The Economist… économise la vérité sur le Venezuela

Le malheur pour The Economist, c’est que lorsqu’on détecte l’origine de ses opinions, on comprend aisément pourquoi les faits ne comptent pas à ses yeux. L’analyse du magazine ressemble en réalité à la copie de l’écolier qui a oublié d’étudier la veille au soir et remet un plagiat de son voisin de pupitre, fautes y comprises.

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Un bon écri­vain dit beau­coup en peu de mots. Le der­nier article de The Eco­no­mist sur les élec­tions muni­ci­pales de décembre 2013 au Vene­zue­la dit beau­coup sur la valeur des faits pour la feuille de chou pré­fé­rée de l’idéologue néo-libé­ral. Mal­gré une forte concur­rence, The Eco­no­mist rem­porte aisé­ment la palme pour la quan­ti­té de men­songes déver­sés dès le deuxième para­graphe de son “ana­lyse”.

The Eco­no­mist déclare que “la perte la plus dou­lou­reuse pour le Par­ti Socia­liste Uni­fié du Vene­zue­la (PSUV) fut Bari­nas, ber­ceau de la famille Chá­vez”. Ce serait une perte dou­lou­reuse… si c’était vrai. En réa­li­té Hugo Cha­vez est né à Saba­ne­ta, capi­tale de la muni­ci­pa­li­té Alber­to Arve­lo Tor­real­ba. Si The Eco­no­mist avait vrai­ment exa­mi­né les résul­tats de l’élection, il aurait remar­qué qu’Anibal Cha­vez (frère de l’ex-président) a rem­por­té faci­le­ment la mai­rie avec 62.87% des suf­frages. Pour être juste, Cha­vez vécut dans la capi­tale de l’État de Bari­nas lorsqu’il fré­quen­tait l’école secon­daire mais c’est Saba­ne­ta qui est recon­nue au plan natio­nal comme la demeure de l’ex-président, et non Bari­nas.

“Nous avons un pays divi­sé, aucun n’a obte­nu 50%…”

Cette igno­rance de The Eco­no­mist à pro­pos de celui qui fut pré­sident du Vene­zue­la pen­dant 14 ans, n’est qu’un avant-goût. Suit une régur­gi­ta­tion acri­tique de la com­plainte du lea­der de la droite Hen­rique Capriles pour qui le Vene­zue­la est “cou­pé en deux moi­tiés” et “la moi­tié du pré­sident est celle qui dis­pose de tous les leviers du pou­voir réel”.

Le pre­mier point est exact… à l’instar de la plu­part des démo­cra­ties repré­sen­ta­tives. Lors des élec­tions muni­ci­pales, le PSUV et ses alliés ont rem­por­té 49% du vote popu­laire alors que la coa­li­tion de droite, la MUD, a réuni 43% des suf­frages. L’écart entre les deux camps tourne donc autour de 6%. L’an der­nier, Barack Oba­ma s’est main­te­nu à la Mai­son Blanche avec 51,1% des votes tan­dis que Mitt Rom­ney fai­sait 47,2%. Ces quelques points de dif­fé­rence signi­fient que les États-Unis sont divi­sés ? Bien sûr ! C’est ain­si que fonc­tionne la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

Si The Eco­no­mist veut com­prendre pour­quoi il arrive aux élec­teurs de se divi­ser, nous l’invitons à lire l’appui rési­gné à Oba­ma de The Eco­no­mist pour se faire une idée des rai­sons qui poussent des élec­teurs dif­fé­rents à voter pour des can­di­dats dif­fé­rents.

Le pro­blème com­mence lorsque l’auteur de l’article affirme que “tous les niveaux de pou­voir réel” appar­tiennent à Madu­ro.

Pas exac­te­ment…

Non seule­ment une part impor­tante des médias, la plus grande fédé­ra­tion patro­nale et la majo­ri­té du sec­teur pri­vé natio­nal ne sont nul­le­ment les amis du gou­ver­ne­ment boli­va­rien mais ils mènent contre lui, de concert avec les États-Unis et la droite locale, une guerre éco­no­mique. Sans doute The Eco­no­mist consi­dère-t-il que les grandes entre­prises ne consti­tuent pas un “niveau de pou­voir”. Ce ne serait pas la pre­mière fois que le maga­zine publie un article s’apitoyant sur ces vic­times que sont les élites du sec­teur pri­vé.

