Pour une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple

Entre­tien réa­li­sé par Ron­nie Rami­rez, cinéaste et membre de ZIN TV

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Entre­tien avec Thier­ry Deronne, cinéaste et uni­ver­si­taire bel­go-véné­zué­lien

En 1975 déjà, dans leur ouvrage Culture et com­mu­ni­ca­tion de masses (1975), Mat­te­lart, Gar­re­ton et Val­dez ana­ly­saient en ces termes le Coup d’État contre le Pré­sident Sal­va­dor Allende : « Si la pos­si­bi­li­té d’une révo­lu­tion socia­liste a échoué au Chi­li, on le doit en par­tie aux ater­moie­ments de la gauche offi­cielle dans sa poli­tique com­mu­ni­ca­tion­nelle, sa dif­fi­cul­té à valo­ri­ser son propre pro­jet his­to­rique, sa crainte que les masses elles-mêmes imposent leur voix dans les médias exis­tants ou dans d’autres créés par elles. Il man­quait la confiance suf­fi­sante pour lais­ser agir ces acteurs essen­tiels : les tra­vailleurs. La gauche offi­cielle est res­tée mal­heu­reu­se­ment sur la défen­sive. L’accusé s’est enfer­mé dans le cercle argu­men­taire de son adver­saire de classe, recy­clant les repré­sen­ta­tions col­lec­tives pro­duites par son enne­mi poli­tique. L’initiative du dis­cours est res­tée dans les mains de la droite, et les tech­ni­ciens de la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle n’ont pas été capables de s’effacer pour lais­ser sur­gir les embryons d’une nou­velle culture. La neu­tra­li­té tech­nique s’est révé­lée un mythe. Il n’y avait pas de “tech­nique en soi”, uti­li­sable à sou­hait par la droite ou par la gauche. Il n’y avait qu’une tech­nique bour­geoise de la com­mu­ni­ca­tion et rien de plus. »

Répon­dant à l’appel de la Révo­lu­tion San­di­niste au Nica­ra­gua puis Boli­va­rienne au Vene­zue­la, Thier­ry Deronne s’est inves­ti, à par­tir de cet héri­tage concep­tuel, dans les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale en Amé­rique Latine. Il vit depuis 1994 au Vene­zue­la, où il enchaîne les ate­liers popu­laires de créa­tion audio-visuelle. Dans ce but, il a fon­dé l’Ecole Popu­laire et Lati­no-Amé­ri­caine de Ciné­ma en 1995, puis la télé­vi­sion de quar­tier Tele­tam­bores à Mara­cay. Plus tard, il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la télé­vi­sion publique, natio­nale et par­ti­ci­pa­tive, VIVE TV, en 2003, dont il fut vice-pré­sident jusqu’en 2010. En paral­lèle il est l’auteur de nom­breux films. Citons Le pas­sage des Andes (2005), Car­los l’aube n’est plus une ten­ta­tion (2012), Jusqu’à nous enter­rer dans la mer (2017).

De pas­sage à Bruxelles, Thier­ry Deronne a pré­sen­té « His­toire du Vene­zue­la » (2018), son der­nier film, et a don­né le sémi­naire « Une autre télé­vi­sion est pos­sible », orga­ni­sé par ZIN TV. L’occasion de nous entre­te­nir avec lui.

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L’é­cole Popu­laire Lati­no-amé­ri­caine de Ciné­ma

Avec quatre élec­tions vic­to­rieuses en un an, le pro­ces­sus boli­va­rien semble entrer dans un nou­veau cycle. Quels sont ses défis sur le ter­rain éco­no­mique et de la com­mu­ni­ca­tion ?

Le sec­teur pri­vé contrôle plus de 80% de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion. Quand le gou­ver­ne­ment opère de fortes aug­men­ta­tions de salaire — jus­qu’à 100% — pour pro­té­ger le pou­voir d’achat popu­laire, ce sec­teur réplique en aug­men­tant les prix dans la même pro­por­tion. La contre-offen­sive du gou­ver­ne­ment Madu­ro porte donc sur le contrôle des prix, sur la struc­ture même de la spé­cu­la­tion – en gelant les prix ou en pre­nant le contrôle des mar­chés muni­ci­paux.
La mas­si­fi­ca­tion des Comi­tés locaux d’approvisionnement est une autre stra­té­gie que la guerre éco­no­mique a impo­sée mais qui donne un second souffle à une orga­ni­sa­tion popu­laire atté­nuée depuis la mort d’Hugo Cha­vez. La bataille prin­ci­pale est la construc­tion com­mu­nale tant comme résis­tance éco­no­mique que comme germe d’une autre socié­té pos­sible.

