Lettre au sujet d’une performance de Yoko Ono

par Fré­dé­ric Ney­rat

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lavie­ma­ni­feste

C’est très bien que des hommes soient jugés pour des délits envers des femmes, mais c’est inte­nable qu’on puisse croire que l’appareil juri­dique soit en mesure de résoudre le pro­blème de la vio­lence faite aux femmes, alors qu’il y a lar­ge­ment contri­bué !

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( )TOO.
Lettre adres­sée à Aman­dine André au sujet d’une per­for­mance de Yoko Ono

Chère Aman­dine,

Tu m’as deman­dé si j’accepterais d’écrire quelque chose au sujet d’une per­for­mance de Yoko Ono, Cut Piece, qui a eu lieu pour la pre­mière fois en 1964. Tu m’as envoyé un lien per­met­tant d’assister à plus de neuf minutes de cette per­for­mance, telle que Yoko Ono l’a reprise en 1965 : on peut voir l’artiste presqu’immobile, impas­sible, tan­dis que les membres du public, un par un, sont auto­ri­sés à cou­per et empor­ter une par­tie de ses vête­ments. Pour le coup, j’accepte volon­tiers d’essayer d’écrire quelque chose à pro­pos de cette per­for­mance, car je me demande bien ce qu’il s’agit de cou­per et d’emporter, de prendre – ou de don­ner.

Prendre, don­ner, je crois qu’il s’agit de cela dans cette per­for­mance, et je vou­drais rendre visible cette matrice sym­bo­lique, et j’emploie le terme de matrice à des­sein puisque ce qui s’impose, d’abord, au vu de l’enregistrement que tu m’as envoyé, relève – à pre­mière vue – d’une vio­lence faite à une femme. Vio­lence de l’objet à par­tir duquel la tran­sac­tion s’effectue entre Yoko Ono et les spec­ta­teurs, ou disons les actants (ce n’est pas que j’aime ce terme, mais en l’occurrence il convient plu­tôt bien) : une paire de ciseaux. Car l’action, ici, c’est prendre. Et c’est prendre sur, prendre à, par vio­lence faite sur le vête­ment, qui est mis en pièces.

Des pièces sont donc cou­pées, et elles sont cou­pées non pas sur une étoffe quel­conque, maté­riaux bruts d’un vête­ment en pré­pa­ra­tion, elles sont prises sur une tota­li­té déjà consti­tuée, un être vivant, même s’il est pas­sif. Voi­là que des trous appa­raissent, et comme tu vas pou­voir le voir, le lire, c’est quelque chose sur lequel je vais reve­nir à plu­sieurs reprises.

Donc, une vio­lence est faite et elle est faite, dans les archives qu’il m’a été don­né de consul­ter, quant au corps fémi­nin, et l’on trou­ve­ra aisé­ment sur inter­net des ana­lyses qui vont insis­ter sur ce que cette per­for­mance nous montre de l’agression sexuelle per­ma­nente faite aux femmes. Cette inter­pré­ta­tion n’est pas nou­velle, on en trouve trace dans des cata­logues ou des émis­sions télé­vi­sées des années 1990 mais, point sur lequel je vou­drais aus­si reve­nir, elle n’était pas obvie dans les années 1960 et 1970 ! Tou­jours est-il que le contexte dans lequel je t’écris cette lettre, celui de « #MeToo » et « balance ton porc », n’est pas sans influen­cer la manière que j’ai de regar­der cette per­for­mance – mais jus­te­ment, quelle est cette influence ?

Je dois te dire que mon but n’est cer­tai­ne­ment pas d’analyser la per­for­mance de Yoko Ono avec « #MeToo » ; c’est plu­tôt le contraire qui m’intéresse, qui devrait, je crois, nous inté­res­ser : ana­ly­ser « #MeToo » à par­tir de la per­for­mance. Pour­quoi ? Et en quel sens le pas­sé nous importe ? Je ne suis pas un juge, je ne suis pas là pour condam­ner à per­pé­tui­té ce qui a lieu, je suis là pour aller sus­ci­ter dans le pas­sé la jus­tice qui n’a pas eu lieu, c’est-à-dire cher­cher à res­sus­ci­ter les puis­sances de jus­tice endor­mies, ou non-recon­nues, ou empê­chées d’être. Mieux vaut à ce titre révé­ler, inven­ter un Freud fémi­niste que pas­ser son temps à dénon­cer les rap­ports de Freud avec sa fille. Mieux vaut ce Freud contre lui-même que pas de Freud du tout.

