Arabie saoudite : Histoire d’une société civile oubliée

Les organismes de défense des droits humains sont de plus en plus nombreux à confirmer la présence d’une société civile en Arabie saoudite.

Trop peu connue des Occi­den­taux, l’Arabie saou­dite donne l’impression d’être le royaume des oppri­més. Non-res­pect des droits fon­da­men­taux, femmes sou­mises, tor­ture, arres­ta­tions et déten­tions arbi­traires sont les rares images reçues de ce pays de la pénin­sule ara­bique. Même si la famille royale a mani­fes­te­ment les moyens de gar­der le contrôle sur sa popu­la­tion, les orga­nismes de défense des droits humains sont de plus en plus nom­breux à confir­mer la pré­sence d’une socié­té civile en Ara­bie saoudite.

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par Andréanne Thibault

Le 16 avril der­nier, on appre­nait qu’un défen­seur des droits humains venait d’être condam­né à quatre ans de pri­son et à l’interdiction de voya­ger pen­dant cinq ans. Le 9 mars 2012, les médias rap­por­taient éga­le­ment que six hommes étaient déte­nus après avoir eu l’intention de mani­fes­ter lors de la jour­née de la colère. Même si les auto­ri­tés saou­diennes semblent avoir répri­mé plu­sieurs sou­lè­ve­ments, une socié­té civile est bel et bien pré­sente en Ara­bie saou­dite. C’est d’ailleurs ce que pense Anne Ste-Marie, res­pon­sable des com­mu­ni­ca­tions pour Amnis­tie inter­na­tio­nale Cana­da fran­co­phone. « Oui, il y a une socié­té civile en Ara­bie saou­dite, mais évi­dem­ment pas de façon com­pa­rable à ici ».

Le pays est sou­vent recon­nu comme étant le pre­mier pro­duc­teur de pétrole au monde, mais plus qu’un baril de pétrole, des citoyens dési­rent y faire entendre leur voix. « En Ara­bie saou­dite, on l’a vu avec le mou­ve­ment des femmes, des jour­na­listes, des mino­ri­tés reli­gieuses et une par­tie de la popu­la­tion plus jeune qui veut moder­ni­ser le monde. Du point de vue d’Amnistie inter­na­tio­nale, on voit aus­si la situa­tion des mino­ri­tés empri­son­nées, les com­men­ta­teurs ou les cri­tiques tor­tu­rés. Mais c’est parce qu’on entend par­ler des gens tor­tu­rés ou empri­son­nés qu’on com­prend qu’il y a une socié­té civile », ajoute Mme Ste-Marie.

Un fémi­nisme dynamique

Les idées fémi­nistes en pro­ve­nance de l’Occident ne pou­vant contri­buer à l’avancement de leurs droits, cer­taines femmes ont déci­dé d’atteindre leurs buts en se basant sur l’islam. En uti­li­sant le même lan­gage que les auto­ri­tés, elles semblent avoir acquis quelques droits. Par l’écriture de clauses spé­ciales lors de la signa­ture de leur contrat de mariage, plu­sieurs ont, par exemple, obli­gé leur mari à les auto­ri­ser à voya­ger libre­ment, à étu­dier à l’étranger ou à exer­cer l’activité pro­fes­sion­nelle de leur choix [[http://www.cetri.be/spip.php?article1477]]. Quant au voile, cer­taines femmes ont com­men­cé à en faire un ins­tru­ment de séduc­tion alors que d’autres ont déci­dé de le por­ter en tout temps, même en pri­vé ou à l’étranger [[Méno­ret, Pas­cal. L’énigme saou­dienne : Les Saou­diens et le monde, 1744 – 2003. p. 5.]], rela­ti­vi­sant ain­si la signi­fi­ca­tion sociale de son port.

D’ailleurs, comme le pense l’Iranienne Shi­rin Eba­di, lau­réate du prix Nobel de la paix en 2003, il n’y a aucune incom­pa­ti­bi­li­té entre l’islam et le com­bat de la socié­té civile pour le res­pect des droits humains. « Chez Amnis­tie inter­na­tio­nale, on va choi­sir les actions les plus adé­quates pour tra­vailler effi­ca­ce­ment, pour faire ces­ser les vio­la­tions et ce sou­ci d’efficacité se retrouve aus­si chez les dif­fé­rents défen­seurs des droits humains dans tous les pays. Si les fémi­nistes saou­diennes abor­daient de front leurs diri­geants poli­tiques, les diri­geants reli­gieux et la socié­té patriar­cale, elles n’obtiendraient que des peines de pri­son », explique Anne Ste-Marie.

