Résistance féminine à Idleb : itinéraire d’une activiste

par Charlotte Loris-Rodionoff
/ Vacarme 83

J’ai choi­si la révo­lu­tion et je l’ai choi­sie notam­ment car j’espérais appor­ter une vie meilleure aux gens qui m’entouraient, mais mal­heu­reu­se­ment on n’est pas par­ve­nu à appor­ter autre chose que la mort, la des­truc­tion, les bom­bar­de­ments.

Ce texte donne la parole à Dina, une jeune femme syrienne ori­gi­naire de la ville d’Idleb. Cette ville moyenne du nord de la Syrie, à soixante kilo­mètres d’Alep, a alter­na­ti­ve­ment été contrô­lée par le régime et par les forces d’opposition, avant de pas­ser sous le contrôle du Jabhat al-Nos­ra (« Front de la vic­toire »), groupe de com­bat­tants jiha­distes qui consti­tue l’une des com­po­santes isla­mistes de l’opposition armée en Syrie. Nous nous sommes ren­con­trées à plu­sieurs reprises entre la libé­ra­tion d’Idleb en mars 2015 et novembre 2017. Dina a été for­cée de quit­ter sa ville lorsqu’al-Nosra a décou­vert qu’elle dis­pen­sait des for­ma­tions à des femmes et des enfants sur leurs droits poli­tiques et civiques. Elle vit désor­mais en exil à la fron­tière tur­co-syrienne et attend avec impa­tience la chute d’al-Nosra pour pou­voir ren­trer chez elle.

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Quand je ren­contre Dina en Tur­quie en 2015, elle habite encore dans le nord de la Syrie, dans la ville d’Idleb où elle vit avec ses parents et enseigne les mathé­ma­tiques à l’université. Elle se rend régu­liè­re­ment en Tur­quie où elle passe en moyenne deux semaines tous les deux mois afin de coor­don­ner son tra­vail avec l’organisation pour laquelle elle donne des for­ma­tions en droits de l’Homme et en édu­ca­tion poli­tique et civique à des groupes de femmes dans la région d’Idleb. « C’est comme d’être schi­zo­phrène de devoir navi­guer entre la Tur­quie et la Syrie ! On s’habitue rapi­de­ment aux condi­tions dans les­quelles on vit puis on doit sou­dai­ne­ment en chan­ger. » dit-elle, tout en expli­quant qu’à Idleb elle doit désor­mais por­ter une abaya, ce long vête­ment noir cou­vrant qui se porte au-des­sus des habits, et être com­plè­te­ment voi­lée en noir, alors qu’en Tur­quie elle peut s’habiller comme elle le veut.

Elle n’aime pas pas­ser trop de temps en Tur­quie, bien que cela lui per­mette de souf­fler, car vivre à Idleb n’est pas de tout repos. Elle n’arrive pas à appré­cier la vie en Tur­quie : faire du shop­ping, sor­tir ou aller au res­tau­rant lui pro­curent moins de plai­sir que de culpa­bi­li­té. Elle sou­ligne avec humour que même si elle fai­sait les maga­sins en Tur­quie, elle ne pour­rait por­ter à Idleb aucun des habits qu’elle achè­te­rait : « On ne peut pas se maquiller, mettre du ver­nis à ongles, ni s’habiller comme bon nous semble. » Elle dresse une liste des dif­fé­rences prin­ci­pales : « Ici on peut prendre une douche chaude tous les jours, on n’a pas à se pré­oc­cu­per des cou­pures d’électricité ou de char­ger son télé­phone avant la cou­pure. Et puis on est bien chauf­fés ! La der­nière fois que je suis venue, c’était encore l’hiver. Ma mère m’a recom­man­dé de prendre plein d’habits chauds. Chez nous, à Idleb, nous n’avons de chauf­fage que dans une pièce, alors on a très froid dès qu’on en sort. Mais la chambre d’hôtel que l’on m’avait réser­vée était tel­le­ment sur­chauf­fée que j’ai dû gar­der les fenêtres ouvertes ! »

La plus grande dif­fé­rence entre la vie en Syrie et en Tur­quie est l’absence d’avions ou d’hélicoptères signa­lant un bom­bar­de­ment immi­nent. Mais Dina sou­ligne que même en Tur­quie, le moindre bruit d’avion ou d’hélicoptère la ter­ro­rise. Elle se sou­vient qu’après que la mai­son de sa sœur a été détruite dans un bom­bar­de­ment, cette der­nière s’est ins­tal­lée avec ses enfants et son mari chez leurs parents. Sa nièce n’arrivait pas à dor­mir, ter­ri­fiée par la pos­si­bi­li­té d’un nou­veau bom­bar­de­ment. Pour la cal­mer, Dina lui a dit de ne pas s’inquiéter, que les avions eux aus­si dor­maient la nuit. Mais à peine l’avait-elle endor­mie qu’une bombe-baril est tom­bée sur leur mai­son. La petite fille ne pou­vait par­don­ner à sa tante de lui avoir men­ti. Dina me raconte qu’elle lui a par­lé au télé­phone quelques jours plus tôt et lui a deman­dé si elle pré­fé­rait Idleb ou l’Allemagne. La petite lui a répon­du du tac au tac : « l’Allemagne : il n’y a pas d’avion ici ! ». La parole est main­te­nant à Dina.

