Le temps de l’antiracisme politique

La mobi­li­sa­tion contre les vio­lences poli­cières et racistes a repris de la vigueur ces der­niers mois, fai­sant jaillir des cli­vages dans les dis­cours et les moda­li­tés d’action. Aux côtés d’un anti­ra­cisme his­to­rique, por­té par des orga­nismes ins­ti­tu­tion­nels et des asso­cia­tions, émerge une parole mili­tante qui reven­dique la prise en compte de son vécu et son expé­rience du racisme.

D’un côté, nous sommes en pré­sence d’un anti­ra­cisme dit « uni­ver­sa­liste », por­té par des struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles notam­ment, dont l’approche est axée autour de la défense des droits humains et la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions à l’aide de l’outil juri­dique ; de l’autre, un anti­ra­cisme poli­tique com­po­sé de mili­tants, de col­lec­tifs, dont le champ lexi­cal de lutte compte des mots comme blan­chi­té, pri­vi­lège blanc ou encore per­sonnes raci­sées, remet­tant au goût du jour le mot race qu’on pen­sait depuis long­temps mis au pla­card et rem­pla­cé par celui de culture.

Cette « nou­velle » géné­ra­tion de mili­tants — ou plu­tôt, ces voix, jeunes et moins jeunes, bien déci­dées à se faire enfin entendre — qui luttent contre les vio­lences poli­cières, la fin des black­faces, pour le débou­lon­nage des sta­tues colo­niales ou la res­ti­tu­tion cultu­relle, pose ques­tion, et même irrite le camp d’à côté, qui craint les dévoie­ments de l’universalisme et des valeurs chères aux droits humains comme l’égalité, au pro­fit d’une affir­ma­tion dif­fé­ren­tia­liste, que cer­tains de nos voi­sins fran­çais — car la pola­ri­té s’y exprime bien plus fort — qua­li­fie­ront car­ré­ment de dérive iden­ti­taire.

Ces deux cou­rants – nour­ris cha­cun de nuances et de débats – par­tagent les pavés. Moins les lieux de pou­voir et de déci­sion. S’entendent sur des défi­ni­tions. Mais s’entrechoquent sur les moda­li­tés d’action. Com­ment trou­ver un hori­zon com­mun de lutte ? Faut-il réin­ven­ter l’antiracisme ? Pour ten­ter d’y voir plus clair, nous avons réuni deux figures de l’antiracisme. Véro­nique Clette-Gaku­ba et Patrick Char­lier. Deux ancrages dis­ci­pli­naires dis­tincts — elle est cher­cheuse en socio­lo­gie (au centre Metices, ULB), il est juriste et a tra­vaillé plu­sieurs années à la Ligue des droits humains. Des ter­rains de lutte de chaque bord. Ins­ti­tu­tion­nel pour le pre­mier, Patrick Char­lier dirige Unia depuis 2016. Véro­nique Clette-Gaku­ba s’inscrit, elle, dans l’antiracisme poli­tique, et milite sur le ter­rain de la pen­sée déco­lo­niale.

Alter Échos : Quelle est votre défi­ni­tion du racisme aujourd’hui ?

Véro­nique Clette-Gaku­ba : Le racisme est un sys­tème d’oppression qui tra­verse les socié­tés, dans toutes ses sphères d’activité, qui l’organise struc­tu­rel­le­ment, basé sur l’idéologie d’une hié­rar­chie raciale. Le racisme puise son ori­gine dans les conquêtes impé­riales et colo­niales. Cette hié­rar­chie raciale place le groupe blanc au som­met de la hié­rar­chie et les autres groupes « non blancs » sur un niveau infé­rieur, et cela sur plu­sieurs plans : cultu­rel, sym­bo­lique, social, poli­tique. Cette idéo­lo­gie orga­nise le rap­port des groupes sociaux aux ins­ti­tu­tions, les ins­ti­tu­tions entre elles — au même titre que d’autres rap­ports cli­vants comme le genre — et finit aus­si par impré­gner le rap­port des groupes entre eux, car le racisme imprègne les corps et le psy­chisme, les sphères intimes et ins­ti­tu­tion­nelles. C’est pour­quoi la lutte contre le racisme requiert un tra­vail de décons­truc­tion trans­ver­sal sur la façon dont la race orga­nise la socié­té. Aucune dimen­sion de la vie n’échappe à ce sys­tème.

