­laire est sans doute la pers­pec­tive d’adhésion de trois nou­veaux membres : le micro-Etat caraïbe Sainte-Lucie (anglo­phone), le Suri­nam (néer­lan­do­phone) et Haï­ti, ce qui por­te­rait le nombre total à 11. Tech­ni­que­ment, pour l’instant, Sainte-Lucie et le Suri­nam auront le sta­tut d’invités spé­ciaux, et Haï­ti celui d’invité per­ma­nent, après avoir été obser­va­teur depuis 2007. Ces dis­tinc­tions diplo­ma­tiques ne feront pas obs­tacle à leur par­ti­ci­pa­tion pleine et entière aux pro­grammes de l’Alliance. Dans l’immédiat, Haï­ti (repré­sen­té au Som­met par son pré­sident, Michel Mar­tel­ly, a signé un ambi­tieux accord-cadre bila­té­ral de coopé­ra­tion avec le Venezuela.

L’ALBA-TCP est ain­si en train de se consti­tuer en acteur régio­nal signi­fi­ca­tif, sus­cep­tible d’accueillir une nou­velle vague de membres dans les années à venir. La créa­tion de l’Union des nations sud-amé­ri­caines (UNASUR) en 2008 et celle de la Com­mu­nau­té des Etats lati­no-amé­ri­cains et caraïbes (CELAC) en décembre 2011 — excluant toutes deux les Etats-Unis et le Cana­da — témoi­gnaient déjà de la volon­té par­ta­gée des diri­geants de l’Hémisphère de tour­ner défi­ni­ti­ve­ment la page de deux siècles de tutelle impé­riale et de faire entendre leur voix propre dans un monde deve­nu mul­ti­po­laire. Sur les 13 membres de l’UNASUR, 4 sont membres (ou invi­té spé­cial pour le Suri­nam) de l’ALBA-TCP. Sur les 32 membres de la CELAC, 11 sont déjà membres ou futurs membres (Haï­ti, Sainte-Lucie et Suri­nam) de l’Alliance. Dans les deux cas, il s’agit d’une mino­ri­té, mais d’une mino­ri­té de plus en plus cohé­rente et soudée.

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Bien qu’il soit le pre­mier bailleur de fonds, le Vene­zue­la adopte un pro­fil modeste au sein de l’ALBA. Toute atti­tude de « grande puis­sance » finan­cière serait en effet en totale contra­dic­tion avec les prin­cipes mêmes de l’Alliance. Et Hugo Cha­vez est le pre­mier à rap­pe­ler que Cuba (avec Fidel puis Raul Cas­tro), la Boli­vie d’Evo Morales et l’Equateur de Rafael Cor­rea sont cha­cun por­teur d’une expé­rience d’émancipation spé­ci­fique et ont appor­té leur contri­bu­tion ori­gi­nale à la construc­tion de l’ALBA : le TCP pour Morales, le dis­po­si­tif de mon­naie com­mune vir­tuelle du SUCRE pour Cor­rea, etc. Leurs paroles s’additionnent et n’ont pas besoin d’ « élé­ments de lan­gage » concer­tés pour aller dans la même direc­tion. Témoi­gnage sym­bo­lique de l’égalité de sta­tut entre « grands » et « petits » Etats : le pro­chain Som­met aura lieu en août pro­chain à La Domi­nique, petit Etat caraïbe de langue anglaise.

Les membres de l’ALBA-TCP se com­portent comme un élé­ment moteur au sein des ensembles plus diver­si­fiés idéo­lo­gi­que­ment que sont l’UNASUR et la CELAC. Ils ont inté­rêt à y élar­gir leur influence col­lec­tive sans pour autant faire bande à part et nuire à ces struc­tures glo­bales qu’ils ont par ailleurs acti­ve­ment contri­bué à mettre en place. L’unité lati­no-amé­ri­caine est prio­ri­taire pour eux, dans la mesure où elle consti­tue un bou­clier contre les ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion par les Etats-Unis. Ces ten­ta­tives vont cer­tai­ne­ment se mul­ti­plier au Vene­zue­la dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle du 7 octobre pro­chain, pour laquelle les son­dages donnent actuel­le­ment Hugo Cha­vez gagnant haut la main. Ce qui doit sérieu­se­ment pré­oc­cu­per Washington…

L’ALBA-TCP prend à la lettre la réfé­rence, dans son inti­tu­lé, à « notre Amé­rique », for­mule du héros de l’indépendance de Cuba, José Mar­ti. D’où des prises de posi­tion sur des thèmes « amé­ri­cains » au sens large. Ain­si le Som­met de Cara­cas a approu­vé une décla­ra­tion sur Por­to-Rico, rap­pe­lant que « la cause de son indé­pen­dance est une affaire qui concerne toute la région de l’Amérique latine et de la Caraïbe et ses forums de consul­ta­tion, en par­ti­cu­lier la CELAC ». Une autre décla­ra­tion, qui reprend celle déjà faite par les membres du Mer­co­sur, a « réaf­fir­mé son plus ferme sou­tien à la légi­time reven­di­ca­tion de la Répu­blique argen­tine à son droit à la sou­ve­rai­ne­té sur les Iles Malouines et Géor­gie du Sud-et-les îles Sand­wich du Sud, ain­si que sur les espaces mari­times qui les entourent ».