Un enga­ge­ment révo­lu­tion­naire pré­coce

Avant même le début de la révo­lu­tion et du prin­temps arabe, j’étais contre le régime car j’étais convain­cue qu’il était cor­rom­pu, arbi­traire, et que l’on ne pou­vait s’exprimer libre­ment en Syrie. Quand j’étais au lycée, comme le régime se disait laïque, et comme il était contre les islamistes[[Rebellion et répres­sion féroce des frères musul­mans en 1982.]], on nous for­çait à enle­ver notre hijab en cours. On n’avait aucune liber­té. Je détes­tais le régime et je trou­vais qu’il fal­lait que cela change. Quand la révo­lu­tion a débu­té en Tuni­sie, je me deman­dais quand cela allait arri­ver chez nous. Puis les pre­mières mani­fes­ta­tions ont com­men­cé en Syrie : je les avais atten­dues avec impa­tience ! Au moment des pre­mières mani­fes­ta­tions à Deraa et plus tard à Homs, il ne se pas­sait encore rien à Idleb, mais je guet­tais les pre­miers signes du sou­lè­ve­ment dans ma ville. Je n’arrivais pas à dor­mir pen­dant cette période. Je me deman­dais pour­quoi on n’était pas soli­daires des popu­la­tions de Deraa et d’Homs, pour­quoi on ne s’associait pas à la révolte. Je me disais : com­ment peut-on lais­ser les gens à Deraa et Homs souf­frir la répres­sion du régime, être arrê­tés et tués, et res­ter les bras croi­sés ?

J’étais dans la rue dès la pre­mière mani­fes­ta­tion à Idleb ! Et j’ai com­men­cé à tra­vailler avec le comi­té de coor­di­na­tion locale[[Les comi­tés de coor­di­na­tion locale, grou­pe­ments d’activistes et de citoyens, ont joué un rôle impor­tant dans les pre­mières années de la révo­lu­tion syrienne en orga­ni­sant les mani­fes­ta­tions mais aus­si l’aide aux civils devant la répres­sion du régime.]] peu après : on pré­pa­rait les mani­fes­ta­tions, on confec­tion­nait des dra­peaux, on pré­pa­rait des ban­de­roles et on par­ti­ci­pait ensemble aux ras­sem­ble­ments. La coor­di­na­tion locale n’était qu’un petit groupe. On ras­sem­blait aus­si des fonds qui ser­vaient à l’organisation des mani­fes­ta­tions, pour les révo­lu­tion­naires, pour les familles de déte­nus… On ne deman­dait de l’aide qu’aux per­sonnes que l’on connais­sait et à qui l’on fai­sait confiance. Les jours de mani­fes­ta­tion, on essayait de ras­sem­bler le plus de gens pos­sibles. On leur disait où le ras­sem­ble­ment aurait lieu. J’écrivais aus­si des chants qui étaient ensuite repris dans les mani­fes­ta­tions.

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rêves de liber­té et convic­tion révo­lu­tion­naire

Avant même le début de la révo­lu­tion, je rêvais que l’on en finisse avec ce régime, que l’on puisse vivre dans un pays où l’on soit vrai­ment libres, où l’on puisse s’exprimer libre­ment et où l’on ait des droits et une vie digne. Un pays où il n’y aurait plus d’oppression. Je ne pen­sais pas du tout, par exemple, que la Syrie dût être un État isla­mique, laïque ou autre. Je pen­sais tout sim­ple­ment qu’il fal­lait que la Syrie soit un État démo­cra­tique pour tous les Syrien·nes. Je ne pen­sais pas du tout par exemple qu’il faille un État excluant les Alaouites parce que le régime était alaouite. Je pen­sais juste que ceux qui par­ti­ci­paient à l’oppression du peuple syrien aux côtés du régime ne pour­raient pas avoir leur place dans la Syrie future, mais à part ça, je pen­sais qu’on devait tous faire par­tie de cette Syrie à laquelle nous aspi­rions. Durant toutes les années de la révo­lu­tion, c’est tou­jours res­té ma convic­tion : le plus impor­tant est que la Syrie inclue toutes les par­ties qui la com­posent.