Patrick Char­lier : Je me retrouve dans cette défi­ni­tion du racisme. C’est sur les moda­li­tés d’action que des diver­gences appa­raissent. Le racisme, rap­port de domi­na­tion qui s’inscrit dans une longue his­toire, est un terme poly­sé­mique. Il y a aus­si une défi­ni­tion juri­dique du racisme, pré­sente dans la loi Mou­reaux (loi contre le racisme et la xéno­pho­bie, 1981, NDLR). Le racisme tel qu’il appa­raît dans la loi ne sanc­tionne pas l’ensemble du racisme, mais cer­tains com­por­te­ments liés à des cri­tères : natio­na­li­té, ori­gine, ascen­dance, cou­leur de peau et pré­ten­due race. Il y a donc dans la défi­ni­tion juri­dique une réduc­tion, mais elle reste essen­tielle, car l’outil juri­dique ne peut pas être négli­gé. Les types de com­por­te­ments sanc­tion­nés par la loi sont de trois natures : la dis­cri­mi­na­tion indi­vi­duelle ou col­lec­tive — avec une approche plus indi­vi­duelle que col­lec­tive, l’un des enjeux pour l’avenir est d’ailleurs de réflé­chir à com­ment acti­ver la légis­la­tion pour débus­quer des dis­cri­mi­na­tions struc­tu­relles — comme le refus d’un loge­ment à quelqu’un parce qu’il est noir, le refus de l’inscription à l’école d’un enfant issu d’une famille de gens du voyage, l’incitation à la haine, les actes de haine. On peut aus­si avoir une approche du racisme et de l’intolérance en termes de psy­cho­lo­gie sociale. Dans la nature humaine, qui que l’on soit, nous avons des repré­sen­ta­tions sté­réo­ty­pées, qui peuvent se trans­for­mer en pré­ju­gés, qui peuvent se trans­for­mer en actes. Cette défi­ni­tion ne recouvre que pour par­tie l’approche socio­his­to­rique du racisme, mais elle n’en est pas moins impor­tante. Enfin, il y a une défi­ni­tion his­to­rique du racisme, avec le déve­lop­pe­ment de la théo­rie des races. Le racisme a une cau­tion scien­ti­fique et uni­ver­si­taire, nous en sommes héri­tiers, et il y a un tra­vail de décen­tra­tion à faire.

AÉ : Peut-on par­ler de l’existence d’un racisme struc­tu­rel en Bel­gique aujourd’hui ?

PC : Nous recon­nais­sons la dimen­sion struc­tu­relle et sys­té­mique du racisme dans toute une série d’études, de recherches et de publi­ca­tions, que ce soient les baro­mètres de diver­si­té, les moni­to­rings socio-éco­no­miques, la recherche-action faite avec l’Institut natio­nal de cri­mi­na­lis­tique et de cri­mi­no­lo­gie sur la sélec­ti­vi­té poli­cière abu­sive ou lors de nos for­ma­tions avec la police. On éta­blit qu’il y a une dimen­sion sys­té­mique, struc­tu­relle des dis­cri­mi­na­tions qui sont à l’œuvre, où les groupes mino­ri­taires et/ou mino­ri­sés sont sys­té­ma­ti­que­ment pla­cés dans une posi­tion défa­vo­rable. Selon moi, la ques­tion du carac­tère struc­tu­rel et sys­té­mique est au cœur d’un enjeu idéo­lo­gique. Nous la por­tons, et nous voyons qu’il y a — sur­tout en Flandre, mais du côté fran­co­phone éga­le­ment — une contes­ta­tion fon­da­men­tale de cette réa­li­té-là. Un par­ti comme la N‑VA — mais aus­si des membres du MR – accep­te­ra de recon­naître le carac­tère inci­den­tel d’un évé­ne­ment lié au racisme – comme une bavure poli­cière — mais refu­se­ra de recon­naître le carac­tère struc­tu­rel des dyna­miques qui sont en cours, esti­mant que notre socié­té offre toutes les oppor­tu­ni­tés et que l’échec est une res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle (on se rap­pelle les mots de Bart De Wever en 2015 sur le pla­teau de la VRT : « […] Il faut que tout le monde fasse un effort, notam­ment pour cher­cher du tra­vail. Or, cer­tains uti­lisent l’argument du racisme pour jus­ti­fier des échecs per­son­nels et espé­rer que tout soit par­don­né. Cela ne va pas ! », NDLR). Le par­ti fla­mand met d’ailleurs en avant des per­son­na­li­tés issues des mino­ri­tés qui évoquent leur par­cours indi­vi­duel et uti­lisent ces res­sorts de mérite et de réus­site. Le tra­vail que nous avons à faire ensemble est de pou­voir démon­trer le carac­tère struc­tu­rel du racisme, vis-à-vis des employeurs, des écoles, des fédé­ra­tions de pro­prié­taires pour démon­ter l’idée que tout le monde est sur un pied d’égalité.

