Le Congo dans l’imaginaire des Belges

Et il est donc – mais sans doute sont-ils insuffisamment nombreux – des Belges qui étymologiquement et littéralement « souffrent avec » les Congolais

Par Jacques VANDERLINDEN, pro­fes­seur éme­rite à l’Université libre de Bruxelles. Membre de l’Académie des sciences d’Outre-Mer de Bel­gique.

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L’imaginaire est « l’ensemble des pro­duits de l’imagination », comme m’encourage à le croire mon dic­tion­naire de che­vet ; en l’occurrence ces pro­duits sont limi­tés à ce qu’il est conve­nu d’appeler le Congo. Mais est-ce vrai­ment là une limi­ta­tion ? Certes non lorsqu’on a une per­cep­tion même rudi­men­taire de cette réa­li­té infi­ni­ment com­plexe et variée qu’est notre ancienne colo­nie. Je laisse cou­rir ma plume et je me rends compte immé­dia­te­ment que ces trois der­niers mots sont déjà révé­la­teurs d’une per­cep­tion du Congo – de quelques mil­lions de per­sonnes – qui réduit ce pays et sur­tout ses habi­tants à un appen­dice de notre his­toire. Exis­te­rait-il en effet dans notre ima­gi­naire si nous ne l’avions pas colo­ni­sé ? La réponse me paraît devoir être néga­tive et ce constat conduit déjà à une série de pistes.

Mais avant de les abor­der, une cer­ti­tude. La tâche que j’entreprends en ces quelques lignes est vaine. On ne peut donc l’accepter sans un sens consi­dé­rable de cette vani­té et sur­tout – diront sans doute cer­tains à juste titre – de la vani­té de celui qui l’accepte. Mais peut-être m’y suis-je ris­qué en pen­sant confu­sé­ment que sans doute pas grand-chose valait mieux que rien du tout. Aus­si, parce que, en un temps où, comme l’écrit une cer­taine presse, les Belges « reviennent » au Congo, nom­breux sont ceux qui, à cette occa­sion, tiennent un dis­cours qui reflète cet ima­gi­naire dont on peut se deman­der s’il n’est pas tel­le­ment pol­lué par le sou­ve­nir – lequel n’est pas l’imagination, même s’il tend à la rem­pla­cer au fur et à mesure qu’il s’affaiblit – que sa nature même en est affec­tée.

Le Congo des Belges s’est construit depuis envi­ron un siècle et quart au fil d’expériences mul­tiples.

Rares sont les Belges adultes qui peuvent pré­tendre igno­rer son exis­tence et nier que leurs ima­gi­naires et leurs sen­ti­ments n’en sont pas affec­tés. Et aus­si mélan­gés. S’il existe encore des ima­gi­naires élé­men­taires, rédui­sant le Congo et les Congo­lais à quelques sté­réo­types, nombre d’entre eux ont pris conscience de la diver­si­té et de la com­plexi­té de leur objet. C’est dire à suf­fi­sance que les sous-titres qui suivent ne repré­sentent qu’un effort d’ordonnancement à l’intention du lec­teur. Je les ai volon­tai­re­ment clas­sés dans l’ordre alpha­bé­tique de leurs seconds termes de manière à sou­li­gner le fait que je n’accorde à aucun d’eux une valeur quel­conque par rap­port à cha­cun des autres.