Sur le plan per­son­nel, la révo­lu­tion a, en quelque sorte, tu tous mes rêves. J’ai com­men­cé mon mas­ter de mathé­ma­tiques en 2011, mais je n’ai pas pu le ter­mi­ner. J’étudiais alors à Lata­kieh qui était com­plè­te­ment contrô­lée par le régime. J’ai com­men­cé à avoir des pro­blèmes quand je me ren­dais à l’université, parce que j’étais une femme voi­lée, sun­nite, d’Idleb où il y avait des mani­fes­ta­tions. Mon direc­teur de mémoire, éga­le­ment sun­nite et de la même ville, m’a envoyé un e‑mail m’informant qu’il avait don­né sa démis­sion par peur d’être arrê­té et qu’il me conseillait de quit­ter l’université et de ren­trer à Idleb. Même ce rêve de com­plé­ter mon mas­ter, qui était un de mes rêves les plus pré­cieux, je l’ai aban­don­né pour la révo­lu­tion. Je pen­sais que je ne quit­tais l’université que pour une courte période car, comme tout le monde, j’espérais que la révo­lu­tion se ter­mi­ne­rait rapi­de­ment. Je ne pen­sais plus, par exemple, à me marier et à fon­der une famille car la révo­lu­tion était deve­nue une prio­ri­té. Il fal­lait d’abord se défaire du régime et que la révo­lu­tion abou­tisse.
Plus per­sonne n’avait de rêves per­son­nels, on ne pen­sait qu’aux moyens de faire triom­pher la révo­lu­tion pour que le peuple ait enfin les droits qu’il mérite. On réflé­chis­sait à com­ment appor­ter jus­tice aux mar­tyrs et libé­rer tous les déte­nus. C’était ça nos rêves.

Après avoir quit­té l’université, je suis ren­trée dans ma ville natale et j’ai com­men­cé à ensei­gner les mathé­ma­tiques à l’université d’Idleb, où l’on ne peut faire qu’une licence. Je pour­sui­vais aus­si mon enga­ge­ment révo­lu­tion­naire et j’ai com­men­cé à appor­ter de l’aide huma­ni­taire aux Syrien·nes déplacé·es par les com­bats dans la ville et la région d’Idleb. Or, il était très dan­ge­reux de venir en aide à ces per­sonnes parce que le régime consi­dé­rait cette aide comme un crime. Ce type d’aide repo­sait sur de petits réseaux d’ami·es : je col­lec­tais par exemple de l’argent auprès de connais­sances vivant à l’étranger et je le dis­tri­buais à des familles dépla­cées par les bom­bar­de­ments du régime. J’arrivais à me dépla­cer inco­gni­to entre zones contrô­lées par le régime et zones libé­rées en cachant mon visage sous un niqab.

Le rôle des femmes dans la révo­lu­tion syrienne

J’avais l’impression que notre rôle était très impor­tant ! En tant qu’enseignante, il était impor­tant que je serve de modèle à mes élèves. Il fal­lait que les étudiant·es voient que des per­sonnes édu­quées et res­pec­tées par­ti­ci­paient à la révo­lu­tion, puisque le régime disait que les révo­lu­tion­naires étaient des igno­rants et des ter­ro­ristes. Il était aus­si très impor­tant que je par­ti­cipe à la révo­lu­tion en tant que femme, parce que le régime s’est tou­jours pro­cla­mé le défen­seur des femmes et le garant de leur éman­ci­pa­tion : simple pro­pa­gande, bien sûr. Il était donc cru­cial que je par­ti­cipe à la révo­lu­tion pour prou­ver que j’avais mon mot à dire, que ma voix comp­tait. Si je n’avais pas par­ti­ci­pé dès les pre­miers jours, affir­mé ma pré­sence et impo­sé mon avis, com­ment aurais-je pu l’imposer par la suite ?

Et bien que j’aie par­ti­ci­pé à la révo­lu­tion dès ses débuts, ma voix a ensuite été confis­quée et, comme beau­coup d’autres femmes, j’ai per­du ce pou­voir de me faire entendre. Alors ima­gine, si on n’avait pas par­ti­ci­pé à la révo­lu­tion dès le début ! C’est forte de cette expé­rience que je peux main­te­nant dire de pleine voix aux hommes et aux isla­mistes que cette révo­lu­tion n’est pas seule­ment la leur ! Cette révo­lu­tion nous l’avons com­men­cée, nous en avons fait par­tie depuis le départ. Au début de la révo­lu­tion, il y avait plein de choses que seules les femmes pou­vaient faire. Je pou­vais, par exemple, tra­ver­ser les check-points du régime sans être inquié­tée. Je pou­vais trans­por­ter de l’argent des quar­tiers occu­pés par le régime aux quar­tiers libé­rés sans que l’on me pose de pro­blèmes. Le régime était beau­coup plus vigi­lant avec les hommes, il était donc plus facile pour moi de navi­guer entre les zones. Donc mon rôle était impor­tant !