VG‑C : Je n’ai pas encore com­pris la défi­ni­tion du racisme struc­tu­rel d’Unia, si ce n’est que vous recon­nais­sez que des per­sonnes qui ont de l’autorité adoptent un com­por­te­ment raciste. J’ai donc l’impression que votre défi­ni­tion est réduite à la recon­nais­sance du fait que ce com­por­te­ment se place dans un rap­port de pou­voir entre les vic­times et ceux qui sont à des postes d’autorité. Or, dans l’antiracisme poli­tique, on n’est pas dans la ques­tion de l’intention. Selon notre approche, il existe des tas de dis­po­si­tifs qui pré­dis­posent au com­por­te­ment raciste, qui activent les acteurs. Ces dis­po­si­tifs sont ins­crits dans la consti­tu­tion de nos États — ce ne sont pas des résur­gences d’un sys­tème du pas­sé pré­sentes dans des groupes iso­lés —, je pense aux fron­tières, aux cartes d’identité. On peut aus­si évo­quer, plus glo­ba­le­ment, la coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment ou les poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel. Les com­por­te­ments s’adossent à des dis­po­si­tifs. Il ne faut donc pas res­ter dans l’analyse des com­por­te­ments indi­vi­duels, mais bien ana­ly­ser les agen­ce­ments entre dis­po­si­tifs, lut­ter contre les « équi­pe­ments du pou­voir », comme les nom­mait Michel Fou­cault, et les déman­te­ler. C’est ce qui se passe aux États-Unis (les auto­ri­tés de Min­nea­po­lis ont annon­cé le déman­tè­le­ment de la police deux semaines après la mort de George Floyd, NDLR). Dans le cas des vio­lences poli­cières, tous les par­tis confon­dus — et pas seule­ment la N‑VA — vont attendre l’avis du sys­tème judi­ciaire pour se pro­non­cer. Même s’ils dénoncent le com­por­te­ment d’un poli­cier, ils ne vont donc jamais démem­brer un sys­tème puisqu’ils pensent iso­lé­ment sys­tème poli­cier et sys­tème judi­ciaire, un sys­tème qui serait for­cé­ment juste.

AÉ : Dénon­cez-vous l’existence d’un racisme d’État ?

VG‑C : Quand on voit le racisme poli­cier à l’œuvre en Bel­gique, quand on voit les façons dont le sys­tème judi­ciaire blan­chit les actes poli­ciers, pro­nonce des non-lieux, il me semble qu’il devient très dif­fi­cile pour les acteurs poli­tiques ins­ti­tu­tion­nels de res­ter cam­pés sur la posi­tion de l’inexistence d’un racisme d’État en Europe. Les mili­tants qui luttent contre la vio­lence poli­cière, tels que Bruxelles Pan­thères, dénoncent depuis long­temps les col­lu­sions police-jus­tice. On se rend compte de l’impunité tra­vaillée dès le pre­mier moment où le crime a lieu. C’est grâce à la pres­sion des mou­ve­ments, les contre-exper­tises des familles qu’on requa­li­fie le crime.