En outre, auteur d’un Colo­ni­ser dans l’honneur [[J. Van­der­lin­den, Pierre Ryck­mans (1891 – 1959) — Colo­ni­ser dans l’honneur, Bruxelles, De Boeck-Wes­mael, 1994, 802 pp. Cette bio­gra­phie est celle du gou­ver­neur géné­ral du Congo belge et du Ruan­da-Urun­di de 1934 à 1946]] – et Dieu sait si ce titre a pu m’être repro­ché – je suis – à l’instar du héros de cette bio­gra­phie – convain­cu qu’il for­mule un euphé­misme sus­cep­tible de géné­ra­li­sa­tion lorsque, face aux com­por­te­ments induits chez les Congo­lais par l’attitude à leur égard de cer­tains colo­niaux, il écrit à sa femme : « Il n’est pas amu­sant tous les jours d’être nègre au Congo » ou encore « Quelle sen­sa­tion d’oppression doit peser sur les noirs pour qu’ils en arrivent là ». Comme toute entre­prise humaine, la colo­ni­sa­tion a eu de mul­tiples facettes, posi­tives et néga­tives, et de nom­breux acteurs, des saints comme des salauds. Et ce que je vais écrire n’est que la simple réac­tion d’un Afri­cain pour qui, mal­gré son pas­se­port, la Bel­gique a tou­jours été affec­ti­ve­ment « l’étranger ». Il en résulte que ceci n’a aucune pré­ten­tion à l’académisme ; c’est un « billet d’humeur ». Et aus­si que toute res­sem­blance de l’un de ces « por­traits » avec une per­sonne par­ti­cu­lière, vivante ou décé­dée, est pure­ment for­tuite.

Ima­gi­naire et accom­plis­se­ment per­son­nel

Que de fois n’ai-je pas enten­du expri­mer au temps de la colo­nie chez les « can­di­dats au départ » la jus­ti­fi­ca­tion de celui-ci fon­dée sur les pos­si­bi­li­tés qui s’offraient à leurs yeux – ils n’avaient encore rien vu, mais l’imaginaire était pré­sent – sur le plan de leur accom­plis­se­ment per­son­nel, par contraste avec l’absence d’initiative, voire la sclé­rose ou l’esprit « petit pays, petites gens, petits esprits » d’une car­rière dans la Métro­pole. C’était l’époque où, dans un pre­mier temps, domi­nait encore l’idéal du colo­nial « bâtis­seur » ou « défri­cheur » ren­for­cé par le contraste entre les dimen­sions res­pec­tives de la Bel­gique et de sa colo­nie. Et n’est-il pas vrai que la colo­ni­sa­tion a per­mis à nombre de poten­tia­li­tés de se révé­ler, à nombre de per­son­na­li­tés de se for­ger, à nombre d’ambitions de se maté­ria­li­ser ? Mais ne sont-elles pas elles-mêmes une par­tie sub­stan­tielle de l’imaginaire ?

Aujourd’hui, alors qu’ont dis­pa­ru nombre d’incitants maté­riels à une car­rière colo­niale, que la tâche à accom­plir est sans com­mune mesure avec ce qu’elle repré­sen­tait il y a un demi-siècle, et que les condi­tions de l’action sur le ter­rain sont, par­ti­cu­liè­re­ment au Congo, deve­nues tel­le­ment redou­tables, il ne semble pas dou­teux que le banc d’essai sera par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur de per­son­na­li­tés. Ce n’est pas à la parade que se dévoilent les qua­li­tés du com­bat­tant, mais au feu et de pré­fé­rence dans des situa­tions extrêmes. Tel se pré­sente aujourd’hui le théâtre des opé­ra­tions congo­lais dans la lutte à mener contre l’exploitation, la faim, la mala­die, la misère, le pillage et que sais-je encore. Et de nou­veau com­bien n’en connais-je pas dont rien n’indiquait sur les bancs de l’université qu’ils étaient de la trempe dont on fait les com­bat­tants d’un véri­table déve­lop­pe­ment du Congo et d’autres pays dans une situa­tion com­pa­rable. Et, chaque fois que, pai­si­ble­ment, assu­rés de la néces­si­té de leur tâche quo­ti­dienne, sans vani­té aucune, ils m’en parlent ou m’en écrivent, je me dis que c’est pré­ci­sé­ment l’épreuve qui me les a révé­lés et peut-être leur a fait, à eux-mêmes, prendre conscience de leur valeur dans le com­bat pour l’amélioration de la condi­tion humaine. Car n’est-ce pas elle qui compte davan­tage au compte final que toutes les réa­li­sa­tions maté­rielles dont avaient par­fois ten­dance à trop se gar­ga­ri­ser cer­tains res­pon­sables du déve­lop­pe­ment du Congo de mon père.
Ima­gi­naire et civi­li­sa­tion