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Une révo­lu­tion per­son­nelle

La révo­lu­tion a com­plè­te­ment chan­gé ma vie. Avant la révo­lu­tion, j’avais l’impression que ma vie n’avait aucun but. Il est vrai que finir mes études, me marier, avoir des enfants étaient, en quelque sorte, des buts, mais il n’y avait pas vrai­ment de but plus éle­vé dans nos vies. Quand la révo­lu­tion a com­men­cé, j’ai vrai­ment sen­ti un chan­ge­ment en moi : je sen­tais fina­le­ment qu’il y avait un but qui me dépas­sait, un but qui ne m’était pas seule­ment propre, mais un but en com­mun avec le reste des Syrien·nes. Ma vie a com­men­cé à chan­ger : je ne pen­sais plus aux choses aux­quelles j’avais pen­sé jusque-là. J’ai com­men­cé à pen­ser à des choses plus impor­tantes et qui me dépas­saient de beau­coup : que fal­lait-il faire pour que la révo­lu­tion réus­sisse ? Avec qui fal­lait-il s’allier afin d’assurer son suc­cès ? J’ai cou­pé les ponts avec beau­coup de per­sonnes par­fois très proches, avec beau­coup d’ami·es parce qu’ils étaient contre la révo­lu­tion. Et toutes les rela­tions sont deve­nues cen­trées autour de la révo­lu­tion. Peut-être que ce n’était pas un choix com­plè­te­ment judi­cieux ! Car je me suis ren­due compte par la suite que mes rela­tions tis­sées dans les pre­miers moments de la révo­lu­tion repo­saient par­fois sur des mal­en­ten­dus : il y avait des gens avec les­quels j’avais au final très peu de choses en com­mun et avec les­quels je me suis fina­le­ment ren­due compte que j’avais des grands dif­fé­rents concer­nant la révo­lu­tion, mais cela est appa­ru par la suite.

Res­ter à Idleb contrô­lée par le régime

En 2011, Idleb était contrô­lée par le régime mais en 2012, l’Armée Syrienne Libre — les révo­lu­tion­naires armés — ont com­men­cé à y être pré­sents. L’intensification de la pré­sence de l’ASL a conduit le régime à occu­per une place de plus en plus réduite : toute la ville était aux révo­lu­tion­naires, mis à part un petit quar­tier occu­pé par le régime. Il nous était donc très facile de cir­cu­ler. On orga­ni­sait les mani­fes­ta­tions, on mobi­li­sait les mani­fes­tants, on ras­sem­blait de l’aide et des fonds à envoyer dans d’autres régions — notam­ment à Homs et dans la cam­pagne autour d’Idleb, que le régime bom­bar­dait inten­sé­ment.

Bien que l’on puisse cir­cu­ler et tra­vailler plus libre­ment, notre tra­vail n’était pas sans dan­ger car même si la pré­sence du régime était géo­gra­phi­que­ment limi­tée dans la ville, il pou­vait tou­jours envoyer des per­sonnes pour nous arrê­ter et savait ce qu’il se pas­sait dans les autres quar­tiers. Mais on avait moins peur quand on par­ti­ci­pait aux mani­fes­ta­tions du fait de la pré­sence de l’ASL. Quand le régime atta­quait les mani­fes­ta­tions, l’ASL ripos­tait. On se sen­tait un peu plus en sécu­ri­té.

Cette situa­tion a conti­nué jusqu’en mars 2013, lorsque le régime a fait venir des ren­forts de l’extérieur d’Idleb, des chars, des avions, et a atta­qué l’ASL. L’offensive du régime a duré envi­ron trois jours et a entraî­né le retrait de l’ASL d’Idleb car elle n’y était pas pré­pa­rée. Le régime contrô­lait donc à nou­veau toute la ville et la plu­part des révo­lu­tion­naires ont fui. Il y a avait peu de per­sonnes qui connais­saient ma véri­table iden­ti­té car je por­tais tou­jours un long voile, le khi­mar, quand je mani­fes­tais, et les per­sonnes avec qui je tra­vaillais ne connais­saient pas mon nom véri­table. Je suis res­tée à Idleb avec mes parents qui avaient refu­sé de quit­ter la ville. Leur mai­son était à Idleb et ils ne vou­laient pas se retrou­ver dans des camps de for­tune comme ceux qui étaient par­tis. J’ai déci­dé de prendre le risque et de res­ter avec eux.

