Les Frères Musulmans égyptiens à l’épreuve de la révolution

L’intention des Frères Musulmans de se lancer dans la vie politique égyptienne devrait mettre en parenthèse l’hostilité de l’organisation pan islamique à l’Etat hébreu

Source : [blog de René Naba
->http://www.renenaba.com/egypteles-freres-musulmans-egyptiens-a‑l%e2%80%99epreuve-de-la-revolution/]

I- L’Arabie saou­dite, le foyer de la contre-révo­lu­tion arabe (1)

A grand ren­fort de pétro­dol­lars, l’Arabie saou­dite a lan­cé une vigou­reuse contre offen­sive poli­tique pour neu­tra­li­ser les effets des sou­lè­ve­ments popu­laires arabes, for­geant un gla­cis diplo­ma­tique autour des pétro­mo­nar­chies par l’adjonction du Maroc et de la Jor­da­nie, injec­tant quan­ti­tés de dol­lars aux orga­ni­sa­tions isla­mistes arabes, en Egypte pour inci­ter le cou­rant sala­fiste à se rendre maitre de la contes­ta­tion popu­laire, en Syrie pour désta­bi­li­ser le régime de Bachar Al-Assad.

Sans crainte du ridi­cule, Ryad a même été jusqu’à som­mer la Syrie de pro­cé­der à des réformes, sans se rendre à quelle point cette exhor­ta­tion était mal­ve­nue en ce qu’elle pla­çait la monar­chie saou­dienne, qui passe pour être par­mi les plus auto­ri­taires du monde, en porte à faux avec les aspi­ra­tions de son propre peuple, dont elle bride ses plus élé­men­taires liber­tés, par­ti­cu­liè­re­ment la conduite des femmes au volant

Talon­née par la Tur­quie, qui se pro­pose de deve­nir le pôle de réfé­rence régio­nale sur la base de sa diplo­ma­tie néo otto­mane, la dynas­tie wah­ha­bite, le foyer de l’intégrisme entend fédé­rer les états arabes non pas contre Israël, dont il est le prin­ci­pal béné­fi­ciaire de ses coups de butoir contre le noyau dur du monde arabe, mais contre l’Iran chiite, par­ve­nue au rang de puis­sance du seuil nucléaire en dépit d’un embar­go de trente ans, dont il pro­jette d’en faire, après l’Egypte nas­sé­rienne dans la décen­nie 1960, et l’Irak baa­siste dans la décen­nie 1980, un nou­vel abcès de fixa­tion en vue de détour­ner la foudre qui risque de s’abattre sur la dynas­tie wah­ha­bite.

Mais la ten­ta­tive d’OPA lan­cée par les Sala­fistes égyp­tiens, le 29 juillet der­nier au Caire, lors du mani­fes­ta­tion menée sous des slo­gans wah­ha­bites (2), l’interview à la télé­vi­sion israé­lienne de l’ancien Vice pré­sident syrien, Abdel Halim Khad­dam, trans­fuge baa­siste allié des Frères Musul­mans, la par­ti­ci­pa­tion de la branche syrienne des Frères Musul­mans à un col­loque de l’opposition syrienne à Paris, en juillet 2011, sous l’égide de Ber­nard Hen­ry Levy, le fer de lance de la stra­té­gie média­tique israé­lo amé­ri­caine, sur le théâtre euro­péen, ain­si que le rôle de ministre occulte des affaires étran­gères assu­mé par le phi­lo­sophe fran­çais auprès de la rébel­lion libyenne jettent un voile de sus­pi­cion sur les moti­va­tions pro­fondes de la confré­rie.

Qua­rante eux ans de coopé­ra­tion stra­té­gique avec les Etats-Unis ont débou­ché sur la judaï­sa­tion qua­si com­plète de Jéru­sa­lem, la colo­ni­sa­tion qua­si-totale de la Pales­tine, l’implosion de l’Irak et la perte du pou­voir sun­nite à Bag­dad, le démem­bre­ment du Sou­dan par l’aménagement d’une enclave pro israé­lienne à l’embouchure du Nil, l’implosion de la Libye, sans pour autant que l’Arabie saou­dite ne remette en ques­tion sa col­la­bo­ra­tion avec le Grand pro­tec­teur d’Israël, la cau­tion de tous ses passes droits.

Le meilleur allié des pays occi­den­taux contre le natio­na­lisme arabe et son par­te­naire essen­tiel dans l’implosion de l’Union sovié­tique, via la guerre d’Afghanistan, est, para­doxa­le­ment, le plus stig­ma­ti­sé en la per­sonne du petit fils d’un des fon­da­teurs Tareq Rama­dan par les intel­lec­tuels les plus pro amé­ri­cains de la scène euro­péenne comme en témoignent les impré­ca­tions qua­si quo­ti­diennes de Sainte Cathe­rine Fou­rest contre « Frère Tariq ».

Des infor­ma­tions de presse ont fait état, de manière répé­ti­tive, de contacts entre les Frères Musul­mans (FM) et l’administration amé­ri­caine visant à la réha­bi­li­ta­tion poli­tique de la l’organisation pan isla­mique, par­ti­cu­liè­re­ment active désor­mais en Egypte et en Libye, depuis le coup de force de l’Otan, de même qu’en Syrie, dans une moindre mesure en Tuni­sie, et dont la branche pales­ti­nienne n’est autre que le Hamas.

La levée de l’ostracisme qui frap­pait jusqu’à pré­sent la confré­rie serait des­ti­née à s’assurer sa coopé­ra­tion dans la stra­té­gie amé­ri­caine et com­pen­ser quelque peu l’impéritie des Etats-Unis dans la zone, du fait de son impuis­sance face à Israël en ce qui concerne le gel de la colo­ni­sa­tion et la relance des négo­cia­tions israé­lo-pales­ti­niennes.