Pen­dant la période colo­niale, un cer­tain ima­gi­naire belge per­ce­vait le Congo comme un « pays de sau­vages » auquel, par contre­coup, il conve­nait, sur de mul­tiples plans, d’apporter la « civi­li­sa­tion ». À l’époque, point n’était besoin de guille­mets enca­drant le mot ; il y avait là une évi­dence et il ne man­quait pas de Belges qui ne dou­taient point de cette vue de l’esprit. Leur mécon­nais­sance presque totale de la nature pro­fonde des socié­tés et ins­ti­tu­tions pré-colo­niales condui­sait sans effort leur ima­gi­na­tion au royaume des « poten­tats » locaux qu’il fal­lait rem­pla­cer par de « nou­veaux » Congo­lais créés à notre image. Le plus grave est peut-être d’ailleurs que cette construc­tion de l’identité congo­laise à venir se soit éga­le­ment impo­sée à ceux des autoch­tones qui accep­taient plus ou moins faci­le­ment d’évoluer dans cette direc­tion.

Sans doute n’en sommes-nous plus tout à fait là aujourd’hui. L’image d’un Congo « sau­vage » n’a pas tota­le­ment dis­pa­ru. Mais la sau­va­ge­rie a chan­gé, d’une part d’origine, d’autre part de nature, sans que nous puis­sions être cer­tain que dans l’imaginaire de nos com­pa­triotes cette double dis­tinc­tion soit tou­jours per­çue. Quant à son ori­gine, je serais ten­té de dire que par rap­port à la « sau­va­ge­rie » sup­po­sée des socié­tés pré-colo­niales elle est essen­tiel­le­ment exo­gène en ce sens qu’elle est induite de l’extérieur par des forces dont le cre­do est soit le pillage des res­sources du pays, soit la des­truc­tion de tout pou­voir orga­ni­sé sans même que soit ris­tour­née aux popu­la­tions la com­pen­sa­tion – maigre , selon les uns, immense selon les autres – qui accom­pa­gnait la pax bel­gi­ca. Quant à sa nature, elle est incon­tes­ta­ble­ment plus vio­lente, en grande par­tie en rai­son des appé­tits de pou­voir de toutes espèces de per­sonnes sans grande légi­ti­mi­té et dont le pou­voir est exclu­si­ve­ment au bout du fusil, quitte à le mettre, grâce à la com­pli­ci­té de tra­fi­quants sans scru­pules, dans les mains des enfants.

Il en résulte dans l’esprit de cer­tains Belges une image qui se situe aujourd’hui – à tort à mon sens – dans le pro­lon­ge­ment direct de celle que pou­vait avoir leurs grands-parents. Elle conduit au mieux à un api­toie­ment sté­rile, au pire à un dés­in­té­rêt total pour ces « pri­mi­tifs » qui vous lassent de tout, même de l’espérance.
Ima­gi­naire et colo­ni­sa­tion

Pour cer­tains Belges – que ce soient ceux dont il vient d’être ques­tion ou d’autres, nos­tal­giques de la colo­ni­sa­tion –le « Congo des Belges » rem­plit leur ima­gi­naire. Il leur offre l’image d’une terre en marche vers la civi­li­sa­tion qu’une « pré­ci­pi­ta­tion incon­si­dé­rée » a pro­pul­sée vers le chaos qu’elle vit aujourd’hui.

