Liberté, égalité, bikini

Par Jorge Majfud / Blog de Majfud

Tra­duit par Estelle & Car­los Debiasi

EN LIEN :

Jorge Maj­fud est Uru­guayen, écri­vain, archi­tecte, doc­teur en phi­lo­so­phie pour l’Université de Géor­gie et pro­fes­seur de Lit­té­ra­ture lati­noa­mé­ri­caine et de Pen­sée His­pa­nique dans la Jack­son­ville Uni­ver­si­ty, aux États-Unis d’Amérique. Col­lege of Arts and Sciences, Divi­sion of Huma­ni­ties. Il est auteur des romans « La rei­na de Amé­ri­ca » (2001), « La ciu­dad de la Luna » (2009) et « Crise » (2012), entre d’autres livres de fic­tion et d’essai.

Le biki­ni et la dis­trac­tion de la micro-politique

Fin février 2021, l’équipe fémi­nine alle­mande de vol­ley-ball a annon­cé qu’elle boy­cot­te­rait les matchs du Qatar (orga­ni­sés par la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale de vol­ley-ball-plage) car les femmes ne sont pas auto­ri­sées à jouer en biki­ni. Ce n’est pas seule­ment un boy­cott, mais un mani­feste international.

La règle en ques­tion (article 10) qui a mis en colère les fina­listes du vol­ley-ball fémi­nin, cham­pionnes de la liber­té et de la civi­li­sa­tion, sti­pule que « pour res­pec­ter la culture et la tra­di­tion locales (…) les par­ti­ci­pantes doivent por­ter un tri­cot à manches courtes sous le maillot offi­ciel, ain­si que des shorts jusqu’aux genoux ».

Le direc­teur spor­tif de la Fédé­ra­tion alle­mande, Niclas Hil­de­brand, a confir­mé l’indignation des joueuses et entraî­neurs alle­mands à pro­pos de l’article 10. L’entraîneuse Helke Claa­sen a dit qu’elle ne se ren­drait pas non plus au tour­noi, arguant qu’elle ne se sen­tait pas « res­pec­tée en tant que femme ». D’autres, comme la vice-cham­pionne Kar­la Bor­ger, plus can­dide, ont fait valoir qu’elles n’avaient aucun pro­blème à « s’adapter aux règles des autres pays », mais c’est que la cha­leur extrême à Doha rend le biki­ni néces­saire… Comme en Allemagne.

La Fédé­ra­tion qata­rie de vol­ley-ball (QVA) a répon­du qu’elle res­pec­tait « le code de conduite éta­bli par la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale » et a men­tion­né que lors d’événements pré­cé­dents orga­ni­sés au Qatar, « les ath­lètes fémi­nines ont été libres de por­ter les mêmes uni­formes qu’elles portent dans d’autres pays ».

Ni le Qatar ni l’Arabie saou­dite ne sont des modèles de res­pect des droits humains, ni d’ailleurs les si hygié­niques puis­sances mon­diales, mais les correct·es indigné·es ne font rien de plus que délayer les demandes his­to­riques d’égalité de liber­té et repro­duire l’arrogance cen­te­naire nord-occi­den­tale au nom du poli­ti­que­ment correct.

Cer­tai­ne­ment dans aucun stade alle­mand, euro­péen ou éta­su­nien, les Makuas, Makon­dés ou kim­wa­nis mozam­bi­caines que j’ai ren­con­trées il y a des années ne seraient auto­ri­sées à jouer topless, elles ne seraient pas auto­ri­sées à mar­cher dans les rues civi­li­sées de Ber­lin ou de Paris comme elles tra­versent cer­tains vil­lages ou se baignent sur les plages indé­centes du para­dis pri­mi­tif de l’océan Indien, ou comme elles peuvent le faire dans les rues de New-York depuis 1992.

On peut cri­ti­quer et pro­tes­ter contre les mesures qui oppriment les femmes au-delà de leurs condi­tions cultu­relles, mais il est plus dif­fi­cile de défendre l’idée que ne pas por­ter de biki­ni pour jouer au vol­ley-ball est une mesure oppres­sive pour les joueuses nord-occi­den­tales et une atteinte à leur digni­té et à leur condi­tion de femmes. Même le scan­da­leux article 10 en ques­tion pour­rait faci­li­ter le tra­vail des pho­to­graphes et de la télé­vi­sion qui jonglent tou­jours pour ne pas faire de cadrages des fesses arti­cu­lées des joueuses en attente d’un ser­vice, pour ne pas être accu­sés d’être machiste.

Pour­quoi s’incliner et offrir ses fesses nues à la tri­bune est-il un sym­bole de la libé­ra­tion des femmes du monde civi­li­sé, mais mon­trer ses seins libres est l’oppression de cultures sauvages ?

N’est-il pas pos­sible de jouer au vol­ley-ball en short, comme dans le reste des sports bien connus ? En fait, les nou­velles tech­no­lo­gies de tis­su exten­sible pro­tègent beau­coup plus du sable qu’un bikini.