La ren­contre, en Mai 2011, au Caire du ministre fran­çais des affaires étran­gères, M. Alain Jup­pé, avec des repré­sen­tants de la confré­rie, de même que l’intention prê­tée aux Frères Musul­mans de se lan­cer dans la vie poli­tique égyp­tienne sur la base d’un par­ti poli­tique réno­vé, témoignent de cette nou­velle orien­ta­tion, dont le terme ultime devrait être, selon le sché­ma amé­ri­cain, la mise en paren­thèse de l’hostilité de l’organisation pan isla­mique à l’Etat hébreu.

Retour sur une confré­rie par­mi les plus anciennes for­ma­tions poli­tiques du Monde arabe.

II- Les « Frères Musul­mans », l’éternel face à face avec l’armée.

Si le Nil est l’artère vitale de l’Egypte, ses deux piliers en sont l’armée et les « Frères Musul­mans » qu’une lourde que­relle de légi­ti­mi­té oppose depuis un demi-siècle (3).

Fon­dée en 1928, la confré­rie des Frères Musul­mans reven­dique un droit d’antériorité dans la lutte pour l’indépendance natio­nale. Dans la fou­lée de l’effondrement de l’empire otto­man, cette orga­ni­sa­tion pan­is­la­miste se pro­po­sait comme objec­tif la renais­sance isla­mique et la lutte non-vio­lente contre l’influence occi­den­tale.

Dans une zone ployant sous le joug colo­nial, son idéo­lo­gie exer­ce­ra un fort attrait sur les élites intel­lec­tuelles, pro­pa­geant rapi­de­ment le mou­ve­ment dans les pays musul­mans (Egypte et Sou­dan), ou fran­çais, mais aus­si en Afrique du Nord (Algé­rie et Libye), et dans une moindre mesure en Tuni­sie et au Maroc.

Lou­voyant entre la Monar­chie égyp­tienne et le colo­nia­lisme bri­tan­nique, alter­nant entre col­la­bo­ra­tion et oppo­si­tion selon les néces­si­tés de sa lutte, l’organisation sera frap­pée d’interdiction, à l’apogée de sa puis­sance en 1948, alors qu’elle reven­di­quait près d‘un mil­lion d’adhérents, repré­sen­tant une force poli­tique sur l’échiquier égyp­tien.

Son oppo­si­tion fon­da­men­tale et vio­lente aux États laïcs arabes a conduit à son inter­dic­tion, tout du moins à la limi­ta­tion de ses acti­vi­tés dans de nom­breux pays notam­ment en Syrie et en Irak (dont elle com­bat­tra l’idéologie laïque du Baas), ou encore en Egypte.

En Egypte, pré­ci­sé­ment, l’auteur du décret d’interdiction, Mah­moud Fah­mi Nokra­shi Pacha sera assas­si­né le 28 décembre 1948, entraî­nant en repré­sailles, deux mois plus tard, l’assassinat du fon­da­teur du Mou­ve­ment Has­san Al Ban­na (12 février 1949).

Sur fond de désastre mili­taire en Pales­tine et du choc trau­ma­tique à l’échelle arabe de la créa­tion d’Israël, ce règle­ment de comptes entre le trône égyp­tien et les Frères musul­mans a sapé les fon­de­ments de la Monar­chie, en même temps qu’il a jeté un dis­cré­dit sur la confré­rie. En effet, cette gué­guerre inter égyp­tienne sera per­çue comme une opé­ra­tion diver­sion, déri­soire au regard du choc de la créa­tion d’une enti­té occi­den­tale à l’épicentre du monde arabe : Israël. Pen­dant long­temps pèse­ra sur les « Frères Musul­mans » la sus­pi­cion d’être un ins­tru­ment de déri­va­tion du colo­nia­lisme anglais dans le conflit cen­tral des Arabes, la Pales­tine, au même titre d’ailleurs que le Par­ti popu­laire Syrien (PPS) et le par­ti pan syrien fon­dé par le liba­nais Antoun Saa­dé.

Le chef du par­ti pan syrien, le Liba­nais Antoun Saa­dé, auteur pré­su­mé d’un coup de force au Liban, est pas­sé par les armes devant un pelo­ton d’exécution, le 8 juillet 1949, six mois après son confrère égyp­tien. Son par­ti est voué à la clan­des­ti­ni­té tan­dis que l’ordonnateur de la condam­na­tion, le pre­mier ministre liba­nais Riad El Solh, est assas­si­né à son tour, en 1951, lors d’un dépla­ce­ment à Amman, fief par excel­lence du Royaume uni au Moyen Orient, et le refuge des deux for­ma­tions de l’ère de l’Indépendance arabe, au par­cours iden­tique, le laïc PPS et le reli­gieux Frères Musul­mans.

L’armée égyp­tienne coiffe ain­si au poteau la confré­rie, et rafle la mise en empor­tant la monar­chie en même temps que les rêves de pou­voir de l’organisation pan­is­la­miste qui est dis­soute en 1954. Le coup d’état du « groupe des offi­ciers libres », le 26 juillet 1952, expé­die le Roi Farouk en exil et la confré­rie dans la clan­des­ti­ni­té.

Erreur fatale. Depuis son nou­veau refuge royal, la confré­rie mène le com­bat contre Gamal Abdel Nas­ser, chef cha­ris­ma­tique des Arabes auréo­lé d’une authen­tique légi­ti­mi­té popu­laire, cible d’une offen­sive occi­den­tale sans pré­cé­dent dans le Monde arabe.

Nas­ser avait les yeux rivés sur Tel Aviv, les Frères Musul­mans sur La Mecque, la City et Wall Street. L’officier natio­na­liste per­ce­vait Israël comme la prin­ci­pale menace sur le Monde arabe et pri­vi­lé­giait la soli­da­ri­té pan arabe alors que les Frères Musul­mans prô­naient la soli­da­ri­té reli­gieuse comme anti­dote à la laï­ci­té, occul­tant le fait israé­lien. La confré­rie, qui avait mené le com­bat contre le colo­nia­lisme bri­tan­nique en Egypte, se ral­liait ain­si aux pires enne­mis de son pays : l’Arabie saou­dite (le vas­sal émé­rite de l’Amérique), et la Jor­da­nie (le gen­darme bri­tan­nique au Moyen Orient).