L’âge colo­nial est ain­si éri­gé – a pos­te­rio­ri – en Para­dis per­du qu’il serait tel­le­ment mer­veilleux de pou­voir res­sus­ci­ter. Et, chaque fois qu’il est ques­tion de « retrou­vailles bel­go-congo­laises », ses thu­ri­fé­raires sont aux aguets de tout signe expri­mant chez les Congo­lais l’indescriptible bon­heur de retrou­ver leurs « oncles ». Mais se rendent-ils compte que ce fai­sant ils espèrent d’eux un com­por­te­ment sem­blable à celui de ces Russes qui regrettent Sta­line et de ces Ira­kiens qui, chaque jour qui passe, se demandent– un peu plus nom­breux que la veille – si, tout compte fait, la vie – pour ce que cela veut dire –n’était pas meilleure sous Sad­dam que sous la « Coa­li­tion ». Qu’on ne me dise pas que la colo­ni­sa­tion belge au Congo n’avait rien de com­pa­rable avec le sta­li­nisme ou la poigne de fer du « raïs », car j’en conviens volon­tiers. Mais quelle chose hor­rible que de mettre dans les pla­teaux de la balance des misères humaines, d’une part, le confort, de l’autre, la digni­té. Je l’ai écrit à l’occasion du dixième anni­ver­saire de l’indépendance congo­laise dans la Carte blanche du Soir daté du 30 juin 1970 et je le main­tiens aujourd’hui : le pre­mier ne s’achète pas au prix d’une renon­cia­tion à la seconde.

Ce que ces « indé­crot­tables » de l’âge colo­nial ne per­çoivent pas c’est que les temps ont chan­gé. Celui du Congo­lais, « grand enfant » se devant d’accepter le pater­na­lisme « bien­veillant » du colo­ni­sa­teur est défi­ni­ti­ve­ment révo­lu. Comme celui de cer­taines images de Tin­tin au Congo, quelle que soit l’admiration que l’on puisse nour­rir pour son auteur. Entre la satire du Pays des Soviets et celle des Matou­vou ou des Babao­rom, ces deux eth­nies congo­laises nées dans l’imaginaire d’Hergé, il y a, à mes yeux, une dif­fé­rence fon­da­men­tale : au contraire des pre­miers, les seconds étaient colo­ni­sés. Ils rejoi­gnaient ain­si dans la condes­cen­dance amu­sée de l’Européen, le « Canard-enroué » ou la « Taupe au regard per­çant » [[Noms don­nés par Her­gé à deux guer­riers amé­rin­diens dési­reux d’en découdre avec Tin­tin.]] de Tin­tin en Amé­rique alors que ce regard empreint de supé­rio­ri­té bien­veillante épar­gnait « natu­rel­le­ment » le gang­ster de Chi­ca­go. De cet ima­gi­naire, je me pas­se­rais donc volon­tiers tout en me ren­dant compte de l’importance qu’il peut encore avoir aujourd’hui dans la tête de cer­tains de mes com­pa­triotes.

Ima­gi­naire et confort

Le confort maté­riel – et pas seule­ment finan­cier – qui accom­pa­gnait fré­quem­ment – mais pas néces­sai­re­ment [[Sur ce point, comme sur cha­cun de ceux qui pré­cèdent, toute géné­ra­li­sa­tion serait hâtive et donc sujette à cau­tion.]] – la vie au Congo du colo­ni­sa­teur belge fai­sait indis­cu­ta­ble­ment par­tie de l’imaginaire des Belges. Qu’il s’agisse de la rému­né­ra­tion, des habi­ta­tions ou du per­son­nel appe­lé à y ser­vir, des régimes rela­ti­ve­ment géné­reux de soins de san­té, des voyages par mer à l’aller et/ou au retour de la colo­nie, véri­tables croi­sières gra­tuites sans toutes les fan­fre­luches qu’y attachent aujourd’hui les opé­ra­teurs tou­ris­tiques.

