Sous-commandant Marcos : Eux et nous. Les (sans) raisons du dessus

Tu demandes pourquoi nous le faisons ? Parce que nous pouvons le faire. Et si vous insistez pour demander pourquoi nous le faisons, nous répondons : parce que nous le pouvons. Parce que avoir le Pouvoir, c’est faire et défaire sans autre raison que la possession du Pouvoir.

marcos.pngCeux qui sont des­sus parlent :

Nous sommes ceux qui com­mandent. Nous sommes plus puis­sants, même si nous sommes moins nom­breux. Nous ne nous sou­cions pas de ce que tu dis, écoutes-penses-fais, aus­si long­temps que tu restes muet, sourd, immo­bile.

Nous pou­vons impo­ser au gou­ver­ne­ment des gens assez intel­li­gents (bien qu’il soit deve­nu très dif­fi­cile d’en trou­ver dans la classe poli­tique), mais nous choi­sis­sons n’importe qui, inca­pable de pré­tendre même savoir ce qui se passe.

Pour­quoi ? Parce que nous pou­vons le faire.

Nous pou­vons uti­li­ser l’appareil mili­taire et poli­cier pour pour­suivre et incar­cé­rer les vrais cri­mi­nels, mais ces cri­mi­nels sont notre par­tie vitale. Au lieu de cela, nous avons déci­dé de te pour­suivre, te frap­per, t’arrêter, te tor­tu­rer, t’emprisonner, te tuer.

Pour­quoi ? Parce que nous pou­vons le faire.

Inno­cent ou cou­pable ? Qui se pré­oc­cupe de savoir si tu es l’un ou l’autre ? La jus­tice est une autre pute dans notre manuel d’adresses et, crois-nous, ce n’est pas la chère.

Et même si tu réponds au pied de la lettre aux ordres que nous impo­sons, même si tu ne fais rien, même si vous êtes tous inno­cents, nous vous écra­se­rons.

Et si vous insis­tez pour deman­der pour­quoi nous le fai­sons, nous répon­dons : parce que nous le pou­vons.

Et, si tu insistes à deman­der pour­quoi nous le fai­sons, nous te répon­drons : parce que nous pou­vons le faire.

C’est ça avoir le pou­voir. Nous par­lons d’argent, de richesses et d’autres choses. Mais nous croyons que ce qui excite, c’est ce sen­ti­ment de pou­voir déci­der de la vie, de la liber­té, des biens de qui­conque. Non, le pou­voir, ce n’est pas l’argent, c’est ce qu’on peut en reti­rer. Le Pou­voir ce n’est pas seule­ment le fait de l’exercer impu­né­ment, c’est aus­si et sur­tout le faire de manière irra­tion­nelle. Parce que avoir le Pou­voir, c’est faire et défaire sans autre rai­son que la pos­ses­sion du Pou­voir.

Et peut importe qui appa­raît au front, nous cachant. La droite et la gauche ne sont que des repaires pour que le chauf­feur gare la voi­ture. La machine fonc­tionne par elle-même. On ne doit même pas ordon­ner de punir l’insolence de nous défier. Les grands gou­ver­ne­ments, les moyens, les petits, issus de tout le spectre poli­tique, les intel­lec­tuels, les artistes, les jour­na­listes, les hommes poli­tiques, la hié­rar­chie reli­gieuse se dis­putent le pri­vi­lège de nous plaire.

Donc, va te faire foutre, pour­ris sur pied, crève, perds tes illu­sions, rends-toi.

Pour le reste du monde, tu n’es rien.

Oui, nous avons semé la haine, le cynisme, la ran­coeur, le déses­poir, le àquoi­bo­nisme théo­rique et pra­tique, le confor­misme du « moindre mal », la peur faite rési­gna­tion.

Et, cepen­dant, nous crai­gnons que cela ne se trans­forme en rage orga­ni­sée, rebelle, sans prix.

Parce que le chaos que nous impo­sons, nous le contrô­lons, nous l’administrons, nous le dosons, nous le nour­ris­sons. Nos « forces de l’ordre » sont nos forces pour impo­ser notre chaos.

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Mais le chaos qui vient d’en bas …

Ah, celui-là … on ne com­prend même pas ce qu’ils disent, qui ils sont, com­bien ils comptent.

Et puis quelle vul­ga­ri­té de ne plus men­dier, attendre, deman­der, sup­plier, et se mettre à exer­cer leur liber­té. Avez-vous jamais vu si grande obs­cé­ni­té !

C’est ça le vrai dan­ger. Des gens qui regardent de l’autre côté, qui sortent du moule ou qui le brisent, ou qui l’ignorent.

Tu sais ce qui a bien mar­ché pour nous ? Ce mythe de l’unité à tout prix. S’entendre uni­que­ment avec le chef, le diri­geant, le lea­der, le cau­dillo – quel que soit son nom. Contrô­ler, admi­nis­trer, conte­nir, ache­ter à une seule per­sonne, c’est plus facile que quand il y en a beau­coup. Et moins cher. Ça et les rébel­lions indi­vi­duelles. Elles sont inutiles de manière si atten­dris­sante.

En revanche, ce qui est un véri­table dan­ger, un chaos véri­table, c’est que cha­cun se fasse col­lec­tif, groupe, bande, race, orga­ni­sa­tion, et apprenne à dire « non » et à dire « oui », et qu’ils se mettent d’accord entre eux. Parce que le « non » vise ceux que nous envoyons. Et le « oui », ouf, ça, c’est une cala­mi­té, ima­gine que cha­cun construise son propre des­tin, et décide ce qu’il sera, ce qu’il fera. Cela revien­drait à signa­ler qu’on peut se pas­ser de nous, nous qui sommes de trop, nous qui gênons, nous qui ne ser­vons à rien, nous qui ne sommes pas néces­saires, nous qui devons être empri­son­nés, nous qui devons dis­pa­raître.