Réfé­rence :

1- Pour une pro­blé­ma­tique de l’alliance de l’Islam sun­nite avec les Etats-Unis d’Amérique depuis la fin de la II me Guerre Mon­diale, Cf à ce pro­pos « Les Révo­lu­tions arabes ou la malé­dic­tion de Camp David » René Naba ‚Edi­tions Golias-Mai 2011.

2- La ten­ta­tive d’OPA des sala­fistes égyp­tien sur le mou­ve­ment contes­ta­taire égyp­tien 29 juillet 2011 à Tah­rir, « le ven­dre­di de la réac­tion et du sec­ta­risme vu par Hos­sam El-Hama­la­wi

29 juillet 2011 à Tah­rir, « le ven­dre­di de la réac­tion et du sec­ta­risme » vu par Hos­sam El-Hama­la­wi

3- Sur les pers­pec­tives post révo­lu­tion­naires des rela­tions Armée Frères Mususl­mans

Cf Ana­lyse des racines de la « révo­lu­tion démo­cra­tique » en Egypte par Omar El-Sha­fei http://egyptesolidarite.wordpress.com/2011/07/22/analyse-des-racines-de-la-revolution-democratique-en-egypte-par-omar-el-shafei/

Ain­si que le cri d’alarme de 36 ONG le 24 août 2011 au Caire qui dénoncent les « suc­ces­seurs du régime Mou­ba­rak et leurs assauts répé­tés contre la socié­té civile et la liber­té d’association ».

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Dwight Eisen­ho­wer (au centre) rece­vant une délé­ga­tion de musul­mans. Saïd Rama­dan se trouve à droite, tenant des papiers entre les mains.

III- Le rôle mobi­li­sa­teur de Said Rama­dan

Said Rama­dan, père de Tariq Rama­dan, le phi­lo­sophe fran­co suisse, la cible pri­vi­lé­giée de l’intelligentzia fran­çaise.

Depuis Amman, où il était en poste en tant que diplo­mate, Saïd Rama­dan, le suc­ces­seur d’Hassan Al-Ban­na, orga­ni­se­ra sa contre attaque. Béné­fi­ciant d’un sauf conduit jor­da­nien pour faci­li­ter ses dépla­ce­ments, il entre­prend sa guerre d’usure contre le régime nas­sé­rien, encou­ra­gé en sous main par les ser­vices occi­den­taux. Une col­la­bo­ra­tion est alors scel­lée offi­ciel­le­ment lors d’une ren­contre avec le pré­sident amé­ri­cain Dwight Eisen­ho­wer, en 1953, au paroxysme de la guerre froide sovié­to-amé­ri­caine.

La ren­contre Eisen­ho­wer-Rama­dan s’inscrivait dans le contexte d’efforts sou­te­nus du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain pour ral­lier les musul­mans contre le com­mu­nisme sovié­tique. L’Islam était consi­dé­ré alors comme un contre­poids à l’athéisme sovié­tique dans le tiers monde. Les États-Unis consi­dèrent les Frères musul­mans comme des alliés poten­tiels contre Nas­ser et l’établissement de régimes com­mu­nistes ou socia­listes au Moyen-Orient.

Alliée poten­tielle des Etats-Unis et de l’Arabie saou­dite, l’organisation est dis­soute en 1954, au len­de­main de la ren­contre Saïd Rama­dan-Dwight Eisen­ho­wer. Vingt mille de ses membres sont incar­cé­rés, dont le numé­ro deux actuel d’Al-Qaïda, Aymane Al-Zawa­hi­ri. Le propre père de Tareq Rama­dan, l’universitaire égyp­to-suisse, opte­ra fina­le­ment pour la Suisse pour mener sa cam­pagne de mobi­li­sa­tion anti nas­sé­rienne à l’aide des fonds saou­diens.

Le coup de pouce poli­ti­co finan­cier des Saou­diens et des Amé­ri­cains donne à l’organisation les moyens d’établir une struc­ture isla­miste juste à temps pour accueillir la vague d’immigration musul­mane en Europe dans les années 1970.

En 1961, Saïd Rama­dan fonde, avec le sou­tien du futur Roi Fay­çal d’Arabie, le Centre isla­mique de Genève et prend la tête d’un orga­nisme isla­mique de Munich : Le Isl­mische Gemein­schaft in Deuts­cland, char­gé de recy­cler les trans­fuges musul­mans de l’Armée rouge. Sous sa férule, ses par­ti­sans jouent un rôle impor­tant dans la fon­da­tion en 1962 de la Ligue Isla­mique Mon­diale, la struc­ture paral­lèle à fon­de­ment reli­gieux mise sur pied par l’Arabie saou­dite pour contre­car­rer l’influence de la diplo­ma­tie nas­sé­rienne.

La défaite de juin 1967 puis la mort de Nas­ser en 1970, favo­risent une nou­velle conver­gence entre le pou­voir égyp­tien et les Frères Musul­mans, à la faveur du dépla­ce­ment du centre stra­té­gique du Monde arabe de la Médi­ter­ra­née vers les pétro­mo­nar­chies du Golfe et de l’utilisation de l’arme du pétrole en sou­tien à la guerre d’octobre 1973. Anouar el Sadate s’appuie sur les Frères musul­mans pour faire contre­poids à l’extrême gauche et intègre la cha­ria dans les lois égyp­tiennes. La lune de miel de cinq ans se brise en 1978, sur le pro­ces­sus de Camp David, pre­mière grave scis­sion du mou­ve­ment. Les Frères musul­mans renoncent offi­ciel­le­ment à la vio­lence mili­taire, à l’exception du com­bat en Pales­tine. Mais les diver­gences stra­té­giques conduisent à la consti­tu­tion de nou­velles struc­tures rivales telles que Al-Gama’a Al-Islam­liya (Groupe isla­mique) dont un des membres assas­si­ne­ra Sadate en 1981.