“Je crois que le mes­sage d’un pos­sible chan­ge­ment n’a pas été com­pris par la popu­la­tion … si j’avais réus­si cela, alors nous aurions aujourd’hui un pays repeint en bleu.”

Dans le para­graphe sui­vant, on nous informe que “les médias télé­vi­sés – main­te­nant sous contrôle de l’État ou inti­mi­dés pour qu’ils obéissent – ont igno­ré Mr Capriles”. Si The Eco­no­mist se sou­cie tant de Capriles, pour­quoi n’est-il pas alar­mé par les appa­ri­tions répé­tées à la télé­vi­sion véné­zué­lienne d’un impos­teur affir­mant être Capriles ? L’imposteur s’est récem­ment glis­sé dans les stu­dios de Vene­vi­sion pour y répondre à une fausse et longue inter­view, un faux Capriles qui semble si réel qu’on vous par­don­ne­ra de croire que c’est lui ! Vene­vi­sion n’est pas le seul grand média à s’être lais­sé duper par le sosie du lea­der de la droite : Glo­bo­vi­sion a retrans­mis un dis­cours du même impos­teur le soir de l’élection, en croyant évi­dem­ment qu’il s’agissait de Capriles ! Et le revoi­ci sur Tele­SUR ! L’habile impos­teur a même trom­pé CNN en espa­gnol en fai­sant croire qu’il était le vrai Capriles. Tout se passe comme si tout le monde ouvrait l’antenne à l’imposteur alors que le véri­table Capriles est igno­ré, de toute évi­dence. Heu­reu­se­ment, The Eco­no­mist est capable, lui, de per­cer les appa­rences et sait bien que le vrai Capriles a été absent des pro­grammes de radio et télé­vi­sion.[En plus des [médias pri­vés qui font 80 % d’audience au Vene­zue­la, les oppo­sants peuvent comp­ter sur les chaînes publiques qui, en ver­tu des règles du Centre Natio­nal Élec­to­ral, donnent la parole à tous les can­di­dats. Pour l’anecdote, le pré­sident Madu­ro a déci­dé de rece­voir le 18 décembre 2013 au palais pré­si­den­tiel l’ensemble des maires de droite élus aux der­nières muni­ci­pales. La réunion a été retrans­mise en direct par la télé­vi­sion publique, et les télé­spec­ta­teurs ont écou­té les maires expri­mer leurs désac­cords en toute liber­té. Ce genre de réunion ne s’était jamais pro­duite sous les régimes “démo­cra­tiques” d’avant Cha­vez.]]

“Le gou­ver­ne­ment est un tri­cheur qui joue sale­ment, il ne res­pecte pas les lois…”

The Eco­no­mist déclare ensuite que les “c]andidats et les lea­ders de la droite ont été mena­cés de pri­son”. Il est vrai que dans l’offensive en cours contre la cor­rup­tion, [des membres de l’opposition ont été arrê­tés… mais The Eco­no­mist a déci­dé d’occulter que cette offen­sive a per­mis d’arrêter éga­le­ment des alliés de Madu­ro, éga­le­ment pour faits de cor­rup­tion. Si pour le maga­zine ceci n’est pas la preuve que cer­taines arres­ta­tions n’ont pas de moti­va­tion poli­tique, elle nous auto­rise à res­ter scep­tique quand la droite affirme que ses membres impu­tés sont tous honnêtes[[A ce jour, la droite n’a dénon­cé ni expul­sé un seul de ses membres pour faits de cor­rup­tion, se conten­tant de dénon­cer via ses médias une “per­sé­cu­tion poli­tique”, tac­tique qu’elle uti­lise éga­le­ment en Equa­teur ou en Boli­vie. Le Par­ti Socia­liste Uni­fié du Vene­zue­la, lui, a com­men­cé à mettre de l’ordre dans ses rangs, comme en témoigne entre autres l’arrestation pour cor­rup­tion en bande orga­ni­sée de Edgar­do Par­ra, maire PSUV de Valen­cia, une des prin­ci­pales villes du Vene­zue­la. Par ailleurs, les enquêtes que mène le gou­ver­ne­ment boli­va­rien minis­tère par minis­tère pour détec­ter les réseaux mafieux a entraî­né la mise en exa­men de cen­taines de fonc­tion­naires dans les quatre der­niers mois.]].