Pour ma part, j’aurais pré­fé­ré quit­ter Idleb. Il n’était vrai­ment pas facile pour moi de res­ter dans une ville où le régime était pré­sent et en posi­tion de force. C’était vrai­ment dur d’être en contact quo­ti­dien avec le régime. J’avais aus­si très peur, car si quelqu’un qui savait que j’avais par­ti­ci­pé à la révo­lu­tion me dénon­çait, je serais immé­dia­te­ment arrê­tée. Dans cette période, j’ai pour­sui­vi mon tra­vail révo­lu­tion­naire : je me ren­dais régu­liè­re­ment à la cam­pagne pour appor­ter de l’aide récol­tée dans la ville. Je me sen­tais tou­jours en dan­ger : je pou­vais être sur­prise et mon iden­ti­té révé­lée à tout moment. Pen­dant cette période de deux ans, j’ai sou­vent pen­sé à quit­ter la ville et à rejoindre mon fian­cé qui se bat­tait avec l’ASL, mais mes parents avaient peur car si je l’épousais et que cela se savait, ils seraient en dan­ger. Il était arri­vé à plu­sieurs reprises qu’une femme d’Idleb épouse un révo­lu­tion­naire et que ses parents soient arrê­tés en repré­sailles.

Quand la ville s’est retrou­vée sous le contrôle du régime, on com­mu­ni­quait entre nous — les révo­lu­tion­naires res­tés à Idleb — sur­tout via face­book et what­sapp mais de façon très clan­des­tine. Si on vou­lait col­lec­ter de l’argent et l’envoyer à l’extérieur de la ville, on se ren­con­trait seul à seul, on se trans­met­tait l’argent et on se quit­tait immé­dia­te­ment. On ne fai­sait pas de réunions. On a orga­ni­sé des mani­fes­ta­tions pen­dant les deux pre­miers mois après la reprise d’Idleb, mais par la suite c’est deve­nu vrai­ment trop dan­ge­reux. Après un an envi­ron, l’ASL a essayé de reprendre la ville et cela a engen­dré un hor­rible mas­sacre. Le régime a lais­sé les corps des vic­times dans les rues pen­dant deux jours pour que les gens les voient. Le résul­tat, c’est que ceux qui étaient res­tés dans la ville ont eu peur d’entreprendre quoi que ce soit contre le régime.

À cette époque, notre tra­vail était donc limi­té et se concen­trait avant tout sur la col­lecte de fonds. On ne pou­vait se réunir libre­ment et dis­cu­ter de ce qu’il fal­lait faire que lorsque l’on se retrou­vait à l’extérieur de la ville. C’est aus­si lors de ces occa­sions qu’on échan­geait des infor­ma­tions sur les posi­tions du régime ; ain­si, l’ASL atta­quait les points stra­té­giques et les check-points pen­dant la nuit.

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« J’irai mani­fes­ter »

La vie dans Idleb « libé­rée » : une nou­velle forme d’oppression ?

Quand la ville a enfin été libérée[[Idleb a été libé­rée le 28/03/2015 par jaysh al fath (l’armée de la conquête), une armée com­po­sée de dif­fé­rents groupes armés de l’opposition domi­née par Ahrar al sham et Jabhat al Nos­ra]], beau­coup de per­sonnes ont fui à cause des bom­bar­de­ments intenses du régime. C’était vrai­ment dur ! Mais moins dur que la peur de se faire arrê­ter par le régime quand la ville était encore sous son contrôle. Le plus ter­rible, sur­tout pour les femmes, c’est d’être arrê­tées et vio­lées dans les geôles du régime. On pré­fère mou­rir sous les décombres de nos mai­sons détruites par les bombes-barils que d’être arrê­tées.

J’ai vu des mai­sons réduites en cendre devant mes yeux, mais je ne suis pas par­tie. Tu me demandes pour­quoi ? Mais pour­quoi par­tir ? Mes parents, ma famille, tout le monde vit encore à Idleb, alors pour­quoi par­tir ? Je suis la seule de mes frères et sœurs à vivre avec mes parents et à pou­voir les aider, et j’ai un tra­vail, alors pour­quoi par­tir ? Et pour­quoi aban­don­ner la révo­lu­tion ? Je ne vois aucune rai­son de mettre fin à mon enga­ge­ment révo­lu­tion­naire. Je ne blâme pas non plus ceux·lles qui ont fui : chacun·e a ses rai­sons. Ceux·lles qui partent n’ont pas le choix. Peut-être qu’ils·elles n’ont plus de tra­vail et de quoi sur­vivre. Les écoles ne fonc­tionnent plus à Idleb, la plu­part des gens qui partent le font pour garan­tir un meilleur ave­nir à leurs enfants.