Trois ans après l’assassinat de Sadate, son suc­ces­seur Hos­ni Mou­ba­rak, confère, en 1984, une recon­nais­sance poli­tique aux « Frères musul­mans » sans tou­te­fois leur concé­der le sta­tut de par­ti. Contour­nant l’obstacle, les Frères s’engagent sur le ter­rain poli­tique sous l’étiquette « indé­pen­dant », par­ti­ci­pant aux mani­fes­ta­tions visant à la réforme de la consti­tu­tion et à l’abrogation de l’état d’urgence. Inves­tis­sant le ter­rain social et finan­cier, ils viennent en assis­tance aux classes défa­vo­ri­sés.

La dimen­sion isla­mique de la contes­ta­tion popu­laire attein­dra son apo­gée lors du réta­blis­se­ment, sous la pres­sion de la rue, du crime d’apostasie par la jus­tice égyp­tienne et la pro­mul­ga­tion d’un nou­veau code res­tric­tif de la presse égyp­tienne.

La ten­ta­tive d’attentat contre le Pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak, en juin 1995 ‑la ving­tième du genre en quinze ans‑, donne l’occasion au pré­sident égyp­tien de mettre au pas les for­ma­tions isla­mistes dont l’activisme, jugeait-il, mena­çait de gan­gre­ner les prin­ci­paux rouages de l’Etat. Un mois après cette ten­ta­tive à l’occasion du som­met de l’Organisation de l’Unité Afri­caine (OUA), Le Caire passe à l’offensive et mène une guerre à outrance contre les chefs de file des for­ma­tions isla­mistes ayant reven­di­qué la res­pon­sa­bi­li­té de cet acte.

L’Egypte demande l’extradition de cent vingt isla­mistes égyp­tiens réfu­giés en Afgha­nis­tan ou en Europe occi­den­tale.

A par­tir du pre­mier choc pétro­lier et, sur­tout, de la guerre anti­so­vié­tique en Afgha­nis­tan, dans la décen­nie 1980, les Saou­diens renoncent à la sous-trai­tance pour prendre direc­te­ment en main la ges­tion de l’Islam euro­péen, éta­blis­sant leurs propres centres et mos­quées finan­cés par la Ligue mon­diale, aux dépens, para­doxa­le­ment, des struc­tures des Frères Musul­mans.

C’est ain­si que les Frères Musul­mans par­ti­cipent, en 1973 (l’année du pre­mier choc pétro­lier), à la fon­da­tion du Conseil isla­mique d’Europe, dont le point d’orgue sera la fon­da­tion de l’Union des orga­ni­sa­tions isla­miques en Europe (UOIE) et de l’Union des orga­ni­sa­tions isla­miques de France, en 1983, en pleine phase de mon­tée en puis­sance de la troi­sième géné­ra­tion issue de l’immigration ara­bo musul­mane.

Durant cette période, l’Europe occi­den­tale fai­sait office de base arrière « aux com­bat­tants de la liber­té » où soixante diri­geants isla­mistes y avaient rési­dence, dont quinze dis­po­saient du sta­tut de « réfu­gié poli­tique ».
A lire la liste des hôtes de marque de l’Europe, la « guerre contre le ter­ro­risme » paraît risible, ce qui témoigne de la dupli­ci­té de la diplo­ma­tie occi­den­tale tant vis-à-vis de l’opinion occi­den­tale que vis-à-vis du Monde arabe. Par­mi les célèbres réfu­giés poli­tiques figurent :

-Aymane Al-Zawa­hi­ri, le N°1 d’Al Qai­da depuis l’élimination d’Oussama Ben Laden le 2 mai 2011. Il rési­dait à l’époque en Suisse avec le titre de com­man­deur des grou­pe­ments isla­mistes en Europe. Adhé­rant dans les années 1980 à la for­ma­tion « Al-Jihad », il avait été condam­né à trois ans de pri­son dans l’affaire de l’assaut de la tri­bune pré­si­den­tielle lors de l’assassinat du pré­sident égyp­tien Anouar el-Sadate, en octobre 1981. A sa sor­tie de pri­son, il a séjour­né en Afgha­nis­tan avant de se rendre en Europe.

-Moha­mad Chaw­ki Al-Islam­bou­li, frère du meur­trier de Sadate, Kha­led Al-Islam­bou­li. Inno­cen­té lors du pro­cès de l’assassinat du chef de l’Etat égyp­tien, il a ral­lié les rangs des com­bat­tants anti-israé­liens au sud-Liban avant de se rendre à Pesha­war. Rési­dant à Kaboul, Chaw­kat Al-Islam­bou­li a été condam­né par contu­mace dans le pro­cès des « égyp­to-afghans ».

-Talaat Fouad Kas­sem, porte-parole de mou­ve­ments isla­mistes en Europe, char­gé de la coor­di­na­tion des acti­vi­tés des divers res­pon­sables et de la trans­mis­sion des consignes, des ins­truc­tions et des sub­ven­tions entre l’Europe et les mili­tants de base en Egypte. Condam­né à 7 ans de pri­son au moment de l’assassinat de Sadate, il a été le pre­mier à rejoindre les rangs des com­bat­tants isla­mistes afghans où il s’est dis­tin­gué au sein des esca­drons de la mort dans des opé­ra­tions de gué­rilla anti­so­vié­tique. Avant le Dane­mark, il était res­pon­sable des grou­pe­ments isla­mistes à Pesha­war (Pakis­tan), point de tran­sit des Moud­ja­hi­din vers l’Afghanistan. Talaat Fouad Kas­sem devrait mettre en veilleuse les acti­vi­tés de son bureau de Copen­hague à la suite de l’attentat anti Mou­ba­rak en 1995.

A cette époque, avant d’être tou­chée à son tour par un atten­tat fai­sant 50 morts le 7 juillet 2005 (jour de la tenue du Som­met du G8 sur son ter­ri­toire, au len­de­main de la déci­sion du Comi­té Olym­pique Inter­na­tio­nale de lui attri­buer l’organisation des Jeux Olym­piques de 2012), Londres était la capi­tale mon­diale de l’Islam contes­ta­taire, puisqu’elle comp­tait par­mi ses hôtes les prin­ci­paux oppo­sants isla­mistes tels que le tuni­sien Rachid Ghan­nou­chi, le sou­da­nais Mou­ba­rak Fadel Al-Mah­di, le pakis­ta­nais Attaf Hus­sein (chef du par­ti d’opposition Muha­jir Qaw­mi Move­ment (MQM)) ain­si que l’algérien Kamar Eddine Kat­bane (vice-pré­sident du comi­té du FIS (Front Isla­mique du Salut)).