Le même scep­ti­cisme serait de rigueur quand The Eco­no­mist pré­tend que “la tota­li­té de l’appareil gou­ver­ne­men­tal a été déployée pour aider le PSUV”. Vrai­ment ? Par le pas­sé, le Car­ter Centre a expri­mé sa pré­oc­cu­pa­tion au sujet du mau­vais usage des res­sources de l’État lors des élec­tions, et, de nou­veau, des rap­ports sur le mau­vais usage de biens gou­ver­ne­men­taux ont sur­gi le 8 décembre. Pour­tant le degré de ce “mau­vais usage” n’est pas clair (les obser­va­teurs inter­na­tio­naux n’ont pas noté de fraude). L’idéal serait que The Eco­no­mist cite quelque témoi­gnage lorsqu’il affime que “la tota­li­té de l’appareil” a été déployé (les refroi­dis­seurs d’eau dans les bureaux du gou­ver­ne­ment ont-ils éga­le­ment enrô­lés ?). Sans preuves à l’appui, il semble que The Eco­no­mist exa­gère juste un petit peu. Pire encore est le péché par omis­sion. Capriles aura fait cam­pagne dans 117 muni­ci­pa­li­tés de 21 états à l’approche des élec­tions. Au cours de 2013 ses esca­pades inter­na­tio­nales (par exemple à San­tia­go, pour se réunir avec Jovi­no Novoa, ex-secré­taire de gou­ver­ne­ment de Pino­chet) ont com­men­cé à aga­cer cer­tains des habi­tants de l’État de Miran­da pour qui il est cen­sé tra­vailler en tant que gou­ver­neur élu. Mais le maga­zine ne semble pas très concer­né par l’hypothèse que Capriles délaisse ses obli­ga­tions de gou­ver­neur. L’idée que les deux camps puissent avoir des comptes à rendre ne semble pas explo­rée très sou­vent par ce maga­zine.

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Le lea­der de la droite véné­zué­lienne Hen­rique Capriles Radons­ki (à gauche) réuni à San­tia­go le 19 juillet 2013 avec Jovi­no Novoa, sous-secré­taire de gou­ver­ne­ment de Pino­chet. Capriles Radons­ki est impli­qué dans la vio­lence et les assas­si­nats de mili­tants boli­va­riens le 15 avril 2013 et dans le coup d’État meur­trier contre le pré­sident Cha­vez en avril 2002.[[Voir http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/19/lunion-des-nations-sud-americaines-unasur-demande-a-lopposition-venezuelienne-de-reconnaitre-la-decision-des-electeurs-et-va-enqueter-sur-ses-violences/]]

Au para­graphe sui­vant, The Eco­no­mist nous res­sort le refrain usé de la des­truc­tion de l’économie du Vene­zue­la à cause des “poli­tiques popu­listes de Cha­vez qui ont plon­gé le pays dans le chaos”, l’entraînant vers une “spi­rale d’inflation”. De nou­veau cela n’a tout sim­ple­ment pas de sens. Même si l’infla­tion a connu une hausse cette année (cau­sée notam­ment par la guerre spé­cu­la­tive du sec­teur pri­vé), en géné­ral l’inflation a été plus basse sous Cha­vez que sous les pré­si­dences pré­cé­dentes. Selon le FMI, pour­tant peu sus­pect de “cha­visme”, l’inflation tour­nait autour de 90 % sous la social-démo­cra­tie de Car­los Andrés Pérez et autour de 25 % pen­dant la révo­lu­tion boli­va­rienne. Et plu­tôt que de me croire sim­ple­ment sur parole, pre­nez votre cal­cu­lette et com­pa­rez l’indice de l’inflation véné­zué­lienne avant et après l’élection de Cha­vez. Éton­nant, non ? Le FMI dit qu’elle a bais­sé mais The Eco­no­mist dit qu’elle a aug­men­té.