En 1991 et de nou­veau en juin 2011, des femmes ont déci­dé d’effectuer une action plus « radi­cale ». La conduite leur étant inter­dite, elles se sont ren­dues en voi­ture jusque dans le centre de Riyad, la capi­tale. Cette action en aurait entraî­né d’autres : la jour­na­liste et pré­sen­ta­trice à la télé­vi­sion saou­dienne, Rania al-Baz, a accep­té que son visage soit pho­to­gra­phié après que son mari l’eut bat­tue ; une femme d’affaires a décou­vert son visage lors de sa prise de parole au Forum éco­no­mique de Djed­da ; une péti­tion de 300 signa­tures fémi­nines exi­geant plus de droits aux femmes a cir­cu­lé en 2004 ; une pro­tes­ta­tion contre l’exclusion des femmes aux élec­tions muni­ci­pales a eu lieu [Méno­ret, Pas­cal. L’énigme saou­dienne : Les Saou­diens et le monde, 1744 – 2003. p. 5.]]. Quoiqu’elles aient été har­ce­lées au départ, le gou­ver­ne­ment a fina­le­ment admis, en sep­tembre der­nier, que les femmes seraient désor­mais auto­ri­sées à par­ti­ci­per aux [élec­tions muni­ci­pales à par­tir de 2015.

C’est donc une porte impor­tante qui a été ouverte et qui per­met­tra d’en ouvrir d’autres. Selon Mme Ste-Marie, les femmes se sont libé­rées de la peur et cela est irréversible.

Une socié­té civile fluide et créative

En plus du mou­ve­ment fémi­niste, de nom­breux moyens sont uti­li­sés par la popu­la­tion qui désire reven­di­quer plus de liber­tés. Que ce soit par l’art, les médias sociaux, la lit­té­ra­ture ou le théâtre, la socié­té civile a trou­vé le moyen de sou­le­ver les débats. Lorsque des romans sont inter­dits par les auto­ri­tés, ils finissent très sou­vent par cir­cu­ler dans la sphère pri­vée. Des sujets peuvent être abor­dés en blagues ou en cari­ca­tures, mais tou­jours en des termes codés.

Selon Nir­mine Abbou­di, maro­caine d’origine ayant vécu plu­sieurs années en Ara­bie saou­dite, « le contrôle des auto­ri­tés est impres­sion­nant, mais il est pos­sible de pen­ser que les chan­ge­ments se feront peu à peu ». Elle fait notam­ment réfé­rence à ces moyens ori­gi­naux mis de l’avant, mais aus­si aux femmes de plus en plus édu­quées et qui reven­diquent plus de liber­tés auprès de leur mari par l’entremise de leur contrat de mariage.

De plus, Mme Abbou­di pense que les pro­grammes télé­vi­sés com­mencent à avoir un effet sur les jeunes. « Les jeunes voient ce que les autres pays arabes offrent, comme les Émi­rats arabes unis, dont la plus grande ville est Dubaï qui est très amé­ri­ca­ni­sée », ajoute-t-elle.
L’avenir

Les pres­sions exer­cées depuis le 11 sep­tembre 2001 sur l’Arabie saou­dite, la grande pro­por­tion de jeunes sans emplois, la nou­velle réa­li­té urbaine du pays sont tous des fac­teurs qui laissent pré­sa­ger une cer­taine insta­bi­li­té du régime.

Quoique les pres­sions internes soient pri­mor­diales pour faire bou­ger les choses, Anne Ste-Marie est d’avis que les pres­sions externes doivent aus­si être impor­tantes. Pour Amnis­tie inter­na­tio­nale, « la pres­sion des pairs — pays qui com­mercent avec l’Arabie saou­dite, ceux qui ont des échanges diplo­ma­tiques et spor­tifs avec le pays — a une part de res­pon­sa­bi­li­té dans le main­tien de cette socié­té [civile], hors des normes accep­tables du res­pect de droits humains ».

Dans l’optique de sen­si­bi­li­ser les gens au rôle qu’ont joué les femmes cou­ra­geuses ayant pris le volant en Ara­bie saou­dite, Amnis­tie inter­na­tio­nale a orga­ni­sé une action, le 29 février der­nier. Des pho­tos de par­ti­ci­pants et par­ti­ci­pantes ont été prises alors qu’ils étaient au volant accom­pa­gnés d’un mes­sage de soli­da­ri­té. Pour les mili­tants des droits des femmes, cette action en lien avec des Saou­diennes, est une vic­toire sym­bo­lique. Selon plu­sieurs, dont Anne Ste-Marie, le droit de conduire per­met­trait éven­tuel­le­ment de défendre d’autres droits. Même si des don­nées démontrent que la répres­sion semble se dur­cir plus il y a de l’appui exté­rieur, elle ajoute qu’« il ne fait pas de doute qu’il faille res­ter vigi­lants et d’autant plus soli­daires ». Elle a espoir que la socié­té civile saou­dienne, appuyée par l’extérieur, aura un jour rai­son de la rigi­di­té du régime saoudien.

Source : CETRI

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