Sur cet aspect de notre ima­gi­naire, le temps aus­si a fait son œuvre et rien n’est plus comme avant. Je dirais même que nous sommes sans doute, dans le cas du Congo, pas­sés d’un extrême à l’autre et ce par­ti­cu­liè­re­ment au cours des quinze der­nières années. Nous ne pou­vons plus que l’imaginer incon­for­table et la réa­li­té dans ce cas ne pour­ra sans doute être per­çue que favo­ra­ble­ment. Pour le reste, notre nos­tal­gie se nour­rit cer­tai­ne­ment de cet ima­gi­naire, tout compte fait, bien tri­vial. Me revient ain­si, tout d’un coup, le sou­ve­nir de cette déli­ca­tesse tel­le­ment confor­table que repré­sen­tait à Kin­sha­sa les fraises ache­mi­nées de l’Ituri, dis­tant de plus de 1800 kilo­mètres de la capi­tale ! L’Ituri… Je m’arrête car je crains qu’une indes­crip­tible honte m’envahisse face au contraste brû­lant entre cette par­tie de mon ima­gi­naire qui émerge à l’occasion de cet exer­cice d’écriture et la réa­li­té que vit cette pro­vince aujourd’hui [[L’Ituri est aujourd’hui au centre d’une ter­rible guerre civile qui en fait l’une des régions les plus dévas­tées et les plus dan­ge­reuses du Congo.]].

Ima­gi­naire et fra­ter­ni­té

Que le Congo souffre aujourd’hui est peu dire. Len­te­ment – et si l’espérance chère à Charles Péguy ne nous habi­tait pas, on serait ten­té d’écrire inexo­ra­ble­ment – le pays dérive dans un macro-chaos, qu’il soit cultu­rel, éco­no­mique, poli­tique ou social. Chaque jour nous apporte les images ou les récits de nou­veaux désastres, qui ne peuvent lais­ser insen­sibles que les nos­tal­giques de la colo­ni­sa­tion (qui ne voient dans l’aggravation de cet engre­nage qu’une jus­ti­fi­ca­tion sans cesse crois­sante à leur retour) que les pré­da­teurs (pour les­quels seul compte le béné­fice quel qu’en soit le prix en hommes) ou – mais il est vrai que j’ai per­son­nel­le­ment de la peine à croire que ce soit pos­sible – que ceux qui croient que des mil­lions d’êtres humains puissent « gagner » dans un autre monde un para­dis à la mesure de leurs souf­frances dans celui-ci. Et il est donc – mais sans doute sont-ils insuf­fi­sam­ment nom­breux – des Belges qui éty­mo­lo­gi­que­ment et lit­té­ra­le­ment « souffrent avec » les Congo­lais. Mais il en est aus­si pour les­quels l’imaginaire se trans­forme en action. C’était, pen­dant la période colo­niale, sou­vent les reli­gieuses mis­sion­naires qui incar­naient cette vision par­ti­cu­lière : le Congo, terre de mis­sion. Il s’ensuivait, sans aucun doute, une accul­tu­ra­tion avec tout ce qu’elle avait – à mes yeux en tout cas – d’aspects néga­tifs sur le plan stric­te­ment intel­lec­tuel et moral. Ain­si, le Congo était aus­si, dans l’imaginaire de cer­tains, une terre de sacri­fices offerts à une cause dont j’ai tou­jours refu­sé qu’elle les jus­ti­fiât, mais sur la base de laquelle une cou­sine très chère construi­sit modes­te­ment et sim­ple­ment sa vie de prières jusqu’à son terme.

Sur ce point, comme sur tant d’autres, les choses ont bien chan­gé. Et un jour­na­liste belge, ren­con­tré récem­ment après l’un de ces repor­tages au cœur de l’Ituri qui nous font « vivre » le Congo réel à force d’y côtoyer la mort, rejoi­gnait l’un de mes anciens étu­diants en droit suc­ces­si­ve­ment délé­gué de Méde­cins sans fron­tières et de la Croix-Rouge, en éta­blis­sant ce constat : heu­reu­se­ment qu’existent, pour se pen­cher fra­ter­nel­le­ment sur les plaies innom­brables et ter­ribles des Congo­lais, ces équipes de jeunes gens qui, sans comp­ter, ont choi­si pour métier, sou­vent mal rému­né­ré, la pra­tique de la fra­ter­ni­té. Une fra­ter­ni­té ins­pi­rée non par le sou­ci de la dame patron­nesse dési­reuse d’avoir son pauvre elle, comme le chante Brel, mais peut être par celui de gué­rir la souf­france into­lé­rable qu’avait sus­ci­tée en eux leur ima­gi­naire face à la souf­france d’autrui telle que l’évoquent les médias.
Ima­gi­naire et sta­tut social