Un pro­sé­ly­tisme tous azi­muts s’était en effet mis en route à la faveur du choc pétro­lier et de la guerre d’Afghanistan. C’est l’époque où la Ligue du Monde Isla­mique prend son envol et où l’Arabie Saou­dite, pour bri­ser la pré­émi­nence égyp­tienne dans les affaires arabes, pro­pulse « le Conseil de coopé­ra­tion du Golfe » (sorte de « syn­di­cat de défense des inté­rêts des émirs pétro­liers du golfe proa­mé­ri­cain », selon l’expression en vigueur à l’époque au sein de l’opposition anti-monar­chique), une ins­tance dont seront exclus tant l’Irak que l’Iran pour­tant d’importants pays pétro­liers de sur­croît rive­rains de la voie d’eau. Si le « Conseil de Coopé­ra­tion du Golfe » devient l’instrument de la diplo­ma­tie régio­nale de l’Arabie, la Ligue du Monde isla­mique sera l’instrument d’encadrement par excel­lence des com­mu­nau­tés musul­manes de la dia­spo­ra.

Sié­geant à La Mecque, diri­gée sta­tu­tai­re­ment par un saou­dien ayant la haute main sur la for­ma­tion des Imams et des pré­di­ca­teurs, l’attribution des bourses d’études, le déve­lop­pe­ment des ins­tru­ments de com­mu­ni­ca­tion à voca­tion péda­go­gique (dif­fu­sion du Coran et de docu­ments audio-visuels), elle super­vi­se­ra aus­si la mis­sion du « Conseil Supé­rieur des Mos­quées » qui lui est affi­lié et dont la tâche exclu­sive est la pro­mo­tion des lieux de culte dans le monde.

En Europe, la Ligue a dis­po­sé de repré­sen­ta­tions dans la plu­part des métro­poles (Londres, Bruxelles, Rome, Genève, Vienne, Copen­hague, Lis­bonne et Madrid). La péné­tra­tion des popu­la­tions musul­manes s’est faite de manière stra­té­gique par la mul­ti­pli­ca­tion des centres cultu­rels et reli­gieux et d’institutions spé­cia­li­sées. L‘Arabie Saou­dite a répar­ti ses prin­ci­pales ins­ti­tu­tions entre les grandes capi­tales euro­péennes dans le sou­ci d’impliquer le plus grand nombre des pays de l’Union à sa poli­tique de sen­si­bi­li­sa­tion isla­mique et de pré­ve­nir toute vacui­té ins­ti­tu­tion­nelle qui pro­fi­te­rait à ses rivaux. Si le Conseil Conti­nen­tal des Mos­quées d’Europe a choi­si Bruxelles pour siège, l’Académie Euro­péenne de Juris­pru­dence Isla­mique est basée à Londres.

L’existence de la Ligue du Monde Isla­mique tra­duit alors le sou­ci constant des diri­geants wah­ha­bites de s’assurer la super­vi­sion de la ges­tion de la sphère spi­ri­tuelle au sein du Monde Musul­man.

Véri­table struc­ture de diplo­ma­tie paral­lèle, la Ligue Isla­mique est le pré­cur­seur et la matrice de l’Organisation de la Confé­rence Isla­mique, vaste ras­sem­ble­ment d’une cin­quan­taine de pays repré­sen­tant près d’un mil­liard de per­sonnes, deve­nu l’un des plus impor­tants forum du Monde non occi­den­tal. Le mot d’ordre de l’époque n’était pas le « péril isla­miste » ou le « choc de civi­li­sa­tions », mais l’alliance contre l’athéisme anti­so­vié­tique sur fond de recy­clage de pétro­dol­lars.

Pour répondre à la demande, au plus fort du Dji­had Afghan, l’Arabie alloue une sub­ven­tion annuelle de près de 750.000 (sept cent cin­quante mille) dol­lars à l’Université isla­mique d’Islamabad diri­gée à l’époque par un Rec­teur dont l’allégeance lui per­met ain­si de super­vi­ser la pro­duc­tion de la juris­pru­dence isla­mique d’une ins­ti­tu­tion, qui consti­tue avec le Centre Isla­mique de Lahore (Pakis­tan), l’une des plus fécondes sources de juris­pru­dence du monde musul­man, loin devant l’Université égyp­tienne d’«Al Azhar ».

Le Royaume se dote même en 1984 d’une impri­me­rie spé­ciale : « Le com­plexe du Roi Fahd pour l’impression du Livre sacré », édi­tant annuel­le­ment huit mil­lions d’exemplaires dans les prin­ci­pales langues de la sphère musul­mane (fran­çais, anglais, arabe, espa­gnol, haous­sa, urdu, turc), se his­sant au rang de prin­ci­pal pour­voyeur du Livre Saint dans le monde.

Au total, durant la décen­nie 1980, l’Arabie édi­te­ra cin­quante trois mil­lions d’exemplaires du Coran offrant gra­cieu­se­ment trente six mil­lions d’exemplaires aux fidèles de soixante dix huit pays à l’occasion du Rama­dan. Vingt six mil­lions d’exemplaires ont été offerts aux fidèles des pays d’Asie, cinq mil­lions pour l’Afrique, un mil­lion pour l’Europe, autant pour l’Australie et pour l’Amérique et le reli­quat aux pèle­rins à l’occasion du pèle­ri­nage de La Mecque.

