Vers le sud. Johan Van der Keuken (Serge Daney)

par Serge Daney

Texte écrit par Serge Daney, ‘Vers le Sud. Johan Van der Keu­ken’ et ini­tia­le­ment publié dans Libé­ra­tion, 2 mars 1982. Puis publié dans Ciné jour­nal 1981 – 1986. Cahiers du ciné­ma, 1986, p. 131 – 135.

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La camé­ra est lourde, du moins je trouve. C’est un poids qui compte et qui fait que les mou­ve­ments d’ap­pa­reil ne peuvent pas avoir lieu gra­tui­te­ment, chaque mou­ve­ment compte, pèse.

On ignore trop ici l’oeuvre de ce Hol­lan­dais pla­nant, l’un des grands du « docu­men­songe » actuel. L’oeil de ce cinéaste sans fron­tières est un scal­pel.

Pour com­men­cer, une réponse a la ques­tion : qui est Johan van der Keu­ken ? Un Hol­lan­dais, né à Amster­dam il y a qua­rante-quatre ans. Un très bon docu­men­teur (mot que je pro­pose de sub­sti­tuer défi­ni­ti­ve­ment à “docu­men­ta­riste”). Vers le sud sort à temps. Les films de Van der Keu­ken étaient en passe d’être d’avantage connus que vus, répu­tés que dif­fu­sés. Grâce à « Forum-dis­tri­bu­tion », le scan­dale est évi­té : le public Pari­sien peut voir ce vingt-hui­tième film du Hol­lan­dais tenace. Son sep­tième long-métrage. Son meilleur.

Quand un docu­men­teur vient du Nord, qu’il a un pas­se­port et une conscience en règle, une camé­ra, un pied et un bon oeil der­rière, ou va-t-il ? Vers le sud, bien enten­du. Ques­tion d’initiation (Brue­ghel, Van Gogh, Ivens). Depuis long­temps déjà, Van der Keu­ken s’est mis en route « vers le sud ». À Paris où, à la fin des années cin­quante, il a étu­dié le ciné­ma (à l’Id­hec) et exerce son pre­mier métier (pho­to­graphe). Plus tard, entre 1972 et 1974, il a com­po­sé, bloc par bloc, un ambi­tieux trip­tyque « Nord-Sud » (Dia­ry, The White Castle, The New Ice-age). II s’a­gis­sait de trou­ver une forme de ciné­ma qui réponde à la sen­si­bi­li­té tiers-mon­diste de l’é­poque. Figures impo­sées : les effets au Sud de la poli­tique déci­dée au Nord, l’é­change inégal, le désastre éco­lo­gique. Van der Keu­ken les prend très au sérieux. On le voit par­tout : au Came­roun, au Pérou, aux USA, en Espagne, au Maroc. Cet oeil de lynx a vu du pays, cette oreille atten­tive a globe-trot­ti­né, ce nez s’est casse sur le réel.

Il y a (sans doute) une « école » batave de docu­men­teurs dont Ivens hier et Van der Keu­ken aujourd’­hui sont les plus beaux fleu­rons. Mais a la dif­fé­rence du vieux Joris, Johan Van der Keu­ken n’a pas mis son savoir-fil­mer au ser­vice de tous les etats-majors com­mu­nistes du monde. Il est arri­vé plus tard, à un moment ou le com­mu­nisme a déçu (un peu, beau­coup, a la folie) et ou même le mot « tiers-monde » à ran­ci. Aujourd’­hui, le cinéaste qui tient à enga­ger son tra­vail doit se pas­ser com­mande à lui-même. Fin de la com­mande mili­tante et appa­ri­tion du « cinéaste sans fron­tières ». En 1981, fil­mer « vers le sud », c’est, tout crû­ment, aller vers le soleil et vers la misère, là où il fait bon témoi­gner. C’est fil­mer plus pauvre que soi. Et « quelque part », aimer ça.

Le Sud, le lec­teur l’au­ra devi­né, c’est un état. Un état géo-poli­tique et un état phy­sique. L’oeuvre de Van der Keu­ken pour­rait por­ter en sous-titre :” misères occa­sion­nées par le sys­tème capi­ta­liste mon­dial et infir­mi­tés qui s’ensuivent pour le corps humain”. C’est avec la ten­dresse du scal­pel que l’oeil du cinéaste capte ce qui ne va pas entre quel­qu’un et son envi­ron­ne­ment immé­diat. Van der Keu­ken est un as de la gêne, quand manque 1’espace vital. Corps empê­chés, tor­dus, infirmes, mal dans leur peau, mal dans la langue. Son film le plus éton­nant reste cet Her­man Slobbe, l’enfant Aveugle (1964) où la morale naît de l’obscénité et vice-ver­sa. Les rap­ports Nord-Sud com­mencent la : tout ce qui est devant la camé­ra est au Sud ; la camé­ra, elle est tou­jours au Nord. La camé­ra est une bous­sole.