PC : Je m’interroge sur l’utilisation du terme racisme d’État qui induit l’idée qu’il existe une sorte de concer­ta­tion volon­taire des organes éta­tiques pour per­pé­tuer le racisme et les dis­cri­mi­na­tions raciales, et ça, je ne le crois pas. Si l’on parle de racisme d’État comme étant un sys­tème orga­ni­sé qui struc­tu­rel­le­ment et sys­té­mi­que­ment repro­duit les inéga­li­tés, je suis d’accord. Si on laisse entendre qu’il y a une volon­té inten­tion­nelle de per­pé­tuer ce sys­tème, je n’y crois pas. C’est pour­quoi le terme est selon moi ambi­gu. Il y a certes un refus dans les ins­tances éta­tiques de voir, d’entendre et de vou­loir chan­ger les choses, mais il ne s’agit pas d’une orga­ni­sa­tion. Sur la ques­tion de la police, je sous­cris à l’analyse de Véro­nique Clette, les col­lu­sions police-jus­tice, le refus d’investiguer aus­si. C’est pour cela que nous nous appuyons, dans ces dos­siers, sur une juris­pru­dence de la Cour euro­péenne des droits de l’homme qui vient dire que, quand une per­sonne issue d’une mino­ri­té se plaint, il y a obli­ga­tion pour l’autorité judi­ciaire d’examiner le mobile raciste ou dis­cri­mi­na­toire.

AÉ : Véro­nique Clette-Gaku­ba, vous avez signé une carte blanche qui déplo­rait qu’Unia se soit por­té par­tie civile au pro­cès d’un homme qui avait insul­té des poli­ciers de « sale Blanc » (« Unia, un anti-racisme d’État qui pose pro­blème », Le Vif, 21 novembre 2019). Le racisme anti-blanc, c’est l’un de vos gros points de désac­cord. Expli­quez-nous.

VG‑C : Cette affaire montre le carac­tère limi­ta­tif et dys­fonc­tion­nel du cadre légal. La loi ne contient pas dans son cadre d’analyse une dimen­sion his­to­rique, ce qui cause des pro­blèmes. Les ins­ti­tu­tions ont ten­dance à vou­loir appli­quer le même trai­te­ment de façon iden­tique à tous les indi­vi­dus, à tous les groupes, quelle que soit leur appar­te­nance. La loi ne tient pas compte des dif­fé­rences de modes d’existence qui se sont fabri­quées au cours de l’histoire. Cela induit l’idée d’un racisme imma­nent, qui concerne n’importe quel groupe et touche n’importe quel groupe. Il se pro­duit par ce biais des confu­sions énormes d’interprétation entre une parole fon­ciè­re­ment raciste et une réac­tion à cette parole, entre un com­por­te­ment de rejet et un com­por­te­ment qui résiste. La notion de racisme anti-blanc est hors contexte. C’est trai­ter la colère et éven­tuel­le­ment la haine qui émanent et vont à l’encontre du sys­tème raciste comme on traite le racisme lui-même. Cette « neu­tra­li­té » est pro­blé­ma­tique. On peut aller plus loin : non seule­ment on consi­dère que tous les groupes sont équi­va­lents, mais, en plus, on a des Blancs à la tête des ins­ti­tu­tions qui s’occupent de l’antiracisme. Des per­sonnes donc, sans expé­rience vécue de ce qu’est le racisme, et qui fata­le­ment sont dans des rap­ports de domi­na­tion avec des groupes que leurs ins­ti­tu­tions sont cen­sées pro­té­ger.

PC : Dans notre ser­vice de trai­te­ment indi­vi­duel, je recon­nais que nous avons un tro­pisme qui est l’analyse légale. Je suis assez lucide pour me rendre compte de cette réa­li­té. Mais, dans le même temps, depuis le début de l’année, nous avons déjà reçu 7.000 signa­le­ments. Nous sommes contraints d’avoir des filtres. On a, au cours des dix der­nières années, 120 condam­na­tions pour racisme. Une affaire sur les 120 a concer­né une per­sonne blanche…

AÉ : Des concepts comme « blan­chi­té », « pri­vi­lège blanc », font par­tie du champ lexi­cal des mili­tants déco­lo­niaux… Ils crispent une par­tie du mou­ve­ment anti­ra­ciste et une frange de la socié­té. Pour­quoi sont-ils impor­tants ?