Pour nous, cinéastes, gens de théâtre, for­ma­teurs, l’enjeu fon­da­men­tal est de sti­mu­ler l’i­ma­gi­naire com­mu­nal face aux sec­teurs conser­va­teurs de l’E­tat. D’au­tant plus que la poli­tique com­mu­ni­ca­tion­nelle offi­cielle est robo­ti­sée par la réponse aux men­songes quo­ti­diens de 99 % des grands médias et n’a donc pas le temps de créer cet ima­gi­naire trans­for­ma­teur.

La gauche en géné­ral et plus par­ti­cu­liè­re­ment les mou­ve­ments sociaux et les pro­gres­sistes semblent avoir du mal à conqué­rir le ter­rain de la com­mu­ni­ca­tion. A quoi cela doit-il selon toi ?

La gauche ne com­prend pas que le secret de l’« action des idées dans l’histoire » ne se trouve pas dans les dis­cours mais dans les sup­ports, les appa­reils, les relais tech­niques. Or, un pro­ces­sus de trans­mis­sion doit ser­vir, comme le disait Wal­ter Ben­ja­min, à nous orga­ni­ser. D’abord, en don­nant tous ses moyens à une poli­tique cultu­relle visant fai­sant de la socié­té une grande école artis­tique et cri­tique, pour acqué­rir tous les outils de la créa­tion visuelle et sonore notam­ment, dès le plus jeune âge, dans toutes les écoles, à tous les niveaux…

Ensuite en pro­mul­guant une loi de démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de la pro­prié­té des médias, en créant un réseau ser­ré de médias popu­laires, en remet­tant la majo­ri­té des fré­quences, chaînes et res­sources aux orga­ni­sa­tions citoyennes, en refon­dant un ser­vice public de radio et télé­vi­sion basé sur la par­ti­ci­pa­tion. Il faut éli­mi­ner l’absurde modèle com­mer­cial et l’enseignement du sché­ma émetteur/récepteur qui vend une « actu »-mar­chan­dise à des consom­ma­teurs. On pour­ra alors construire un ima­gi­naire non plus axé sur le plai­sir de la consom­ma­tion indi­vi­duelle mais sur celui de la trans­for­ma­tion col­lec­tive, et réa­li­ser la pro­phé­tie sar­trienne d’une infor­ma­tion non plus comme « droit du jour­na­liste » mais comme « droit du lec­teur ou du télé­spec­ta­teur », c’est-à-dire de celui ou celle qui tra­vaille au bureau, dans les chan­tiers et n’a pas les moyens de voir l’image com­plète du monde.

Sub­sti­tuons l’image des pro­duits par l’image des pro­ces­sus les recon­nec­tant avec leur ori­gine. Réhu­ma­ni­sons les temps de fabri­ca­tion d’un pro­gramme et la pos­si­bi­li­té de connaître et de réflé­chir sur le monde : enquête, réa­li­sa­tion, dif­fu­sion, sui­vi, mon­tage dans et entre les pro­grammes. Bref, créons « une télé­vi­sion qui per­mette au peuple de dis­cu­ter avec le peuple » (Sartre). Il y a quelque chose de tout aus­si fon­da­men­tal, sans lequel tout ce qui pré­cède ne suf­fi­rait plus.
On sait que le capi­ta­lisme a re-ter­ri­to­ria­li­sé notre espace-temps en un méta­bo­lisme social du « tout-à‑l’égo ». La vague numé­rique états-unienne a mis « hors-sol » une grande par­tie de la socié­té, les écrans por­tables entraînent cha­cun dans une bulle nar­cis­sique, avec réen­ra­ci­ne­ment com­pen­sa­toire de la psy­ché col­lec­tive dans le colo­nia­lisme. La gou­ver­nance média­tique du champ poli­tique fait que la cau­sa­li­té d’ensemble a dis­pa­ru der­rière le sau­tille­ment “face­boo­kien », émo­tion­nel, des effets. Le socia­lisme n‘existera que s’il inverse cette ten­dance lourde et invente un appa­reillage tech­nique et cultu­rel indé­pen­dant de l’industrie glo­ba­li­sée.