Mais aller vers le Sud, c’est perdre le nord, quand même. Vers le Sud — le film est ce que Van der Keu­ken a réus­si de plus simple et de plus direct a ce jour. Il s’a­git d’un récit de voyage, de quelques feuilles arra­chées a un livre de bord, d’un tra­ve­logue. Le cinéaste part d’Am­ster­dam et, deux heures vingt minutes plus tard, se perd défi­ni­ti­ve­ment dans la foule cai­rote. Il passe par Paris, la Drôme, Rome, la Calabre. Ceux qu’il croise en che­min et qui répondent à ses ques­tions n’ont rien de com­mun sauf ceci : ils ont accep­té leur envi­ron­ne­ment, ils n’en veulent plus d’autres, ils veulent res­ter où ils sont.

À Amster­dam, des jeunes s’or­ga­nisent pour squat­ter, affrontent la police et la crise du loge­ment. À Paris, dans le quar­tier de la Goutte d’or, Ali, dimi­nué par un acci­dent du tra­vail vit dans une chambre entre ses médi­ca­ments et des cours par cor­res­pon­dance. Dans la Drôme, de vieux lavan­diers savent que la lavande se vend mal mais ils conti­nuent. À Rome, une vieille femme éry­thréenne raconte sa vie, ce qui n’est pas rien. En Calabre, un prêtre a l’air têtu lutte contre l’exode rural en créant un ate­lier de cou­ture. Et puis, on arrive au Sud. Ter­mi­nus : Le Caire. Le cinéaste des­cend. Le vrai film com­mence.

Car j’ai oublié de dire quelque chose : Van der Keu­ken est un camé­ra­man épous­tou­flant. L’un des grands. Il pousse, jus­qu’a des paroxysmes insoup­çon­nés, la pas­sion du cadre. Je dis bien : pas­sion. Cal­vaire et extase. Le ciné­ma, pour lui, c’est vingt-quatre cadres par seconde. Remords de pho­to­graphe ? Entre film et cli­ché, image qui se défile et arrêt sur l’i­mage, une pra­tique très sin­gu­lière, un peu asphyxiante, du ciné­ma.

En Egypte donc, les inter­views ne donnent pas grand-chose. On ment faci­le­ment à l’homme à la camé­ra. Vexé, celui-ci des­cend dans la rue et se met à fil­mer la cir­cu­la­tion. Un train bon­dé, une foule en pyja­ma, des car­rioles qui sortent d’un péplum, des voi­tures qui vont au pas, des enfants éton­nés, des bêtes hagardes, une fine pous­sière et, entre eux, plus rapide qu’eux, l’oeil du cinéaste. Images sans enjeu, bain d’i­mages, images qui ont — enfin – per­du le Nord. Fan­tas­tique.

La culture de Van der Keu­ken. c’est la pho­to et le jazz. Il a fait dans le temps un joli film sur Ben Webs­ter (Big Ben) et son musi­cien habi­tuel n’est autre que Willem Breu­ker. Il filme comme on a dit que Char­lie Par­ker ou Bud Powell jouaient : toutes les notes, oui, mais a une vitesse inouïe. Per­du dans la foule du Caire, Van der Keu­ken « joue du ciné­ma » comme on joue du saxo­phone. Il joue tous les cadres, très vite. Les pano­ra­miques sont comme l’exposé du thème, les déca­drages ner­veux sont des riffs, les reca­drages sont des cho­rus, etc. Qu’on puisse « Jouer » du ciné­ma ain­si, cela n’ar­rive pas très sou­vent, à cause de la façon misé­rable dont la télé uti­lise le tra­vel­ling optique. Il faut que le soliste soit en forme. Ques­tion de gym­nas­tique.

II y a quelques années, Van der Keu­ken m’a­vait dit quelque chose qui, alors, me frap­pa. « Devoir por­ter la camé­ra m’o­blige à me mettre en forme. Il faut que j’aie un bon rythme phy­sique. La camé­ra est lourde, du moins je trouve. Elle pèse 11,5 kilos, avec une bat­te­rie de 4,5 kilos. Au total 16 kilos. C’est un poids qui compte et qui fait que les mou­ve­ments d’ap­pa­reil ne peuvent pas avoir lieu gra­tui­te­ment, chaque mou­ve­ment compte, pèse. »

Les grands came­ra­men savent mieux que qui­conque com­ment on peut rou­ler les autres dans la farine de la pel­li­cule. Aus­si, pour ne pas être dépas­sés par leur amour sans foi ni loi du fil­mage, s’inventent-ils sou­vent un garde fou, une règle de jeu. Cha­cun a sa façon. J’aime bien que pour Van der Keu­ken, la morale passe par la fatigue phy­sique. C’est une ques­tion de déca­lage entre le temps de la parole et celui du regard. Par­ler prend du temps, regar­der non. Il y a quelque chose de dia­bo­lique dans ce déca­lage.

II faut ima­gi­ner notre docu­men­teur du Nord der­rière sa camé­ra un peu trop lourde, posant des ques­tions et fil­mant les réponses et en même temps, der­rière l’oeille­ton, il faut ima­gi­ner cet organe qu’un rien excite, que tout dis­trait, qui secrète du cadre comme on res­pire, qui va trop vite, qui capte plus de choses qu’il ne vou­drait : du comique invo­lon­taire, du vide, du fétiche facile, de la beau­té scan­da­leuse : l’oeil immo­ral qui, à la lettre, s’en fout.

2 mars 1982