Immé­dia­te­ment après la libé­ra­tion d’Idleb, les civils ont com­men­cé à fuir en masse car le régime bom­bar­dait la ville sans relâche. La plu­part sont resté·es à la cam­pagne pen­dant envi­ron six mois. Pen­dant cette période, notre mai­son a été bom­bar­dée deux fois. Les dix-quinze pre­miers jours, j’ai accom­pa­gné mes parents à la cam­pagne. Puis je suis ren­trée à Idleb parce que je me suis dit que c’était le moment où jamais de faire quelque chose pour ma ville.

Il y avait très peu de civils dans la ville, la plu­part des per­sonnes qu’on croi­sait étaient des membres de l’armée de la conquête. Quand je mar­chais dans la rue, on me regar­dait bizar­re­ment parce que j’étais une femme seule. Le reste des per­sonnes qui se trou­vaient dans la ville était les familles de révo­lu­tion­naires qui avaient fina­le­ment pu rejoindre leurs mai­sons, et ceux·lles qui ne pou­vaient pas par­tir parce qu’ils·elles n’avaient nulle part où aller et qu’ils·elles n’avaient pas les moyens de louer un loge­ment ailleurs.

Cette période a été très dure : il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, aucun ser­vice. C’était le chaos, et le régime bom­bar­dait constam­ment. Comme il n’y avait aucun ser­vice, les écoles ne fonc­tion­naient plus. Alors, avec un petit groupe d’activistes, on a déci­dé d’essayer de rou­vrir les écoles pour que ceux·elles qui étaient resté·es ou reve­nus puissent étu­dier et évi­ter que les élèves ne perdent toute leur année sco­laire. On est parvenu·es à ouvrir deux écoles, et ceux qui étaient encore à Idleb ont petit à petit com­men­cé à y envoyer leurs enfants.

Quand les habitant·es sont revenu·es à Idleb, l’armée de la conquête contrô­lait toute la ville et une par­tie des régions envi­ron­nantes. L’armée de la conquête y avait impo­sé cer­taines règles : les femmes doivent por­ter de longs man­teaux, et s’habiller en noir — les cou­leurs sont inter­dites — ; une femme ne peut pas sor­tir seule. Les habitant·es qui sont revenu·es en ville se sont plié·es à ces règles qui avaient été impo­sées avant leur arri­vée et qui étaient déjà liées à un sys­tème de répres­sion. La pre­mière fois, on se conten­tait de te dire qu’il fal­lait que tu fasses ceci ou cela, mais la deuxième fois on pou­vait t’arrêter, toi, ton père, ton frère ou ton mari. Les mou­ve­ments des femmes sont deve­nus plus res­treints. Mal­gré tout, les femmes et les filles sont retour­nées à l’école, les ensei­gnantes ont repris leurs postes, mais tout le monde a com­men­cé à faire ce que l’armée vou­lait. C’est là qu’on a eu tort ! On aurait dû dire non dès le début. Mais les habi­tants n’ont pas refu­sé de se plier à ces règles parce qu’ils avaient peur, et aus­si parce qu’ils pen­saient que cette armée les avait libé­rés du joug du régime et qu’ils ne pou­vaient donc pas lui dire non.

Pour moi, al-Nos­ra, c’est la même chose que Daesh. Les femmes doivent désor­mais por­ter une abaya et un voile noir. Si elles ne le portent pas, la police des mœurs inter­vient. Et un man­teau qui arrive jusqu’au-dessus de la che­ville n’est appa­rem­ment pas assez long, comme la police des mœurs me l’a récem­ment expli­qué. Les agents de cette police se rendent là où les femmes font la queue pour ache­ter de la nour­ri­ture, et leurs indiquent com­ment elles doivent doré­na­vant s’habiller, en com­men­tant ce qu’elles portent. Au début, ils ne fai­saient pas trop peur car ils ne por­taient pas d’armes, mais main­te­nant ils déam­bulent armés pour impo­ser leur auto­ri­té. Ils se sont aus­si ren­dus à l’université où il est désor­mais inter­dit d’avoir des classes mixtes. Je ne peux plus ensei­gner aux hommes. J’ai deman­dé pour­quoi, ce sont aus­si mes étu­diants après tout, cela fait des années que je leur enseigne les mathé­ma­tiques… Mais le pré­sident de l’université a poin­té un des com­bat­tants d’al-Nosra et m’a répon­du : « C’est comme ça main­te­nant ! Ou on se plie à leurs règles, ou ils ferment l’université ». Mes col­lègues hommes, eux, sont encore auto­ri­sés à ensei­gner à leurs étu­diantes. Al-Nos­ra vou­drait qu’ils n’enseignent qu’à des hommes, mais il n’y a pas assez de per­sonnes qua­li­fiées pour prendre leurs postes. Un des com­bat­tants a deman­dé à un pro­fes­seur pour­quoi il ensei­gnait encore à des étu­diantes, pour­quoi il ne pou­vait pas se faire rem­pla­cer. Il lui a répon­du qu’il fal­lait un doc­to­rat pour ensei­gner ce cours. Le sol­dat lui a dit : « Mais ça fait déjà quatre mois… c’est pas suf­fi­sant pour qu’une de vos étu­diantes ou col­lègues aient un doc­to­rat ? » [Elle rit à gorge déployée]. J’aimerais bien pou­voir obte­nir mon doc­to­rat en quatre mois !