L’Arabie Saou­dite, qui a consa­cré durant la décen­nie 1980 près d’un mil­liard de dol­lars (10 mil­liards de FF au taux de l’époque) à l’entretien des lieux de culte, compte trente mille mos­quées, quatre vingt dix Uni­ver­si­tés et Facul­tés théo­lo­giques, record mon­dial abso­lu par rap­port à la den­si­té de la popu­la­tion. Durant cette même décen­nie, le Roi Fahd va éga­le­ment pro­cé­der à l’expansion des sites situés dans l’enceinte du péri­mètre sacré des lieux Saints de l’Islam, décu­plant leur super­fi­cie et leur capa­ci­té d’accueil, res­pec­ti­ve­ment de sept cent trente mille fidèles pour La Mecque et six cent cin­quante mille pour Médine, alors que simul­ta­né­ment l’effort se por­tait sur l’enseignement reli­gieux à l’aide des deux grandes uni­ver­si­tés isla­miques du Royaume : l’Université de l’Iman Moha­mad Ben Saoud de Riyad qui a pro­cé­dé à la for­ma­tion de vingt trois mille étu­diants d’une qua­ran­taine de natio­na­li­tés et l’Université Oum Al Qorah à La Mecque, (seize mille étu­diants de qua­rante sept natio­na­li­tés), se muant en autant de zélés pro­pa­ga­teurs d’une concep­tion saou­dienne de l’Islam au sein de la com­mu­nau­té des pays musul­mans.

IV- Les Frères Musul­mans, la prin­ci­pale force d’opposition

A cette époque, le Pré­sident Mou­ba­rak avait dû faire face à une ving­taine d’attentats dont les plus célèbres auront été, en 1993, l’attaque de Sidi Bara­ni contre le convoi pré­si­den­tiel alors que le pré­sident égyp­tien se ren­dait par la route en Libye pour ren­con­trer le colo­nel Kadha­fi, et en 1994, la ten­ta­tive aux Etats-Unis qui avait entraî­né la mise en cause du Cheikh Omar Abdel Rah­man, chef des inté­gristes égyp­tien en exil sur le ter­ri­toire amé­ri­cain.

Pen­dant deux décen­nies, Hos­ni Mou­ba­rak alterne la carotte et le bâton, uti­li­sant les Frères Musul­mans comme sou­pape de sûre­té aux trop fortes pres­sions israé­liennes ou amé­ri­caines, concé­dant à la confré­rie une large auto­no­mie dans la ges­tion de la sphère cultu­relle et sociale, la bri­dant au gré des virages, réser­vant à sa cote­rie les lucra­tifs contrats de mar­chés publics.

Par un lent tra­vail de gri­gno­tage de la sphère de vie civile, la confré­rie réus­si­ra à deve­nir le pre­mier groupe d’opposition à l’assemblée du peuple avec un contin­gent de quatre vingt huit dépu­tés sur quatre cent cin­quante quatre, sans tou­te­fois réus­sir à inflé­chir, ni la logique de vas­sa­li­té égyp­tienne à l’égard de l’axe israé­lo-amé­ri­cain, ni la pau­pé­ri­sa­tion crois­sante de la socié­té du fait de la poli­tique népo­tique et cor­rup­trice de Hos­ni Mou­ba­rak. Dis­po­sant d’un sta­tut hybride au sein de l’état égyp­tien, une asso­cia­tion tolé­rée mais non légale, la confré­rie se trou­vait en pleine stag­na­tion, condui­sant des membres influents à prô­ner un véri­table « aggior­na­men­to » pour sor­tir de l’impasse dans lequel le pou­voir égyp­tien ten­tait de les enfer­mer. Bon nombre des membres de l’organisation ont ain­si opté pour le cos­tume à l’occidentale, renon­çant à la tenue tra­di­tion­nelle, élar­gis­sant leur recru­te­ment aux diplô­més des grandes écoles.

La nou­velle garde a décla­ré son atta­che­ment à la sou­ve­rai­ne­té du peuple, à l’alternance démo­cra­tique et aux droits des mino­ri­tés. Des pro­pos confir­més le 6 mars 2011, à Alain Jup­pé, lors de sa ren­contre au Caire avec une délé­ga­tion des Frères Musul­mans, pre­mier dépla­ce­ment à l’étranger du ministre fran­çais des affaires étran­gères, de l’ère post Mou­ba­rak.

Une impasse idéo­lo­gique sui­ci­daire s’est mani­fes­tée avec acui­té lors de la des­truc­tion de l’enclave pales­ti­nienne de Gaza (décembre 2008-jan­vier 2009), avec la com­pli­ci­té pas­sive des grands pays arabes sun­nites (Egypte, Ara­bie saou­dite, Jor­da­nie).

L’alliance avec le chef de file de l’Islam sun­nite arabe (l’Arabie saou­dite), conduit à la des­truc­tion de l’unique orga­ni­sa­tion sun­nite arabe prô­nant la lutte armée contre Israël (le Hamas, filiale pales­ti­nienne des Frères Musul­mans), lais­sant le champ libre au Hez­bol­lah chiite, et, indi­rec­te­ment au mou­ve­ment « Al Qae­da », le rival idéo­lo­gique de la confré­rie sur le plan sun­nite.

Pareille décon­ve­nue était sur­ve­nue à d’autres orga­ni­sa­tions isla­miques, notam­ment le GIS algé­rien de M. Abas­si Mada­ni, lors du débar­que­ment de cinq mille sol­dats occi­den­taux (été 1990), en Ara­bie Saou­dite, pour se lan­cer à l’assaut de l’Irak depuis la terre sainte de l’Islam.

A la fin de février, alors que le pou­voir de Hos­ni Mou­ba­rak chan­ce­lait, les Frères musul­mans ont déci­dé de créer le « Par­ti de la liber­té et de la jus­tice » : un bras poli­tique qui pour­rait leur per­mettre d’influer sur l’avenir du pays.

S’il est vrai que la révolte égyp­tienne a été impul­sée et conduite par une coa­li­tion de forces poli­tiques, secon­dée par des réseaux d’internautes, à domi­nante laïque et démo­cra­tique, il n’en est pas moins vrai que les orga­ni­sa­tions de la mou­vance isla­mique ou leurs membres à titre indi­vi­duel ont pris part à ce mou­ve­ment. Sur un pied d’égalité avec des for­ma­tions d’importance mar­gi­nale avant le début du sou­lè­ve­ment, des groupes plus proches des dis­si­dents est-euro­péens de 1989 que des par­tis de masse ou des avant-gardes révo­lu­tion­naires, acteurs tra­di­tion­nels des révo­lu­tions sociales.