Mais il vrai qu’aujourd’hui l’idée même d’inconscient est un délit : dans un monde uni­di­men­sion­nel, hyper-connec­té, pho­bique de la sépa­ra­tion, l’idée même qu’il puisse exis­ter une forme artis­tique non réduc­tible à l’agent de chair et de sang qui l’a pro­duite est poten­tiel­le­ment cri­mi­nelle. C’est en effet que quand tout est dit relié, rien ne peut se réser­ver du monde, per­sonne ne peut pré­tendre à quelque zone de non-su, sauf à être consi­dé­ré comme médi­tant quelque mal­ver­sa­tion.

Je crois que la pul­sion de condam­na­tion rétro­ac­tive tient à cette vision uni­la­té­rale du monde et de l’histoire, celle-ci deve­nant l’illustration ratée de ce que nous sau­rons refaire, en mieux, en plus sain, en plus moral, aujourd’hui.
C’est aus­si ce type de pro­blèmes, de ques­tions, que me pose l’idée d’un racisme ou d’un sexisme struc­tu­rel. Ce qui est utile, et néces­saire dans cette idée, est d’éviter de par­ler en termes d’individus, qui seraient des cas uniques, qui devraient être trai­tés psy­cho­lo­gi­que­ment et dont on pour­rait expli­quer les actions – sexistes, racistes – à par­tir de cir­cons­tances spé­ci­fiques.

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Contre l’idée de monstres iso­lés, ou de troubles psy­chiques invo­qués pour expli­quer quelque crime raciste ou sexiste, c’est bien un sys­tème sexiste, un sexisme d’État ins­ti­tué par voie admi­nis­tra­tive, qu’il faut dési­gner en tant qu’il est aus­si à l’œuvre dans l’esprit des admi­nis­trés que nous sommes. Le phal­lo­cen­trisme est véhi­cu­lé par tout por­teur de phal­lus, sup­po­sé mâle ou les­bienne (je me réfère ici à un texte cru­cial de Judith But­ler sur le « phal­lus les­bien ») – de cela, je ne doute pas. Le pro­blème, c’est quand le sexisme struc­tu­rel nous fait pas­ser de l’individu d’exception à la norme muette que cha­cun serait cen­sé expri­mer : en pas­sant de l’individu psy­cho­lo­gi­que­ment déter­mi­né à la struc­ture de déter­mi­na­tions sociale, on est pas­sé d’une erreur à une autre, et on a main­te­nu la même pen­sée car­cé­rale.

Com­ment en effet répondre de la struc­ture, avant même de pou­voir s’opposer à ce qu’elle pro­voque, si ce n’est pré­ci­sé­ment en s’exposant comme non tota­le­ment struc­tu­ré par elle, ou comme capable de mon­trer notre capa­ci­té à ne pas répondre de cette struc­ture ? N’est-ce pas, d’une cer­taine manière, ce que Yoko Ono per­forme dans Cut Piece ? La liber­té consiste dans notre capa­ci­té à mon­trer que la norme ne marche pas, jamais, sauf à en répondre, et cette réponse est déjà la contre-prise. Être libre c’est dévier de façon créa­trice, en lais­sant la struc­ture s’effondrer au milieu du mal­strom que notre sub­jec­ti­va­tion vive, sau­vage, aura créé. Avec « #MeToo » et « balance ton porc », c’est la mons­truo­si­té qui devient la struc­ture elle-même.

Mon but n’est pas de dire que ce mou­ve­ment est sans rai­son sociale, c’est le contraire : il est com­plè­te­ment fon­dé socia­le­ment ! Il est sans écart, sans trou. Je pense qu’il cor­res­pond à une abréac­tion sociale et je trouve cette abréac­tion légi­time, il s’agit au sens propre d’une ven­geance, c’est-à-dire d’un acte de jus­tice quand la jus­tice est impos­sible, qu’elle n’a pas été – pré­ci­sé­ment – ren­due, et Lau­ren Ber­lant a écrit des choses inté­res­santes sur ce point, en regard de cer­taines cri­tiques queer[[Sur l’idée de ven­geance, de « ven­geance réflexive », cf. Lau­ren Ber­lant, « The Pre­da­tor and the Jokes­ter » in The New Inqui­ry, 13 Décembre 2027 (https://thenewinquiry.com/the-predator-and-the-jokester/)]]. Tu sais, j’ai eu la chance d’écouter Sil­via Fede­ri­ci à Madi­son le mois der­nier, elle disait qu’elle trou­vait ça très bien que des hommes soient jugés pour des délits envers des femmes, mais qu’elle trou­vait ça inte­nable qu’on puisse croire que l’appareil juri­dique soit en mesure de résoudre le pro­blème de la vio­lence faite aux femmes, alors qu’il y a lar­ge­ment contri­bué ! Pen­dant la confé­rence qu’elle a don­née, et ensuite en réponse à des ques­tions, elle a clai­re­ment expli­qué que pour elle les réponses ne peuvent pas venir d’abord de l’État, ou d’une ins­ti­tu­tion, mais des formes de vie com­mune et de soli­da­ri­té qui rendent impos­sibles l’horreur des vio­lences faites aux femmes.