Y a‑t-il quelque chose entre les fesses (qui peut être vu par le public, mais pas par les télé­spec­ta­teurs) qui révèle la liber­té et la digni­té de la femme uni­ver­selle aux yeux atten­tifs du monde ?

Où est elle l’oppression sinon du côté du colo­nia­lisme et de l’arrogance euro­cen­trique sécu­laire de la race des maîtres qui décide com­ment habiller les femmes pour la liberté ?

Pour­quoi, lorsque nous nous ren­dons dans les pays péri­phé­riques, sen­tons-nous que nous avons le droit d’imposer nos cou­tumes au nom de la liber­té et des droits humains, mais quand ils viennent dans nos pays domi­nants, nous leur crions : « vous devez vous adap­ter à la culture qui vous reçoit » ?

Les Euro­péens ont-ils oublié quand, il n’y a pas si long­temps encore, on arrê­tait sur les plages d’Europe des femmes qui se pré­las­saient vêtues de leur hijab, c’est-à-dire trop habillées pour la sen­si­bi­li­té civi­li­sée de la police morale ?

Où était le droit occi­den­tal de ces pauvres femmes opprimées ?

Sommes-nous vrai­ment inté­res­sés par le droit de ces femmes à être libres ou s’agit-il plu­tôt de pré­ser­ver nos droits de dicter ?

Répé­tons ce que nous répé­tons depuis des décen­nies (en fait, ce qui suit est un copié-col­lé) : pour le nom­bril du monde, les femmes à moi­tié habillées de l’Occident sont plus libres que les femmes sur-habillées du Moyen-Orient et plus libres que les femmes trop nues d’Afrique. L’axiome mathé­ma­tique de la tran­si­ti­vi­té ne s’applique pas. Si la femme est blanche et prend un bain de soleil nue au bord de la Seine, c’est une femme libé­rée. Si elle est noire et fait de même au bord d’un ruis­seau sans nom, c’est une femme oppri­mée. C’est l’axiome ana­chro­nique de ce que « notre langue est meilleure parce qu’elle est com­prise ». Ce qui en matières de vête­ments équi­vaut à dire que les man­ne­quins robo­tiques et aigries qui défilent sur les podiums de l’industrie gla­mour mul­ti­mil­lion­naire sont le sum­mum de la libé­ra­tion et du bon goût.

Si on va inter­dire à une femme le voile, qui fait aus­si par­tie de sa propre culture, pour­quoi ne pas inter­dire les kimo­nos japo­nais, les cha­peaux texans, les lèvres peintes, les pier­cings, les tatouages avec des croix et des crânes en tout genre ? Pour­quoi ne pas inter­dire les tenues por­tées par les nonnes catho­liques qui pour­raient bien être consi­dé­rées comme un sym­bole de l’oppression fémi­nine ? Aucune reli­gieuse ne peut sor­tir de son état d’obéissance pour deve­nir prêtre, évêque ou pape, ce qui pour la loi d’un État laïc est une réelle dis­cri­mi­na­tion sexuelle.

Cette into­lé­rance est cou­rante dans nos socié­tés qui ont pro­mu les droits humains mais ont éga­le­ment inven­té les ins­tru­ments les plus cruels de tor­ture contre les sor­cières, les scien­ti­fiques ou les dis­si­dents ; qui ont pro­duit des camps de la mort et qui n’ont eu aucune limite dans leur obses­sion pro­sé­lyte et colo­nia­liste, tou­jours au nom de la bonne morale et du salut de la civilisation.

Main­te­nant, si nous vou­lons inter­dire les mau­vaises cou­tumes, pour­quoi ne pas com­men­cer par inter­dire les guerres et les inva­sions qui au seul siècle der­nier ont été une spé­cia­li­té de « nos gou­ver­ne­ments » pour défendre « nos valeurs » et qui ont lais­sé des pays détruits en Asie, en Afrique et en Amé­rique Latine, des peuples et des cultures anéan­ties et des mil­lions d’opprimés et massacrés ?

Au lieu de détour­ner l’indignation face à de grandes tra­gé­dies par des micro-revan­di­ca­tionss biki­nales, nous pour­rions nous concen­trer un peu sur les abus de nos alliés, comme dans le cas des femmes en Ara­bie Saou­dite ou en Israël. Ou, mieux encore, nous pour­rions consa­crer toutes ces éner­gies indi­gnées à regar­der la tra­gé­die des femmes et des mères invi­sibles, ces femmes qui souffrent de la bar­ba­rie de la civi­li­sa­tion en Pales­tine, au Yémen, en Répu­blique Sah­raouie et dans tant d’autres endroits où n’arrivent pas les camé­ras des grands médias, ni l’indignation émo­tive des stars du ciné­ma et du sport dont la seule souf­france (inhu­maine) est de perdre un cham­pion­nat ou un peu d’attention médiatique.