Si dans le cas tuni­sien, observe Gil­bert Ach­car (poli­to­logue), dans la der­nière livrai­son du Monde diplo­ma­tique en date de Mars 2011, la dis­cré­tion du mou­ve­ment isla­miste peut lar­ge­ment s’expliquer par la féro­ci­té de la répres­sion qui a entra­vé la capa­ci­té d’action du par­ti En Nah­da, c’est para­doxa­le­ment dans leur sta­tut même de par­ti tolé­ré par le régime mili­taire que se trouve la clé de l’attitude pusil­la­nime adop­tée par les Frères musul­mans égyp­tiens.

A l’instar de son pré­dé­ces­seur Sadate qui avait retour­né contre lui l’opinion lors de son « automne de la colère » (1981) en muse­lant l’opposition, Mou­ba­rak, pré­su­mant de ses forces, com­met la même erreur 30 ans plus tard. A la veille des élec­tions légis­la­tives de décembre 2010, pré­lude à la recon­duc­tion d’un sixième man­dat à la tête de l’Etat, il écarte l’opposition de la consul­ta­tion élec­to­rale avec la com­pli­ci­té pas­sive de ses par­rains occi­den­taux qui réservent leurs cri­tiques et leurs menaces au seul Laurent Gbag­bo de Côte d’Ivoire, dont la réélec­tion a eu lieu le même jour que le scru­tin égyp­tien.

L’un comme l’autre, ils se lancent dans une opé­ra­tion de diver­sion à conno­ta­tion reli­gieuse. Sadate ban­nit dans un couvent du Sinaï le chef de l’Eglise copte, le Pape She­nou­da„ alors que sept mil­lions de coptes vivent en Egypte, repré­sen­tant dix pour cent de la popu­la­tion et autant dans la dia­spo­ra occi­den­tale, par­ti­cu­liè­re­ment aux Etats-Unis et en Europe. Habi­tants ori­gi­nels, le pays tirant son nom du leur, ils sont la mino­ri­té chré­tienne la plus impor­tante du Moyen Orient.

She­nou­da, un patriote à toute épreuve, s’est dis­tin­gué comme simple sol­dat sur le front de Suez, en 1956, et, par crainte d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion des coptes dans le conflit israé­lo-arabe, avait inter­dit à ses ouailles d’effectuer le pèle­ri­nage des Lieux Saints chré­tiens de Jéru­sa­lem tant que les Pales­ti­niens n’auront pas eu droit à leur Etat.

Mou­ba­rak, par l’entremise de son ministre de l’intérieur, Habib Al Adli, cau­tionne l’attentat contre une église d’Alexandrie lors de la fête de la nati­vi­té des Coptes (fin décembre 2010), sus­ci­tant une vague d’indignation à tra­vers le Monde et un élan de soli­da­ri­té sans pareil au sein de la popu­la­tion égyp­tienne, pré­lude aux mani­fes­ta­tions Place Tah­rir. Pré­somp­tion fatale qui abro­ge­ra son man­dat et démas­que­ra son impos­ture aux yeux de l’opinion inter­na­tio­nale.

Au total, depuis l’avènement de la Répu­blique en Egypte, les rela­tions en dent de scies entre l’armée et les Frères Musul­mans se sont sol­dées néga­ti­ve­ment par l’assassinat d’un pré­sident (Sadate) par un isla­miste, et par la par­ti­ci­pa­tion des Frères Musul­mans à la chute d’un deuxième pré­sident (Mou­ba­rak) en repré­sailles à la répres­sion dont ils auront été l’objet de sa part, tout au long

V- La devise des Frères Musul­mans (Hizb al-Ikh­wan al-Mus­li­mun)

La devise de la confré­rie consti­tue tout un pro­gramme et reten­tit comme un véri­table appel à la mobi­li­sa­tion : « Allah est notre objec­tif. Le Pro­phète est notre chef. Le Coran est notre loi. Le Jihad est notre voie. Mou­rir dans la voie d’Allah est notre plus grande espé­rance ».

Son logo était consti­tué de deux sabres croi­sés. Il a été aban­don­né au pro­fit d’un logo moins agres­sif, deux mains jointes autour d’une motte de terre où prend racine une pousse verte. L’un des prin­ci­paux diri­geants du mou­ve­ment, Khai­rat Al Sha­ter, a été libé­ré de pri­son dans la semaine qui a sui­vi le déga­ge­ment de Mou­ba­rak. Ce fut éga­le­ment le cas du doyen des pri­son­niers poli­tiques égyp­tiens Abboud Al Zoum­mor, chef du Jihad isla­mique égyp­tien, et de son frère Tareq. Tous les deux avaient été incar­cé­rés pour leur impli­ca­tion dans l’assassinat d’Anouar Al Sadate.

Né en 1947, dans la pro­vince de Gui­zeh, Abboud Al Zoum­mor, est un ancien offi­cier de l’armée déco­ré au front, en 1973, pour sa bra­voure dans des « opé­ra­tions der­rière les lignes enne­mies ». Il avait offi­ciel­le­ment pur­gé sa peine en 2001, mais il a été main­te­nu en pri­son dix ans de plus jusqu’à la chute de Mou­ba­rak.

En Syrie, le mou­ve­ment fon­dé dans les années 1930, a long­temps été la prin­ci­pale force d’opposition. Il a per­du de son impor­tance à la suite du sou­lè­ve­ment de Hama en février 1982, et de la féroce répres­sion qui s’en est sui­vie. Jugé à l’époque comme une opé­ra­tion de diver­sion des isla­mistes télé­gui­dés par l’Arabie saou­dite, à cinq mois de l’invasion israé­lienne du Liban et l(élection du chef des mili­ciens pha­lan­gistes à la pré­si­dence de la répu­blique liba­naise, Bachir Gemayel, le centre-ville de Hama avait été rasé et près de vingt mille per­sonnes tuées.
L’alliance conclue en 2005 entre les Frères Musul­mans et le trans­fuge baa­thiste Abdel Halim Khad­dam (vice pré­sident de la Répu­blique syrienne), a lour­de­ment por­té atteinte à leur cré­di­bi­li­té. Le chef de la branche syrienne des Frères Musul­mans, Ali Sadr Eddine Al Baya­nou­ni, est réfu­gié poli­tique à Londres.