Donc, oui, l’appel à la ven­geance me semble par­fai­te­ment jus­ti­fié dans cer­taines cir­cons­tance, je pense par exemple aux appels à la ven­geance de Louise Michel, attend laisse-moi trou­ver des cita­tions, voi­là : « la for­tune est capri­cieuse », rap­pelle-t-elle aux vain­queurs qui la jugent, « je confie à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma ven­geance » et aus­si, pour ceux qui indexe­raient seule­ment la Com­mune au futur : « La Com­mune, ne l’oublions pas non plus, nous qui avons reçu charge de la mémoire et de la ven­geance des assas­si­nés, c’est aus­si la revanche »[[Louise Michel, La Com­mune. His­toire et sou­ve­nirs, La Découverte/Poche, 275, 362.]]. Louise Michel par­lait de la manière dont le futur devait prendre en charge col­lec­ti­ve­ment l’iniquité du pas­sé, là où « me too » ne pose le pro­blème qu’individu par indi­vi­du, et au pré­sent. On dira alors que chaque décla­ra­tion d’une nou­velle vic­time aug­mente le nombre et montre que le pro­blème est mas­si­ve­ment sys­té­mique !

C’est vrai, mais le sys­tème ne peut être com­bat­tu que par un pas­sage à l’infini où la somme des cas décrits devient celle de sujets qui ne parlent pas seule­ment au nom d’elles-mêmes et d’eux-mêmes. Il n’y a pas de poli­tique quand il n’y a que du moi, il y a poli­tique quand on accueille la cause de l’autre, dit Jacques Ran­cière, quand on se dés-iden­ti­fie à cause de l’autre, de ce qu’il ou elle m’oblige à prendre en consi­dé­ra­tion et qui n’est pas iden­tique à la situa­tion que je vis. Là encore, on dira – au mieux – que c’est dans le défaut de cet accueil que « #MeToo » appa­raît, ça je peux com­plè­te­ment l’admettre. Mais cela ne change pas l’extrême pau­vre­té poli­tique d’une reven­di­ca­tion n’ayant que le moi pour centre.

Alors, quand j’ai vu cette per­for­mance de Yoko Ono, quand j’ai vu ces trous, cette prise en corps par pièces, ces prises qui lacèrent non pas en objets mais en déchets ou en déjets, j’ai sou­dain pen­sé à ce que trouer, faire trou, peut signi­fier, et j’ai vu s’écrire « ( )Too », c’est-à-dire une absence à la place de « moi », pour que l’autre, tous, puisse y appa­raître. Seule­ment, en quoi la vio­lence faite au corps de Yoko Ono peut-elle être conver­tie en quelque chose qui serait de l’ordre d’une posi­tive absence ? Tout d’abord, il faut savoir que Yoko Ono a pu pré­sen­ter sa per­for­mance comme « une manière de don­ner, de don­ner et de prendre. C’était une sorte de cri­tique contre les artistes, qui donnent tou­jours ce qu’ils veulent don­ner. Je vou­lais que les gens prennent ce qu’ils vou­laient, alors il était très impor­tant de leur dire qu’ils pou­vaient cou­per où ils vou­laient. C’est une forme de don qui a beau­coup à voir avec le boud­dhisme… Une forme de don total par oppo­si­tion au don rai­son­nable ».[[Yoko Ono, quo­ted in Kevin Concan­non, “Yoko Ono’s CUT PIECE : From Text to Per­for­mance and Back Again,” Ima­gine Peace (http://imaginepeace.com/archives/2680).]] Yoko Ono par­le­ra même de « sacri­fice » … On est loin semble-t-il de tout fémi­nisme, et il arri­ve­ra même à Yoko Ono de répondre, en 1994, à une ques­tion rela­tive à ce qu’aurait été son éven­tuel « pro­to-fémi­nisme » des années 1960 : « je n’avais aucune notion de fémi­nisme »…

