Dix mètres plus bas : ce que le sable recouvre et cache

Par Aimee Zambrano & Valentina Aguirre / Utopix

Tra­duit par Vene­sol

Mila­gros a été tuée par son par­te­naire mas­cu­lin. Il l’a tuée parce qu’elle était une femme, parce qu’il croyait qu’elle lui appar­te­nait et qu’il croyait qu’il avait le droit de mettre fin à ses jours.

A la recherche d’une jour­née de détente et de joie, ils sont arri­vés à Cata, une baie magni­fique dans l’état d’Aragua. Pour atteindre ce para­dis d’eau cris­tal­line, de sable mou et de coco­tiers mul­tiples, ils ont tra­ver­sé les courbes ser­rées et la végé­ta­tion de la forêt nua­geuse de la route. Quand ils sont arri­vés à la plage, la pre­mière chose qu’ils ont fait a été de se désha­biller et de cou­rir vers la plage, adultes et enfants, pour se bai­gner pen­dant un moment. Ils ont sen­ti l’eau froide et déli­cieuse, et la relaxa­tion de fer­mer les yeux et de flot­ter sur l’eau. Les vagues moyennes, pas très grosses, se lais­saient cou­rir, et sans sor­tir rou­lées, elles pro­fi­taient de l’écume de la mer.

Père, mère, fils et fille sont sor­tis pour s’asseoir dans le sable. Ils creu­sèrent des tun­nels qui attein­draient des mondes ima­gi­naires et firent des châ­teaux de sable pour des prin­cesses inexis­tantes. Papa enter­rait maman et les enfants cher­chaient de l’eau pour que le sable se soli­di­fie et que maman ne puisse pas s’échapper si faci­le­ment. Le jeu a été répé­té à plu­sieurs reprises : déter­rer, arrê­ter de jouer, cou­rir à nou­veau pour se bai­gner afin d’enlever tout rési­du de sable du corps, puis le recou­vrir à nou­veau avec lui.
Ce genre de rou­tine fami­liale a été sub­su­mé dans une rou­tine quo­ti­dienne col­lec­tive : ven­deurs ambu­lants de bis­cuits à la noix de coco, conserves, frian­dises à la noix de coco, eau de coco, fruits de mer, bois­sons gazeuses, bières.
Celle qui fait les tresses, ceux qui font les tatouages, ceux qui vendent des col­liers et des bra­ce­lets… Tout le monde pas­sait de temps en temps, mar­chant le long de la plage sans arrêt.
Et il arrive que sou­dain, dans la vie quo­ti­dienne, il y a une rup­ture. Une rup­ture bru­tale. La police arrive et com­mence à se dépla­cer dans les espaces qui occu­paient toutes les familles qui étaient là : « S’il vous plaît, bou­gez juste un peu ». La ques­tion que tout le monde se pose est : « Que se passe-t-il ? La réponse : « Ne vous inquié­tez pas, madame, vous sau­rez bien­tôt de quoi il s’agit. D’autres poli­ciers appa­raissent avec une pelle, et com­mencent à creu­ser, creu­ser et creu­ser juste là où cette famille a joué il y a quelques minutes, où ils ont construit des tun­nels et des châ­teaux, où ils ont enter­ré leur mère.

« Qu’est-ce qui se passe ? » disent les gens. Ils com­mencent à se pres­ser près de la zone et la police dit encore une fois : « Il n’y a rien à voir ici, déga­gez », « Ne pre­nez pas de pho­tos ou nous allons prendre vos télé­phones ! Et donc de plus en plus de flics arrivent. Cer­tains ima­ginent que c’est peut-être un butin, d’autres que c’est un mort. Ceci est attes­té par l’apparition d’un groupe de per­sonnes por­tant des masques. De la même façon, les gens ne peuvent s’arrêter de cher­cher, de chu­cho­ter : « Il semble qu’il l’ait enter­rée dans le sable », « Oui, le coque­ro l’a tuée », « Je la connais­sais, elle était la femme du coque­ro« , « Elle a du lui en faire voir des vertes et pas mûres pour se faire tuer » et là com­mencent les blagues sur la mort, les blagues que le machisme fait sur le meurtre des femmes.
Une sorte de curio­si­té mor­bide et enfan­tine, pousse les gens à insis­ter de se rap­pro­cher, à prendre des pho­tos mal­gré l’avertissement. Ils attendent quelque chose, espé­rant pou­voir voir quelque chose.
Pen­dant ce temps, d’autres conti­nuent leur vie comme si de rien n’était. Les familles se baignent dans la mer et pro­fitent de l’eau, les enfants conti­nuent à jouer, à creu­ser dans le sable, à construire des tun­nels et des châ­teaux pour leurs prin­cesses irréelles.
Et pen­dant ce temps, à dis­tance, la police conti­nue de creu­ser un tun­nel qui semble inter­mi­nable. Ils ne s’arrêtent pas. Ils creusent, mais pas pour faire un châ­teau, pas pour jouer, mais pour dévoi­ler la mort qui a été tou­chée une famille qui a joué il y a quelques minutes à enter­rer leur mère dans le sable, sans même savoir qu’une autre femme assas­si­née était enter­rée à leurs pieds.

 

Note de bas de page :
Cette femme est bien réelle. Elle s’appelait Mila­gros del Valle Naguas, 46 ans. Son corps a été décou­vert dans la baie de Cata le 21 juillet 2019 et elle a été assas­si­née par son par­te­naire le 18 juin. Mila­gros a été tuée par son par­te­naire mas­cu­lin. Il l’a tuée parce qu’elle était une femme, parce qu’il croyait qu’elle lui appar­te­nait et qu’il croyait qu’il avait le droit de mettre fin à ses jours.