The Eco­no­mist ter­mine son article en deman­dant si les Véné­zué­liens “accep­te­ront doci­le­ment une forte baisse de leur niveau de vie”… sauf que la ques­tion est pure­ment hypo­thé­tique. Selon la CEPAL (ONU), rien que durant l’année der­nière, la pau­vre­té a chu­té de 19%. Les salaires conti­nuent à aug­men­ter, la crois­sance se main­tient et le chô­mage pour­suit sa chute (6,6 % en novembre 2013). Le gou­ver­ne­ment dis­pose de réserves moné­taires suf­fi­santes pour ampli­fier les poli­tiques sociales (Voir “l’apocalypse tant espé­rée n’aura pas lieu”)[[Sur le mythe d’une éco­no­mie mal en point au Vene­zue­la, lire “L’apocalypse tant espé­rée n’aura pas lieu”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/11/10/venezuela-lapocalypse-tant-esperee-naura-pas-lieu/]]

“Le Centre Natio­nal Élec­to­ral et la Cour Suprême sont des tri­cheurs, tout est contre nous … »

Par­mi les pré­oc­cu­pa­tions de The Eco­no­mist pour de fic­tives dégra­da­tions du niveau de vie ou débâcles géné­rales de l’économie, une autre perle s’est glis­sée dans “l’analyse” : “Quand Mr Capriles a remis en cause les résul­tats de l’élection d’avril, le Centre Natio­nal Élec­to­ral et la Cour Suprême ont refu­sé d’examiner ses preuves”.

…Sauf qu’ils l’ont fait.

Lorsqu’elle a annon­cé la déci­sion de la Cour Suprême de reje­ter la demande d’annulation du scru­tin par la droite, la Magis­trate Gla­dys Gutier­rez a décla­ré que Capriles n’avait pas pré­sen­té de “preuves suf­fi­santes” à l’appui de ses dénon­cia­tions d’une vic­toire frau­du­leuse de Madu­ro, ajou­tant que le dos­sier de l’opposition était tel­le­ment léger qu’il “dépré­ciait le débat démo­cra­tique”.

Le mal­heur pour The Eco­no­mist, c’est que lorsqu’on détecte l’origine de ses opi­nions, on com­prend aisé­ment pour­quoi les faits ne comptent pas à ses yeux. L’analyse du maga­zine res­semble en réa­li­té à la copie de l’écolier qui a oublié d’étudier la veille au soir et remet un pla­giat de son voi­sin de pupitre, fautes y com­prises. Les réponses four­nies par The Eco­no­mist sont extra­or­di­nai­re­ment sem­blables à celles de Capriles. Sa récente inter­view à l’Universal égrène les points qui résument exac­te­ment la posi­tion de The Eco­no­mist. Avec tant d’exactitude que ces phrases de Capriles m’ont été très utiles pour ordon­ner mes notes et rédi­ger les inter­titres de cet article. Voi­ci quelques échan­tillons de ses pro­pos :

“Nous avons un pays divi­sé, aucun n’a obte­nu 50%…”
_ “Je crois que le mes­sage d’un pos­sible chan­ge­ment n’a pas été com­pris par la popu­la­tion … si j’avais réus­si cela, alors nous aurions aujourd’hui un pays repeint en bleu (cou­leur de la droite, NdT).”

“Le gou­ver­ne­ment est un tri­cheur qui joue sale­ment, il ne res­pecte pas les lois…”

“Le Centre Natio­nal Élec­to­ral et la Cour Suprême sont des tri­cheurs, tout est contre nous … »

Ryan Mal­lett-Out­trim

Source : Venezuelanalysis.com

Tra­duc­tion de l’anglais : Thier­ry Deronne