VG‑C : Ils rendent visible la dimen­sion libi­di­nale du racisme. Ce concept de Nor­man Aja­ri (doc­teur en phi­lo­so­phie spé­cia­liste de Frantz Fanon. Par « racisme libi­di­nal », il veut signi­fier que le pro­blème du racisme — aux États-Unis — n’est pas un pro­blème de jus­tice sociale, mais relève d’un ima­gi­naire malade, NDLR) per­met de ne pas res­ter coin­cé dans la sphère du dis­cours expli­cite, mais de mettre en lumière la dimen­sion exis­ten­tielle très forte du racisme, les com­pli­ci­tés indi­cibles et pas tou­jours conscientes entre per­sonnes blanches au pou­voir, les rap­ports de pou­voir racia­li­sés ancrés dans les corps. Les sys­tèmes de dis­tinc­tion sociale, de pré­fé­rence cultu­relle, de pri­vi­lège maté­riel reposent sur ce type de racisme là, libi­di­nal, c’est pour­quoi il convient bien de par­ler de blan­cheur. C’est cette blan­cheur en tant que sys­tème de valeurs domi­nant qui irré­mé­dia­ble­ment — pour des rai­sons aus­si bien éco­no­miques qu’existentielles et libi­di­nales — se pré­sente en tant qu’obstacle devant les per­sonnes noires. Et je parle ici de per­sonnes « noires ». Les popu­la­tions noires ont subi une telle déshu­ma­ni­sa­tion, ou, pour le dire autre­ment, les valeurs huma­nistes du pro­grès se sont construites avec l’idée de blan­cheur, en oppo­si­tion à la noir­ceur, qu’elles semblent ne pas pou­voir faire par­tie des sphères déci­sives du poli­tique.

PC : Est-ce qu’on ne constate pas le même genre de phé­no­mène d’alliances non dites, de repré­sen­ta­tions incons­cientes, si l’on parle de sta­tut éco­no­mique ? Le dis­cours que j’entends là, je l’entends aus­si auprès d’associations comme ATD Quart-Monde… Quelle vision et quel regard notre socié­té et ceux qui occupent des fonc­tions de pou­voir portent-ils aux per­sonnes en situa­tion de pau­vre­té ? Notre socié­té s’organise sur une norme majo­ri­taire, prise pour évi­dente, mais elle ne l’est pas. Des repré­sen­ta­tions sté­réo­ty­pées sur la base du genre, du sta­tut socio-éco­no­mique, de l’origine vont — et sou­vent de façon incons­ciente — influer sur des déci­sions, comme, si l’on prend l’exemple de l’enseignement, le ren­voi d’élèves vers des filières moins valo­ri­sées… N’est-on pas d’accord là-des­sus ?

VG‑C : Com­pa­rer, c’est ris­quer d’assimiler. Et en assi­mi­lant, on fait tou­jours comme si la race n’existait pas. Cet « effa­ce­ment racial », s’illustre dans la ques­tion du « black­face » notam­ment (le fait de se gri­mer le visage en noir, NDLR). Lorsque le black­face est mini­mi­sé, c’est toute la ques­tion des rap­ports raciaux de pou­voir entre les groupes qui est igno­rée. La race n’est pas un sté­réo­type. En tant que construc­tion sociale, la race est ins­crite dans l’épiderme (Frantz Fanon parle d’épidermisation). Le black­face, c’est le corps noir qui est pris en pos­ses­sion, appro­prié, comme le sont les res­sources des pays colo­ni­sés, par des acteurs domi­nants. C’est donc bien un rap­port de pou­voir qui se joue là.

AÉ : Com­ment récon­ci­lier, si c’est pos­sible, approche uni­ver­sa­liste et approche depuis la dif­fé­rence ?

VG‑C : Je pense qu’il faut donc sor­tir d’un uni­ver­sa­lisme abs­trait et aller vers un uni­ver­sa­lisme qui signi­fie­rait autre chose que la dimen­sion com­mune de l’expérience com­mune, mais plu­tôt qui accepte les dif­fé­rences essen­tielles, radi­cales entre les groupes ! Mais il ne faut pas aban­don­ner l’enjeu de l’universalisme — et de la soli­da­ri­té —, car on fait par­tie d’une his­toire monde.