Prin­ci­pale force dor­mante du pays tou­jours prompte à entrer en érup­tion en fonc­tion de la conjonc­ture régio­nale, comme ce fut le cas lors du sou­lè­ve­ment de Mars 2011, les sym­pa­thi­sants de la confré­rie se recrutent au sein de la frange sun­nite de la popu­la­tion qui nour­rit une récri­mi­na­tion latente à l’égard du clan alaouite à qui elle ne par­donne pas d’avoir usur­pé le pou­voir dans l’un des foyers majeurs de l’Islam, Damas, la capi­tale des Omeyyades.

En Pales­tine, la confré­rie est repré­sen­tée par le Hamas (le Mou­ve­ment de la résis­tance isla­mique créé en 1987), dont la charte pré­cise bien la filia­tion avec « le Mou­ve­ment de la résis­tance isla­mique, l’une des ailes des Frères Musul­mans en Pales­tine ». Vain­queur des élec­tions légis­la­tives de 2006, avec soixante qua­torze sièges contre qua­rante cinq pour le Fatah, le gou­ver­ne­ment Hamas d’Ismail Haniyeh sera tout de même évin­cé par le pré­sident Mah­moud Abbas en juin 2007, lorsque les forces armées du Hamas ont pris par la force le contrôle de la bande de Gaza.

La branche jor­da­nienne des Frères Musul­mans (créée en 1942) est le prin­ci­pal par­ti d’opposition du pays, le seul par­ti poli­tique jor­da­nien tolé­ré par le roi Hus­sein, sous le nom de « Front isla­mique d’action ».

Au Sou­dan, Les Frères Musul­mans sont pré­sents depuis 1949 et ont pour chef Hasan Al-Tou­ra­bi. Des par­tis isla­miques kurdes sont éga­le­ment plus ou moins proches des Frères Musul­mans. L’Union isla­mique du Kur­dis­tan est pré­sente au Par­le­ment kurde, mais reste mino­ri­taire face à des par­tis laïcs comme l’Union patrio­tique du Kur­dis­tan (UPK) du pré­sident ira­kien Jalal Tala­ba­ni, et le Par­ti démo­cra­tique du Kur­dis­tan de Mas­soud Bar­za­ni, chef du dis­trict du Kur­dis­tan ira­kien.

VI- Les Frères Musul­mans aux portes du pou­voir.

Force actuel­le­ment la plus struc­tu­rée du champ poli­tique égyp­tien, autour du Par­ti de la Liber­té et de la Jus­tice Par­ti de la Liber­té et de la Jus­tice (PLJ) nou­vel­le­ment créé, la confré­rie des Frères musul­mans serait-elle en voie de frag­men­ta­tion ? Le 21 juin, un groupe de jeunes Frères a déci­dé de faire scis­sion pour créer le Par­ti du cou­rant égyp­tien (Hizb Al-Tayyar Al-Mas­ry) qui dis­pose d’ores et déjà de son site inter­net, de sa page face­book et de son compte twit­ter.

Ce nou­veau par­ti, « ins­pi­ré par l’esprit de la révo­lu­tion, dont il entend amé­lio­rer les acquis et les réa­li­sa­tions », sou­haite don­ner une place cen­trale aux jeunes et aux masses, explique Moham­med Affan, l’un des cofon­da­teurs, sur la page face­book.

« Le par­ti se dis­tingue par sa nature démo­cra­tique et civile. Il est fier de son iden­ti­té. Il est ouvert aux autres. Il est mû par des valeurs reli­gieuses et morales », annonce son site inter­net. Pour cadre de réfé­rence, il s’est choi­si la civi­li­sa­tion ara­bo-isla­mique, et non pas la sha­ria isla­mique : une par­tie de ses membres n’étant pas issue des Frères. Cette scis­sion est la seconde au sein de la confré­rie, après celle en mars de l’un de ses membres influents, Ibra­him Al-Zaa­fa­ra­ni, pour créer le Par­ti de la renais­sance égyp­tienne (Hizb Ennah­da Al-Mas­ry). Il dénon­çait lui aus­si le tra­di­tio­na­lisme rigide de la confré­rie.

Pour la deuxième fois de son exis­tence tumul­tueuse, la confré­rie des « Frères Musul­mans » se retrouve aux portes du pou­voir dans un contexte radi­ca­le­ment bou­le­ver­sé alors que, coup sur coup, rien que durant le moins de sep­tembre, la Tur­quie vient d’expulser l’ambassadeur d’Israël et qu’Israël a été contrainte de rapa­trier son ambas­sa­deur du Caire.

Dans un tel contexte exa­cer­bé de sur­croît par l’accession de l‘Iran au sta­tut de « puis­sance du seuil nucléaire », la Confré­rie pour­ra-t-elle demeu­rer, sans dom­mage, la cour­roie de trans­mis­sion de la diplo­ma­tie saou­do amé­ri­caine ? Sera-telle, du fait de la scis­si­pa­ri­té qui la menace, pha­go­cy­tée par la révo­lu­tion, ou, sur­mon­tant sa pente natu­relle, bri­gue­ra-telle des res­pon­sa­bi­li­tés boni­fiées par les ensei­gne­ments de ses erre­ments long­temps cala­mi­teux pour l’ensemble de la sphère ara­bo musul­mane ?

En un mot sau­ra-t-elle rompre le cor­don ombi­li­cal qui la lie depuis la période post colo­niale au camp occi­den­tal, si pré­ju­di­ciable à sa cré­di­bi­li­té et à la cause qu’elle est cen­sée défendre, dont l’Islam sun­nite aura été, de sur­croît, le grand per­dant de son pari sur l’Amérique ?