Oui, c’est un cau­che­mar. Oui, c’est clair, main­te­nant seule­ment pour nous. Tu ima­gines quelle faute de goût ce serait, ce monde ? Plein d’Indiens, de nègres, de café-au-lait, de jaunes, de rouges, de ras­tas, de tatouages, de pier­cings, de mar­mites, de punks, de gothiques, de métisses, de squat­teurs, de squat­teuses, de ce dra­peau du A sans pays pour l’acheter, de jeunes, de femmes, de putes, d’enfants, de grands parents, de des­troys, de chauf­feurs, de pay­sans, d’ouvriers, d’ouvrières, de tox, de pro­los, d’anonymes, de … d’autres. Sans un espace pri­vi­lé­gié pour nous, « the beau­ti­ful people » … les « gens biens » pour que tu nous com­prennes … parce que ça se remarque à l’accent que tu n’as pas étu­dié à Har­vard.

Oui, ce jour serait une nuit pour nous… oui, si tout explo­sait. Que ferions-nous ?

Hem… nous n’y avions pas pen­sé. Nous réflé­chis­sons, pla­ni­fions et exé­cu­tons ce qu’il faut faire pour empê­cher que cela n’arrive mais … non, ça nous était pas arri­vé.

Bien, dans ce cas, et bien … hem … je ne sais pas … peut-être que nous cher­che­rions des cou­pables et ensuite, et bien nous cher­che­rions, je ne sais pas, un plan B. Évi­dem­ment que, à par­tir de là, tout serait inutile. Je crois qu’alors nous nous sou­vien­drions de la phrase d’un de ces mau­dits juifs rouges … non, Marx non … Ein­stein, Albert Ein­stein. Il me semble que c’est lui qui a dit : « La théo­rie, c’est quand on sait tout et que rien ne fonc­tionne. La pra­tique, c’est quand tout fonc­tionne et que per­sonne ne sait pour­quoi. Dans ce cas, nous avons joint la théo­rie à la pra­tique : rien ne fonc­tionne … et per­sonne ne sait pour­quoi. »

Non, tu as rai­son, on n’arriverait même pas à sou­rire. Le sens de l’humour a tou­jours été un patri­moine impos­sible à expro­prier. N’est-ce pas dom­mage ?

Oui, sans aucun doute, c’est une époque de crises.

Écoute, tu ne vas pas prendre des pho­tos ? Je le dis pour qu’on s’arrange un peu et qu’on mette quelque chose de plus décent. Ah, ce modèle, on l’utilise déjà dans « Hola » … ah mais pour­quoi on te raconte tout ça, on voit bien que n’as pas dépas­sé « el libro Vaque­ro » (heb­do­ma­daire popu­laire mexi­cain).

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Ah, on ne peut pas espé­rer le racon­ter à nos amis qui sont venus nous voir tel­le­ment, tel­le­ment, tel­le­ment … dif­fé­rents. Ils seront ravis. Et puis ça nous don­ne­ra un air si cos­mo­po­lite.

Non, évi­dem­ment qu’on n’a pas peur de toi. Quant à cette pro­phé­tie … bah, s’il s’agit seule­ment de super­sti­tions, tel­le­ment, tel­le­ment … autoch­tones … oui, tel­le­ment de la région 4 …. ah, ah, ah … quelle bonne blague, laisse-nous la noter pour quand nous ver­rons les enfants …

Quoi ? Ce n’est pas une pro­phé­tie ?

Oh, c’est une pro­messe …

(…) Bruit de tili­liit-tata­ta du Smart­phone) ?

Bien, la police ? Oui, pour vous dire que quelqu’un est venu nous voir. Oui, nous pen­sions que c’était un jour­na­liste ou quelque chose comme ça. Il avait l’air tel­le­ment, tel­le­ment … dif­fé­rent. Non, non, il ne nous a rien fait. Non, il n’a rien emme­né non plus. C’est que, main­te­nant, quand nous sommes sor­tis à la dis­co­thèque pour voir nos amis, nous voyons qu’ils ont peint quelque chose sur la porte d’entrée du jar­din. Non, les gardes ne savent pas qui. Évi­dem­ment que non ! Les fan­tômes n’existent pas. Bon, c’est peint comme ça avec beau­coup de cou­leurs … Non, on n’a vu aucun pot de pein­ture à proxi­mi­té … Bon, on vous disait que c’était peint avec beau­coup de cou­leurs, comme ça, très colo­ré, très bour­rin, très dif­fé­rent, rien à voir avec les gale­ries où … quoi ? Non, nous ne vou­lons pas vous envoyiez une patrouille. Oui, on le sait déjà. Mais nous en par­lons pour voir si on peut décou­vrir ce que veut dire ce qui est peint. On ne sait pas si c’est une énigme ou une des langues bizarres que parlent les pro­los. Oui, c’est un mot tout seul, mais on ne sait pas pour­quoi ça nous donne la chair de poule. C’est : ¡MARICHIWEU ! ( cri des Indiens Mapuches, du Chi­li : « Nous vain­crons ! ».

(à suivre …)

De n’importe quel coin, par­tout dans le monde.

Sous-com­man­dant Mar­cos. Pla­nète Terre. Jan­vier 2013.