Fort proche de l’imaginaire accom­plis­se­ment per­son­nel et de l’imaginaire-confort – car sou­vent elle les accom­pagne – l’idée que le Congo consti­tuait, pour celui qui y allait, une oppor­tu­ni­té d’ascension dans l’échelle sociale a été long­temps répan­due. L’Européen qui par­tait avait presque tou­jours la cer­ti­tude d’acquérir, dans la colo­nie, un sta­tut social supé­rieur à celui qu’il aurait eu en Bel­gique. Petit chef peut être, mais il serait un chef quand même, le bas de l’échelle pro­fes­sion­nelle étant, dans la qua­si-tota­li­té, des acti­vi­tés occu­pées par les Congo­lais. Et je me vois encore au début de mes études de droit, rési­gné à défaut de pou­voir satis­faire une voca­tion d’enseignant for­te­ment nour­rie d’imaginaire, à tirer le meilleur par­ti pos­sible de mon infor­tune en retour­nant dans ce que je consi­dé­rais comme mon pays pour y faire car­rière dans l’administration ou la jus­tice colo­niale. Et pour concré­ti­ser cet ima­gi­naire, je me revois étu­diant les éche­lons qui sépa­re­raient mon rang de départ dans le sta­tut de l’administration d’Afrique du plus haut grade dont je pou­vais rêver ; pré­sident de cour d’appel ou pro­cu­reur géné­ral dans la magis­tra­ture puis gou­ver­neur géné­ral dans l’administration ! Heu­reu­se­ment, ou mal­heu­reu­se­ment, l’université m’a per­mis de suivre ma voca­tion, m’empêchant de satis­faire cette volon­té de pou­voir incluse dans mon ima­gi­naire.

Ce qua­si-auto­ma­tisme de la pro­gres­sion dans l’échelle sociale a vécu avec la déco­lo­ni­sa­tion et per­sonne ne s’en plain­dra. D’autant que tout était rela­tif et que ce prin­cipe en reflé­tait un autre, haïs­sable, celui-là : celui du carac­tère natu­rel­le­ment évident de la supé­rio­ri­té de l’homme blanc débu­tant néces­sai­re­ment dans la socié­té à un niveau supé­rieur à celui de l’homme noir.
L’honneur d’avoir vécu auprès des Congo­lais

Le lec­teur qu’une décons­truc­tion de ce qui pré­cède ten­te­rait, avec l’ambition de dis­cer­ner le sens caché der­rière les mots, n’aurait pas la tâche bien dif­fi­cile.

Comme tou­jours en pareil cas, il y a ce que j’ai écrit et ce que j’ai tu. En l’occurrence que, comme gosse du Congo, pour tou­jours mon Temps des Cerises se déroule là-bas, au bord du grand fleuve, tan­dis que je garde au cœur, comme dans la chan­son, une plaie ouverte ; et même si Dame For­tune m’était offerte, elle ne pour­rait jamais gué­rir ma dou­leur. Voi­là donc sans doute un autre ima­gi­naire, stric­te­ment per­son­nel celui-là, mais que je par­tage avec nombre de ceux dont vingt années du début de leur vie d’homme furent congo­laises. Mais il est vrai que bien­tôt nous ne comp­te­rons plus guère, l’âge éclair­cis­sant nos rangs chaque jour davan­tage. Et s’en ira ain­si pour tou­jours l’imaginaire de la nos­tal­gie d’une sorte d’enfance.

