Filmer des visages

Par Alain Cavalier

Extraits de L’Avant-Scène ciné­ma Alain Cava­lier, Fil­mer des visages, n° 440 – 441, René Pré­dal (sous la direc­tion), mars-avril 1995

Mots-clés

A force de s’intéresser au visage, on finit par le nier pour le redé­cou­vrir

Que fil­mer ?

J’en suis arri­vé peu à peu à ne fil­mer qu’au plus près de mon expé­rience.
Aujourd’hui je sais qu’un homme est fait de peu de matière, donc je filme avec peu de moyens. J’ai aban­don­né tout luxe. Le ciné­ma est deve­nu pauvre, je l’ai sui­vi.
Je filme mal les champs, les arbres, les rues, les bai­sers des amants.
Je crois que je ne suis fait que pour les visages, et encore, il faut qu’ils soient seuls sur l’écran, et de face, et presque immo­biles, sim­ple­ment dans le but de mettre en valeur leur éner­gie en expan­sion infi­ni. J’ai com­men­cé à être ‑vague­ment- cinéaste à par­tir du moment où je n’ai plus inven­té la moindre action dra­ma­tique. Je ne fil­mais que ce qui avait été vécu par moi, ou par quelqu’un qui avait soi­gneu­se­ment consi­gné son expé­rience.

Des visages

A force de s’intéresser au visage, on finit par le nier pour le redé­cou­vrir et il ne sera jamais aus­si atti­rant que le jour où il sera caché ou absent.

Fil­mer seul

Je pense qu’on peut faire des films seul. Ce n’est pas de l’orgueil de dire que le ciné­ma peut être aus­si un tra­vail de soli­tude. On peut atteindre un état de concen­tra­tion, faire un geste ciné­ma­to­gra­phique ramas­sé, comme le peintre, comme le sculp­teur, sans sou­ci de l’argent, du métier, du public… Je reviens tou­jours au même point : c ‘est au tour­nage pour moi que les choses se passent. Ce qui est raté au tour­nage est raté au mon­tage, est raté pour l’œil du spec­ta­teur.

(Im)personnel

Un film per­son­nel, s’il n’est pas en même temps imper­son­nel, sera dépour­vu d’intérêt pour le spec­ta­teur.

Un ciné­ma immé­diat

Fabri­quer un ciné­ma immé­diat sor­ti tout fraî­che­ment du fond de soi et auquel la rai­son et l’intelligence n’ont pas encore cou­pé les ailes.
Fil­mer d’un trait, sans ratures.
Lors du tour­nage de ce répon­deur ne prend pas de mes­sages, nous avons fil­mé un homme qui souf­frait, qui sui­vait les traces de son pas­sé.
Nous ne savions pas quel plan nous tour­ne­rions après celui qui nous occu­pait, mais nous étions sûrs qu’il sor­ti­rait du pré­cèdent comme le jour de la nuit, ou inver­se­ment. Comme un enchaî­ne­ment de notes de musique ou de touches de pin­ceau sur la toile.
Ce sont sou­vent les meilleurs sur­prises.
Je me demande si, quand un film est un peu réus­si, il n’est pas fait d’imperfections.

L’image vidéo

Je compte sur l’image-vidéo pour pro­vo­quer, pour fécon­der, trans­for­mer l’image-film. Je la tra­vaille en écar­tant les zones sombres, en évi­tant les longues focales. Je cherche une image nette, lumi­neuse, franche, sim­pli­fiée.

L’épure

Je trouve que c’est encore trop com­plexe un film
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…/…
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Il y a encore trop de cou­leurs, trop de mou­ve­ment, trop de sen­ti­ments, ce n’est pas assez épu­ré. C’est très dif­fi­cile de sor­tir du bar­bouillage de cou­leurs et d’atteindre la ligne.

Le trai­te­ment du son dans le film Libe­ra me.

L’absence de parole a mis tous les bruits de la vie au pre­mier plan. Nous les avons décou­verts, eux qui sont tou­jours cachés der­rière les dia­logues. Nous avons tra­vaillé ces bruits, en direct, en stu­dio, comme si c’était un maté­riau musi­cal. L’effet en a été glo­ba­le­ment plus inquié­tant pour le spec­ta­teur que je ne le pen­sais. La parole ras­sure. Les bruits seuls, c’est la peur qui se lève.

Dés­équi­libre

Dès que ça com­mence à tenir à peu près debout, une inquié­tude vous sai­sit. On a l’impression que si ça s’approche de quelque chose, il n’y aura plus rien après et qu’il faut dés­équi­li­brer l’ensemble par un détail qui secoue.

Pour­quoi fil­mer ?

Je ne peux pas tour­ner des films avec l’idée que j’agis sur le monde car on y ver­rait ins­crit le fait que j’ai vou­lu chan­ger le cours des choses, ce qui serait pré­ten­tieux. Que mes films fassent fré­mir une eau dor­mante à l’intérieur d’un cœur, ça je le sou­haite. »