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On dira que cela ne change rien au pro­blème, que ce n’est pas parce que Yoko Ono n’était pas capable de voir en quoi sa per­for­mance était rela­tive à la vio­lence faite aux femmes (j’ai enten­du dire que John Len­non était peut-être pour la paix mon­diale, mais pas for­cé­ment envers sa femme) que ce n’était pas le cas. Après tout, elle aus­si, dira-t-on, repro­dui­sait le sexisme struc­tu­rel, la culture du viol. Je ne pense pas du tout que cela soit faux, je me demande seule­ment si on rend jus­tice à la per­for­mance en disant cela. D’une part, on trouve au moins dès 1971 une décla­ra­tion de Yoko Ono à pro­pos de Cut Piece disant que « le per­for­meur, cepen­dant, ne doit pas for­cé­ment être une femme » et en effet, dès 1966, on a des traces de per­for­meurs mas­cu­lins, à Cen­tral Park, pour Cut Piece. D’autre part, c’était l’artiste et non même la femme ou l’homme qui était l’objet de la per­for­mance de Yoko Ono, l’artiste et son ego, l’artiste qui géné­ra­le­ment décide de ce qu’il donne à voir, de ce qu’il pré­sente sans se ris­quer dans ce qu’il pré­sente. Ce que la per­for­mance de Yoko Ono ren­verse, c’est la struc­ture de la prise, la prise est mise, lit­té­ra­le­ment, entre les mains des spec­ta­teurs deve­nus séca­teurs ! L’artiste perd au change, appa­rem­ment.

Appa­rem­ment, car il nous faut aller plus loin. Je crois qu’il faut prendre Yoko Ono aux mots quand elle dit, à pro­pos de sa per­for­mance : « j’ai tou­jours vou­lu pro­duire une œuvre dépour­vue d’ego. Je pen­sais à ce motif de plus en plus, et le résul­tat de cela fût Cut Piece ». Et puis main­te­nant que je cherche à prou­ver ce que j’avance, je vois des trous par­tout, for­cé­ment… Je vois ain­si le nom de l’artiste plein de trous : yOkO OnO ! Tu vois, il y a bien plus de zéros, d’ensembles vides, dans Yoko Ono que dans le Too de MeToo… Or ces trous, on ne peut pas les mesu­rer exac­te­ment : ce qui est pris met à nu bien plus que ce qui est pris. Ce qui est révé­lé dépasse toute prise. En don­nant, la prise de celui qui coupe est déprise de sa puis­sance.

Bien enten­du, il y a cet homme dans la vidéo qui tente de prendre beau­coup, beau­coup trop, il tente de prendre ce qui couvre la poi­trine de Yoko Ono, il croit que sa force est une puis­sance, il n’est pas à même de com­prendre que sa force lui vient du dis­po­si­tif scé­nique inven­té par Yoko Ono ! Il est pour­tant vrai qu’hors de la scène de la per­for­mance, il y a des coups de force et des prises vio­lentes, réelles, et sans pro­tec­tion scé­nique. Com­ment pour­tant par­ve­nir à dire que ces coups de force sont misé­rables au sens où ils révèlent que la force est une impuis­sance, que la culture du viol n’identifie pas des porcs, ani­maux éle­vés pour être man­gés, ani­maux que je com­prends tou­jours à par­tir d’une chan­son de Robert Wyatt (« Pigs… (In There) »), pas même des pré­da­teurs dont ils n’ont pas la car­rure, mais des égos qui bouchent le trou per­cé qui leur sert d’esprit.

Ceci étant, tout ce que je tente de dire ain­si peut être faci­le­ment réfu­té : faire l’apologie de l’ensemble vide, c’est peut-être seule­ment ren­ché­rir sur le déni du fémi­nin, et confor­ter le déni de cet Autre de l’Autre, « ce sexe qui n’en est pas un », pour reprendre les termes de Luce Iri­ga­ray. Et je ne vais cer­tai­ne­ment pas moi-même réfu­ter cet argu­ment, et c’est pré­ci­sé­ment pour cela que j’écris ces quelques remarques sous la forme d’une lettre qui t’est adres­sée. Contre la machine uni­di­rec­tion­nelle, contre la pho­bie de la sépa­ra­tion et le monde plat qu’elle pro­duit, il faut rou­vrir des écarts, de la dia­lec­tique, mais une dia­lec­tique à l’autre, là où ça ne sait pas, là où c’est troué pré­ci­sé­ment.

Adres­sée à toi, femme en l’occurrence sup­po­sée, c’est dire qu’il est hors de ques­tion qu’une posi­tion théo­rique vis-à-vis du fémi­nisme, ou des femmes, puisse être posée d’un point assu­ré du mas­cu­lin, qui serait dès lors, et néces­sai­re­ment, un point plein de bêtise. Par toutes les formes d’adresses, l’espace évi­dé entre les paren­thèses – ( ) – accueille ce qui est nom­breux, le nombre débor­dant même les paren­thèses du « tout ». Et c’est en défi­ni­tive cela que je retiens de Cut Piece : ce qui est don­né par Yoko Ono est bien plus qu’elle-même ; ce qui sera pris sera dès lors bien moins qu’elle-même. Nous devons apprendre à être inac­ces­sibles.

Fré­dé­ric Ney­rat
Madi­son, mars 2018

SOurce : lavie­ma­ni­feste

Yoko Ono ~ Cut Piece from pau­la­now on Vimeo.