Sans doute cer­tains lec­teurs qui ont été lit­té­ra­le­ment arra­chés [[Notam­ment, mais pas seule­ment, à l’occasion des évé­ne­ments ayant sui­vi l’accession du pays à l’indépendance et qui pro­vo­quèrent, à tort ou à rai­son, le départ de la majo­ri­té des Euro­péens du pays.]] au Congo et sou­vent dans des condi­tions dou­lou­reuses sans com­mune mesure avec celles qui ont géné­ré chez d’autres et chez moi, rien de plus que l’égratignure de l’imaginaire nos­tal­gique, m’en vou­dront d’avoir par­lé de manière aus­si déme­su­rée de ce qui nous marque à jamais. Je leur demande de me par­don­ner au nom de l’encouragement qui m’a été don­né d’écrire sans fards. Pour ceux qui ont ain­si souf­fert dans leur chair ou dans leurs affec­tions les plus intimes, leur est-il encore pos­sible d’imaginer le Congo comme autre chose qu’un objet de répul­sion qu’ils vou­draient enfouir au plus pro­fond de leur être ? Et sur­tout ne plus ima­gi­ner ce que leur vie aurait pu être si leur pré­sence au Congo ne s’était pas ter­mi­née dans le drame ? Sans doute m’objectera-t-on qu’ils ne sont pas nom­breux et donc quan­ti­té négli­geable. Je ne le pense pas. Comme Brel, je ne sup­porte pas d’imaginer un ami – mais pour­quoi pas un être humain ? – pleu­rer. Mais il est vrai aus­si – et j’en connais – que cette déchi­rure a, au contraire, irré­sis­ti­ble­ment conduit vers les Congo­lais. Une fois encore, tout est cas d’espèce.

De la même façon, mais dif­fé­rem­ment de la manière dont le che­mi­ne­ment s’accomplit pour les nos­tal­giques de leur enfance congo­laise, des pans entiers d’imaginaires dis­pa­raî­tront ; sans doute d’ailleurs ont-ils dis­pa­ru. Ils ont, eux aus­si, fait leur temps. Par­mi ceux-ci, il y en a au moins deux dont on peut – ose­rais-je dire, on doit – sou­hai­ter l’éradication de l’imaginaire des Belges ; il s’agit de ceux dont la nais­sance et le déve­lop­pe­ment sont sous-ten­dus par l’esprit de la civi­li­sa­tion et de la colo­ni­sa­tion. Quant à l’imaginaire arti­cu­lé sur le confort, mieux vaut l’oublier. Les faits sont là. Et à sup­po­ser qu’il se soit main­te­nu en quelque endroit, quelle insulte la seule pen­sée de ce confort n’est elle pas face aux condi­tions de vie des Congo­lais ?

Res­tent les ima­gi­naires assi­mi­lant le Congo à un accom­plis­se­ment per­son­nel dans la fra­ter­ni­té et sans ambi­tion d’y gagner un sta­tut per­son­nel pri­vi­lé­gié. Est-il naïf de pen­ser qu’ils pour­raient s’étendre au départ de ce que nous savons de l’action sur le ter­rain de ces justes qui, au soir de leur vie, sau­ront qu’avoir été, pour le meilleur et pour le pire, auprès des Congo­lais, davan­tage peut-être qu’au Congo, n’a pas été une erreur, mais au contraire un hon­neur ? Peut-être est-il per­mis d’en dou­ter. Cette fra­ter­ni­té retrou­vée face à une socié­té qu’on pour­rait croire mou­rante nous per­met­tra peut-être de don­ner un sens nou­veau à la ques­tion : Mort où est ta vic­toire ? [[En réfé­rence au titre du roman d’Henri Petiot, dit Daniel-Rops (Paris, Plon,1934).]] ■

Source de l’ar­ticle : Poli­tique, revue de débats

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