Un gou­ver­ne­ment de gauche devra donc immé­dia­te­ment inves­tir dans une recherche scien­ti­fique et indus­trielle basée sur les idées des mou­ve­ments sociaux, en vue de géné­rer une tech­nique nou­velle qui pro­duise des effets sociaux orga­ni­sa­teurs et non iso­lants. Cette nou­velle civi­li­sa­tion “tech­nique”, cette restruc­tu­ra­tion « médio­lo­gique » de la vie, reste le grand « impen­sé » de la gauche. Celle-ci base encore sa « com » sur des appa­ri­tions en stu­dio et sur des pla­teaux, et semble pri­son­nière du mythe de la déon­to­lo­gie jour­na­lis­tique. Comme si on pou­vait oublier que « ce n’est que d’une tech­nique que l’on peut déduire une idéo­lo­gie ».

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Ate­liers de l’é­cole popu­laire lati­no-amé­ri­caine de ciné­ma

Contrai­re­ment à la révo­lu­tion sovié­tique ou la révo­lu­tion cubaine, cer­tains pensent que la révo­lu­tion boli­va­rienne n’a pas su créer sa véri­table esthé­tique.

Si on parle d’i­ma­gi­naire ciné­ma­to­gra­phique, les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires que tu cites ont com­men­cé par bras­ser les pos­sibles puis ont nor­ma­li­sé leur dis­cours, par­fois bru­ta­le­ment dans le cas de l’URSS, ou par la retom­bée dans le Hol­ly­wood pathé­tique que cri­ti­quait Hum­ber­to Solas à Cuba. Ce qui est très inté­res­sant chez les sovié­tiques des années 20, c’est qu’ils pensent les nou­velles images non seule­ment depuis le conte­nu mais depuis le mode de pro­duc­tion : ciné-train, ciné-bateau, vaste réseau de cor­res­pon­dants ouvriers ou pay­sans… ou parlent “arti­sa­nat” contre “indus­trie », ou « dépro­fes­sion­na­li­sa­tion ».

Au Vene­zue­la, cette ques­tion reste à poser parce que les rela­tions de pro­duc­tion res­tent fon­da­men­ta­le­ment modé­li­sées par l’en­tre­prise capi­ta­liste. Si on les dépasse par le modèle com­mu­nal, alors on pour­ra par­ler d’une esthé­tique propre à la révo­lu­tion boli­va­rienne, et non de la simple injec­tion de poli­tique dans les for­mats exis­tants, voire hol­ly­woo­diens (Vil­la del Cine, etc.). Il n‘y a pra­ti­que­ment aucune fic­tion pro­duite sur toutes ces années de révo­lu­tion. Mais tout ne fait que com­men­cer. La révo­lu­tion boli­va­rienne, mal­gré la chute des cours du pétrole et la guerre éco­no­mique, a main­te­nu l’ensemble des poli­tiques sociales et cultu­relles – récu­pé­ra­tion d’espaces pour la créa­tion, mis­sions de for­ma­tion artis­tique, fes­ti­vals et spec­tacles gra­tuits pour la popu­la­tion, et c’est un trait d’intelligence : l’art n‘est pas sacri­fié, il indique la sor­tie du tun­nel. Après 19 ans on sent une pous­sée d’en bas de nou­velles voix, de nou­veaux créa­teurs dans tous les domaines, le peuple reste l’ac­teur prin­ci­pal de cette révo­lu­tion et c’est pour­quoi nous sommes tou­jours debout.

Un des aspects de la révo­lu­tion boli­va­rienne est la léga­li­sa­tion des télé­vi­sions com­mu­nau­taires. Quels sont ses acquis ? Où en sommes-nous aujourd’hui.

Notre équipe de cher­cheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête appro­fon­die sur les 35 télé­vi­sions popu­laires exis­tantes, cer­taines actives, d’autres moins, d’autres éteintes. Par­mi les conclu­sions appa­raît d’a­bord la per­sis­tante dif­fi­cul­té de créer une nou­velle forme de média dans un champ homo­gé­néi­sé par la glo­ba­li­sa­tion mar­chande et par ses mono­poles média­tiques. Nom­breux sont ceux qui repro­duisent les pra­tiques domi­nantes, oublient la for­ma­tion inté­grale et renoncent à créer leur propre agen­da. Les col­lec­tifs expriment aus­si des auto­cri­tiques : pri­va­ti­sa­tion du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coor­di­na­tion natio­nale, excès de jalou­sie ter­ri­to­riale, manque de volon­té dans la for­ma­tion d’équipes de pro­duc­tion popu­laires, mau­vais usage, par­fois des­truc­teur, du maté­riel don­né par l’État. Mais toutes ces années ont aus­si per­mis de valo­ri­ser la télé­vi­sion popu­laire comme la « mai­son qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de col­la­bo­ra­tion libé­ré des normes com­mer­ciales, comme les retrou­vailles de mondes sépa­rés par le capi­ta­lisme (vie et temps, ville et cam­pagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mou­ve­ments sociaux, comme école d’organisation citoyenne, capable de pal­lier les fai­blesses de l’Etat.