Ce sou­tien à Bue­nos Aires dans son conflit sur les Malouines avec le Royaume-Uni, ne pou­vait que faci­li­ter la signa­ture, par le ministre des affaires étran­gères argen­tin, Hec­tor Timer­man, pré­sent au Som­met, d’un Acte d’engagement entre son pays et l’ALBA-TCP en tant que telle. Il pré­voit des acti­vi­tés d’assistance tech­nique, de for­ma­tion et de trans­ferts de tech­no­lo­gie à déci­der conjointement.

Mais les deux décla­ra­tions les plus impor­tantes du Som­met sont sans doute celle por­tant créa­tion d’un Conseil de défense et, sur­tout, celle sur la consti­tu­tion d’un espace éco­no­mique com­mun. L’UNASUR s’est déjà dotée d’un Conseil de défense au sein duquel les ministres et les chefs d’état-major concer­nés se réunissent pour dis­cu­ter des ques­tions de sécu­ri­té régio­nale sans la pré­sence des repré­sen­tants du Penta­gone. Alors, pour­quoi pas l’ALBA ? C’est ce qu’a pro­ba­ble­ment pen­sé Evo Morales qui a pro­po­sé et fait adop­ter par le Som­met la créa­tion d’un Conseil de défense de l’Alliance. Il sera char­gé, entre autres, d’élaborer une doc­trine mili­taire com­mune aux États membres et des dis­po­si­tifs de for­ma­tion éva­cuant le tra­di­tion­nel endoc­tri­ne­ment des forces armées de l’Hémisphère par les écoles mili­taires et les conseillers américains.

L’accord pour la consti­tu­tion de l’espace éco­no­mique de l’ALBA-TCP (ECOALBA-TCP) est sans conteste le docu­ment le plus ambi­tieux issu du Som­met de Cara­cas car il a une por­tée qui dépasse le cadre de l’Amérique latine. Il se lit comme un réqui­si­toire contre les trai­tés de libre-échange en géné­ral et, pour un Euro­péen, comme un mani­feste contraire aux prin­cipes régis­sant l’UE dans la mesure où il subor­donne l’économie et le com­merce à des fina­li­tés poli­tiques, sociales, éco­lo­giques et cultu­relles. On cite­ra seule­ment ici quelques élé­ments d’un texte de 20 pages qui mérite d’être lu intégralement.

Dans le pré­am­bule, l’objectif assi­gné à l’ECOALBA est « la dis­tri­bu­tion équi­table des richesses et l’encouragement à des formes de pro­prié­té popu­laires, coopé­ra­tives et sociales des moyens de pro­duc­tion ». L’intégration n’est pas contra­dic­toire avec des poli­tiques natio­nales volon­ta­ristes : « Tous les pays peuvent s’industrialiser et diver­si­fier leur pro­duc­tion par une crois­sance inté­grale de leur éco­no­mie. Nous reje­tons la pré­misse « expor­ter ou mou­rir » et remet­tons en cause un modèle de déve­lop­pe­ment fon­dé sur des enclaves expor­ta­trices » (article 2.4). Est recon­nu le droit, « pour des pays moins déve­lop­pés, d’augmenter leurs droits de douane pour pro­té­ger leurs indus­tries nais­santes, ou lorsqu’ils l’estiment néces­saire pour leur déve­lop­pe­ment interne et le bien-être de leur popu­la­tion » (article 2.11). On n’en fini­rait pas de rele­ver toutes les rup­tures que contient cet Accord avec les règles de l’OMC, du FMI et de la Banque mon­diale. Sans par­ler de celles de l’UE, déjà citée…

Certes il fau­dra du temps avant que les échanges intra-ALBA (hors hydro­car­bures) atteignent une masse cri­tique suf­fi­sante, dans le volume glo­bal des échanges com­mer­ciaux des Etats membres, pour que les prin­cipes de l’ECOALBA trouvent leur pleine appli­ca­tion. D’ores et déjà, la Banque de l’ALBA va voir ses moyens ren­for­cés, chaque pays membre y dépo­sant 1 % de ses réserves de change, ce qui repré­sente 300 mil­lions de dol­lars pour le seul Venezuela.

Le cadre est en place et il devrait faire l’objet d’une étude atten­tive dans tous les par­tis et mou­ve­ments sociaux – où qu’ils soient dans le monde — à la recherche de construc­tions inter-éta­tiques alter­na­tives au modèle libre-échan­giste. Non plus théo­riques, mais réel­le­ment existantes !

Source de l’ar­ticle : medelu