Stratégies documentaires, par Ignacio Ramonet

Par Igna­cio Ramo­net

Source de l’ar­ticle : LMD, Mai 1982, page 25

Par l’abus des tech­niques du ciné­ma direct, le docu­men­taire est deve­nu un genre pla­te­ment jour­na­lis­tique, dont abusent sans talent tous les socio­logues d’occasion.

La télé­vi­sion est, on le sait, une machine à fic­tions. Les images s’y struc­turent en récit, s’organisent en fable et semblent constam­ment rele­ver davan­tage de l’imagination mythique que de la réa­li­té. La confu­sion entre véri­té et natu­ra­lisme, lyrisme et emphase, ne cesse de s’aggraver et ren­force l’impression géné­rale de men­songe et d’obscénité. Le genre docu­men­taire, aujourd’hui défi­ni­ti­ve­ment expul­sé des salles, n’échappe guère à cette règle ; la télé­vi­sion étant deve­nue son unique voie de dif­fu­sion, il se plie d’autant plus ser­vi­le­ment aux lois télé-fic­tion­nelles et y perd sa fonc­tion cen­trale de révé­la­teur sen­sible du réel.

Par l’abus des tech­niques du ciné­ma direct (prises de son et d’images syn­chrones), le docu­men­taire est deve­nu un genre pla­te­ment jour­na­lis­tique, dont abusent sans talent tous les socio­logues d’occasion. Dans son ver­sant mili­tant, ce genre se prête aus­si à de faciles mani­pu­la­tions idéo­lo­giques ; les images s’enlisent alors dans le pathé­tique et se sou­mettent au com­men­taire (le « com­ment taire »), qui étouffe l’éventuelle poly­pho­nie et leur impose une signi­fi­ca­tion uni­voque, auto­ri­taire, comme Chris Mar­ker l’a magis­tra­le­ment démon­tré dans sa Lettre de Sibé­rie (1958).

Ain­si, de plus en plus détour­né, alté­ré, fre­la­té, le style docu­men­taire n’est guère, de nos jours, tra­vaillé que par quelques cinéastes « mau­dits » ; ceux-ci s’obstinent à fil­mer l’infilmable, afin de nous révé­ler les sens cachés au coeur du réel. Si leurs films servent à ins­truire, c’est non seule­ment sur la réa­li­té qu’ils illus­trent mais aus­si sur leur propre sen­si­bi­li­té et sur l’art ciné­ma­to­gra­phique lui-même.

Agnès Var­da, Jean-Marie Straub, Danièle Huillet et Johan Van der Keu­ken sont, à divers titres, des cinéastes exem­plaires. Leur stra­té­gie docu­men­taire consiste pré­ci­sé­ment dans le fait que tous les quatre résistent aux faci­li­tés du tour­nage léger, contrôlent le ver­tige et l’accélération de la prise de vue, et osent arrê­ter la cou­lée des plans sur les contours étu­diés, har­mo­nieux, équi­li­brés d’un cadre fil­mique qui vient ponc­tuer, le temps d’une médi­ta­tion, l’avancée rigou­reuse d’un pro­ces­sus de com­pré­hen­sion (à cet égard, les longs plans fixes de Straub-Huillet sont légen­daires).

Ils pra­tiquent un ciné­ma déca­pé de tous les lyrismes faciles, de tous les effets pois­seux des fai­seurs d’images. Par­mi les cinéastes her­mé­neutes cher­chant dans les bri­sures des socié­tés des images cohé­rentes afin de com­prendre et expli­quer le sens du monde ou de l’histoire, ceux dont il est ques­tion ci-des­sous sont cer­tai­ne­ment les plus pas­sion­nants. Leur pro­bi­té, leur rec­ti­tude et le ser­ré de leur réflexion poli­tique et fil­mique s’accompagnent d’une telle élé­gance, d’une telle beau­té de la repré­sen­ta­tion que l’oeil et l’esprit en demeurent ravis, exci­tés, épa­nouis.