L’université est encore ouverte grâce aux professeur·es qui n’ont pas rejoint les zones du régime après que la ville ait été reprise par l’opposition, et à d’autres qui sont arrivé·es après avoir fui leurs villes. Les salaires sont payés grâce aux frais d’inscription qui sont éle­vés : 200 dol­lars par an, ce qui réduit gran­de­ment l’accès à l’éducation supé­rieure.

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Une deuxième révo­lu­tion contre l’armée de la conquête ?

Le plus dur, c’est de voir ceux·lles avec qui on a par­ti­ci­pé aux pre­mières mani­fes­ta­tions se tour­ner contre nous. Ceux·lles qui étaient tes ami·es, tes allié·es, sont ceux·lles qui t’oppressent main­te­nant ! Ceux·lles-là même avec qui l’on mar­chait main dans la main dans les mani­fes­ta­tions contre le régime, ceux-là même qui s’inquiétaient de notre sécu­ri­té et s’assuraient que rien ne nous arrive dans les mani­fes­ta­tions. Ce sont les mêmes per­sonnes qui nous disent aujourd’hui de ne pas sor­tir de chez nous. Ils nous oppressent tout autant que le régime ! Mais com­ment accep­ter que cette oppres­sion vienne désor­mais de ceux·lles qui se sont soulevé·es avec nous contre le régime ? Quand on dit à nos ami·es qu’on ne peut pas se taire, qu’on ne peut pas se lais­ser faire comme ça, ils nous répondent : « Est-on censé·es com­men­cer une seconde révo­lu­tion ? Est-ce qu’on n’a pas déjà per­du assez de vies ? » Plus per­sonne ne veut perdre de vies sup­plé­men­taires ! Les Syrien·n·es veulent vivre, tout sim­ple­ment… En ce qui me concerne je ne regrette pas la révo­lu­tion et mon enga­ge­ment révo­lu­tion­naire. S’il fal­lait le refaire, je le refe­rais, bien que j’aie beau­coup per­du. Mais je ne peux pas non plus accep­ter de me taire ! Peut-être que c’est ça qui m’obligera à fuir… Je dois à nou­veau tra­vailler de façon clan­des­tine, car l’organisation qui m’emploie com­porte le mot ‘démo­cra­tie’ dans son nom, ce qui est suf­fi­sant pour se faire arrê­ter.

Le pro­blème, c’est que beau­coup de révo­lu­tion­naires ont aban­don­né la bataille. Et quand je dis­cute avec des amis révo­lu­tion­naires, ils ne se sentent pas aus­si concer­nés que les femmes révo­lu­tion­naires par le sort qui leur est impo­sé. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont les pro­chains sur la liste, comme à Raq­qa ! Ils imposent même ces règles à leurs propres femmes… Pour l’instant ils ne voient pas le pro­blème, mais les res­tric­tions ne concernent pas seule­ment les ciga­rettes et les tenues ves­ti­men­taires. Il est désor­mais consi­dé­ré comme un crime de por­ter un dra­peau révo­lu­tion­naire, qu’ils·elles appellent le dra­peau infi­dèle.

Idleb libé­rée ?