PC : D’un point de vue plus géné­ra­liste — c’est l’approche d’Unia -, il faut s’inspirer et faire des liens entre les dif­fé­rents enjeux socié­taux que nous trai­tons. Cela ne veut pas dire faire des ana­lo­gies, encore moins des oppo­si­tions. Je viens de lire un mémoire sur l’éducation à la vie affec­tive et sexuelle dans une ins­ti­tu­tion pour per­sonnes han­di­ca­pées men­tales pour per­sonnes de cou­leur. L’approche inter­sec­tion­nelle nous per­met de voir que leur han­di­cap est pris en compte, et non leur cou­leur de peau. D’où l’importance de croi­ser blan­cheur et nor­ma­ti­vi­té.

AÉ : Tout le monde peut-il par­ler de racisme ?

PC : Je ne peux pas par­ler d’un vécu de dis­cri­mi­na­tion raciale, évi­dem­ment. Mais je tra­vaille dans ce sec­teur depuis des années, ce qui repré­sente des mil­liers de dos­siers. J’ai donc une cer­taine connais­sance de la réa­li­té de ce que les gens vivent en termes de racisme à tra­vers les accom­pa­gne­ments, les for­ma­tions, les réflexions. Et cela se tra­duit en outils — comme les tests de situa­tion — pour démon­trer des situa­tions d’exclusion, de mar­gi­na­li­sa­tion. Je ne veux pas prendre la place de quelqu’un d’autre, je crois que les approches — uni­ver­sa­liste et par­ti­cu­la­riste, géné­ra­liste et dif­fé­ren­tia­liste – peuvent coexis­ter. De plus, le débat que nous avons ici, nous l’avons aus­si en interne bien sûr.

VG‑C : L’antiracisme poli­tique est lan­cé et por­té par les per­sonnes vic­times de racisme, il existe à tra­vers la résis­tance des groupes oppri­més qui veulent com­prendre leur condi­tion. On assiste aujourd’hui — on le voit avec Black Live Mat­ters — à l’émancipation de la lutte des per­sonnes vic­times du racisme, long­temps silen­ciés. L’antiracisme géné­ra­liste ne tra­vaille pas pour les groupes — pour les vic­times —, mais pour la paix sociale. Mais c’est une paix sociale se croyant mena­cée par la parole des vic­times. C’est pour­quoi cer­tains de ces groupes sont dis­qua­li­fiés — et je ne parle pas ici d’Unia — ou dia­bo­li­sés en tant qu’extrémistes ou com­mu­nau­ta­ristes là où en réa­li­té ceux-ci déve­loppent un anti­ra­cisme répon­dant à la ques­tion de ce que le racisme a fait spé­ci­fi­que­ment à la condi­tion noire (magh­ré­bine, indi­gène, etc.). En tant que vic­time du racisme, on a droit à la parole publique quand on s’est éloi­gné des par­ti­cu­la­rismes, quand on a rejoint cette approche de neu­tra­li­té. Et lorsque cet anti­ra­cisme poli­tique est invi­té par les ins­ti­tu­tions de l’antiracisme à venir s’exprimer, il n’a pas le choix que d’y occu­per une place subal­terne puisque, de fac­to, l’approche géné­ra­liste est impo­sée. Cela empêche toute pos­si­bi­li­té de conflit de nature poli­tique qui pour­rait bou­le­ver­ser ou secouer le fonc­tion­ne­ment d’une ins­ti­tu­tion. Cela empêche, par exemple, d’imaginer que ce soit une per­sonne noire qui dirige Unia à par­tir des spé­ci­fi­ci­tés de son groupe et qu’à par­tir de là se fassent des liens avec les autres condi­tions. Ça per­met­trait en pro­fon­deur de trans­for­mer les rouages d’une ins­ti­tu­tion !

PC : On renou­velle notre conseil d’administration, lieu de débat et de gou­ver­nance. Nous avons insis­té auprès des six par­le­ments pour qu’il y ait un appel public — afin que ce soit ouvert à toute per­sonne. Le par­le­ment fla­mand refuse pour le moment et le Vlaams Belang exige de pou­voir choi­sir quelqu’un, ce qui serait très pro­blé­ma­tique pour nous. Mais cet appel public montre qu’il y a une par­celle d’un lieu de gou­ver­nance à occu­per. Un lieu de débat.