Pour sur­mon­ter la faible pro­duc­tion de pro­grammes, les mili­tants pro­posent de par­tir des dyna­miques déjà exis­tantes : talents musi­caux indi­vi­duels ou col­lec­tifs en quête d’indépendance, ligues spor­tives, etc… William Sivi­ra, de Lara TVe, nous explique : “Nous pro­je­tons de prendre le contrôle des terres sur le ter­ri­toire de la com­mune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délin­quants”. Autres pro­jets : une école natio­nale des médias asso­cia­tifs, un fonds de sou­tien – récem­ment approu­vé par une Loi sur la Com­mu­ni­ca­tion Popu­laire – pour finan­cer les for­ma­tions et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connais­sances tech­niques.

Beau­coup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télé­vi­sion popu­laire partent ensuite tra­vailler dans les médias pri­vés. Face à ce pro­blème, on pro­pose une pré­sé­lec­tion des can­di­dats sur la base de leur enga­ge­ment social et de ne créer un média nou­veau qu’au terme d’un tra­vail de réflexion avec les habi­tants, pour évi­ter qu’il soit per­çu comme une inter­ven­tion externe et pour garan­tir son appro­pria­tion popu­laire immé­diate.

La plu­part des col­lec­tifs sou­haitent que l’Etat les dote d’un véhi­cule pour accé­der à tout leur sec­teur, lui demandent de sala­rier une tren­taine de per­ma­nents pour évi­ter la com­mer­cia­li­sa­tion dans laquelle sont tom­bées les radios com­mu­nau­taires. En géné­ral, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de sui­vi tech­nique, plus d’investissements, car le maté­riel reste cher et com­plexe.
Sont aus­si évo­qués la créa­tion d’une indus­trie natio­nale pour sor­tir de la dépen­dance tech­no­lo­gique, une majeure inter­ac­tion via les nou­velles tech­no­lo­gies, tout cela ados­sé à une poli­tique de démo­cra­ti­sa­tion réelle de la pro­prié­té des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou dans la Boli­vie d’E­vo Morales et dans l’E­qua­teur de Rafael Cor­rea, où les ondes allaient être par­ta­gées en trois tiers : pri­vé, public, asso­cia­tif.

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Apprendre dès le plus jeune âge à s’ex­pri­mer audio­vi­suel­le­ment


Tu a fon­dé Ter­ra TV, peux-tu nous racon­ter en quoi consiste ce pro­jet ?

Ter­ra TV, c’est le monde vu par les pay­sans, cette télé­vi­sion sera faite par eux, et sera basée sur ces vingt ans de labo­ra­toire de formes nou­velles. Elle aura une triple fonc­tion : dif­fu­ser l’image, et faire le sui­vi de la vie quo­ti­dienne et du tra­vail en pro­fon­deur des orga­ni­sa­tions pay­sannes, tra­duire ces chro­niques en por­tu­gais, espa­gnol, anglais ou fran­çais ; Mettre en ligne des modules de for­ma­tion en réa­li­sa­tion audio-visuelle, en agroé­co­lo­gie, en His­toire, en éco­no­mie, en phi­lo­so­phie, en pra­tiques socio­cul­tu­relles, avec un sui­vi péda­go­gique pour les col­lec­tifs participant(e)s ; Orga­ni­ser, arti­cu­ler et nouer des soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales grâce au sui­vi des pro­ces­sus et à l’agenda des luttes. Toute orga­ni­sa­tion qui lutte pour la terre sous n’importe quelle lati­tude pour­ra affi­cher ses acti­vi­tés. Ce nou­veau média, libé­ré de « l’é­vé­ne­men­tiel » et des filtres du jour­na­lisme tra­di­tion­nel, com­men­ce­ra par dif­fu­ser les pro­grammes réa­li­sés par les par­te­naires lati­no-amé­ri­cains pour inté­grer peu à peu les orga­ni­sa­tions pay­sannes d’A­frique, d’A­sie et d’Eu­rope.