On ne peut pas dire qu’Idleb ait été libé­rée ! C’est une autre forme d’oppression qui est appa­rue… Il n’y a que quelques endroits dans la cam­pagne où la popu­la­tion résiste grâce à des conseils locaux[Les conseils locaux sont des ins­tances de gou­ver­ne­ment local mises en place par la popu­la­tion dans les pre­mières années de la révo­lu­tion. Voir « [Démo­cra­tie rebelle, l’invention des Conseils locaux pen­dant la révo­lu­tion syrienne. Entre­tien avec Tarek Matar­ma­wi », entre­tien réa­li­sé par Char­lotte Loris-Rodio­noff, Vacarme 79, pp. 48 – 55.]] puis­sants, qui sont là depuis long­temps, et qui refusent le contrôle et la pré­sence de combattant·es étranger·es. Tous les combattant·es y sont des locaux·les, et ça change vrai­ment la donne. Cela leur per­met d’imposer leurs propres règles et de conti­nuer à vivre comme avant. Les femmes y étaient plus conser­va­trices à la base, mais on ne les a pas obli­gées à chan­ger leurs habi­tudes ves­ti­men­taires ni entra­vé leurs cir­cu­la­tions en leur impo­sant un gar­dien. Et les hommes fument libre­ment le nar­gui­lé dans la rue. Le slo­gan assa­diste « Bachar ou le néant » est deve­nu « Nos­ra ou le néant » : ils·elles ont pris le pays pour eux ! Les gens blâment main­te­nant la révo­lu­tion pour leur avoir appor­té al-Nos­ra, mais ce n’était pas du tout l’un des objec­tifs des révo­lu­tion­naires… Ils·elles ont confis­qué la révo­lu­tion et main­te­nant, ils·elles nous volent le pays !

Al-Nos­ra inter­dit de par­ler en termes de révo­lu­tion de la situa­tion en Syrie. Pour eux·elles, il s’agit d’un jihad ! Si on conteste ce terme et qu’on leur dit que tout cela n’a pas débu­té par un jihad mais par une révo­lu­tion, ils·elles refusent cette expli­ca­tion. Pour eux·elles, il s’agit seule­ment d’un jihad.

La peur d’un nou­vel Alep

Après la chute d’Alep en décembre 2016, les gens ont com­men­cé à avoir très peur à Idleb. Quand on a vu com­ment le régime a détruit la ville, a trai­té les révo­lu­tion­naires, et com­ment il a épui­sé la ville jusqu’au der­nier moment… On avait peur parce que nous sommes un des der­niers bas­tions révo­lu­tion­naires dans le nord de la Syrie avec quelques endroits dans la cam­pagne autour d’Alep. On a vu com­ment les gens avaient fui et vivaient désor­mais dans des camps ; seul·es les acti­vistes et les chefs mili­taires qui avaient un peu d’argent pour louer des mai­sons sont arrivé·es à Idleb. Si le régime atta­quait Idleb, où irions-nous ? Il ne reste plus d’autres endroits où nous réfu­gier, sur­tout que la Tur­quie a fer­mé ses fron­tières… Donc les gens ont très très peur après la chute d’Alep.

Mais les révo­lu­tion­naires d’Idleb espé­raient aus­si que la venue des révo­lu­tion­naires chassé·es d’Alep change le rap­port de force dans la ville. Après leur arri­vée, on a mani­fes­té ensemble et on voyait à nou­veau flot­ter les dra­peaux de la révo­lu­tion à Idleb. Il y a eu un moment d’espoir, on a pen­sé qu’on ver­rait la fin de l’oppression d’al-Nosra. Et plus tard, des groupes de femmes ont com­men­cé à pro­tes­ter contre les règles d’al-Nosra.

J’ai choi­si la révo­lu­tion et je l’ai choi­sie notam­ment car j’espérais appor­ter une vie meilleure aux gens qui m’entouraient, mais mal­heu­reu­se­ment on n’est pas par­ve­nu à appor­ter autre chose que la mort, la des­truc­tion, les bom­bar­de­ments. Aujourd’hui, mes espoirs sont que les com­bats s’arrêtent, ain­si que les sièges des popu­la­tions civiles, notam­ment dans la Ghouta[[Région agri­cole autour de Damas, dont cer­taines zones ont été long­temps sous contrôle de l’opposition et sont aujourd’hui sou­mises à un siège très dur par le régime syrien.]], et que les détenu·es soient libéré·es. Bien sûr, j’espère tou­jours que le régime tombe, qu’on puisse vivre dans une Syrie libre, que les gens puissent retour­ner dans leurs villes et que le pays se remette de toutes ces des­truc­tions, et soit recons­truit dans le res­pect et la liber­té du peuple syrien. Mais pour être hon­nête, je sens que ce rêve est à la fois énorme et très loin­tain. Le rêve que je pour­rai sans doute voir se réa­li­ser, c’est l’arrêt des com­bats.

par Char­lotte Loris-Rodio­noff
Doc­to­rante en anthro­po­lo­gie sociale à Londres. Elle a effec­tué un tra­vail de ter­rain à la fron­tière syro-turque dans le cadre d’un pro­jet de recherche en anthro­po­lo­gie com­pa­rée des poli­tiques révo­lu­tion­naires.

Illus­tra­tions du col­lec­tif « The Syrian People Know their way »

Publiée dans Vacarme 83, prin­temps 2018, pp. 127 – 135.