Colombie : quel était l’objectif des accords de paix ?

par Car­los Loza­da

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El Tiem­po

Deux ans après la signa­ture des accords de paix, entre le gou­ver­ne­ment et la gué­rilla FARC-EP, 600 pri­son­niers poli­tiques amnis­tiés sont tou­jours enfer­més dans les pri­sons colom­biennes et plus de 80 ex-gué­rille­ros ont été assas­si­nés.

Depuis main­te­nant presque 3 mois, la Colom­bie renoue avec la droite ultra-conser­va­trice. Elu à une courte majo­ri­té et n’ayant pas su ras­sem­bler toute la droite der­rière lui de manière una­nime mal­gré un pro­gramme clair, le nou­veau pré­sident Iván Duque Már­quez a eu du mal à créer une majo­ri­té par­le­men­taire. Face à lui, une coa­li­tion pro­gres­siste qui a réuni presque 9 mil­lions de voix, récol­tant le fruit des accords de paix signés entre l’Etat colom­bien et l’ex-guérilla FARC-EP.

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Même s’il est encore un peu tôt pour tirer des conclu­sions sur les lignes direc­trices du nou­veau gou­ver­ne­ment, deux consta­ta­tions peuvent déjà être faites. Tout d’abord la Colom­bie reste un fer de lance des Etats-Unis dans la région. En attestent son appar­te­nance à l’OTAN et son entrée à l’OCDE. La Colom­bie a été le pre­mier pays à dénon­cer le gou­ver­ne­ment véné­zué­lien de Madu­ro pour crime contre l’humanité auprès de la Cour Pénal Inter­na­tio­nale et s’est dite prête à par­ti­ci­per à une inter­ven­tion mili­taire au Vene­zue­la. Paral­lè­le­ment, la Colom­bie s’est reti­rée de l’Union des Nations Sud-Amé­ri­caines, UNASUR, créée en 2008 à l’initiative de l’ancien pré­sident véné­zué­lien Hugo Chá­vez, pour ren­for­cer l’Organisation des États Amé­ri­cains, l’OEA.

Ensuite, le nou­veau gou­ver­ne­ment colom­bien, tout comme son pré­dé­ces­seur, n’avait qu’un objec­tif avec ces accords de paix : la démo­bi­li­sa­tion de la gué­rilla des FARC-EP. Mais pas seule­ment. Il s’agit aus­si de détruire l’idéal poli­tique asso­cié à la gué­rilla. Si on peut regret­ter la naï­ve­té des diri­geants des FARC-EP à rendre les armes quelques temps à peine après la signa­ture des accords sans que le gou­ver­ne­ment n’ait mon­tré aucun signe de bonne volon­té dans leur exé­cu­tion, force est de consta­ter que ce n’était pas suf­fi­sant. L’Etat colom­bien a sor­ti tout l’arsenal de com­bat pour faire dis­pa­raitre les FARC.

Deux ans après la signa­ture des accords, 600 pri­son­niers poli­tiques amnis­tiés sont tou­jours enfer­més dans les pri­sons colom­biennes et plus de 80 ex-gué­rille­ros ont été assas­si­nés. Le nou­veau par­ti FARC assiste à sa divi­sion. Le prin­ci­pal auteur des accords, Jesús San­trich est en cel­lule d’isolement, mena­cé d’extradition aux Etats-Unis, suite à un mon­tage juri­dique gro­tesque. La juri­dic­tion spé­ciale pour la paix, la JEP, créée pour rendre pos­sible la paix, ren­contre chaque jour un nou­vel obs­tacle dans l’exécution de ses tâches. M. Mar­ti­nez, pro­cu­reur géné­ral de la nation, n’a de cesse de tout mettre en œuvre pour empê­cher que cette cour fasse son tra­vail. Après avoir mis sous tutelle plu­sieurs fonc­tion­naires accu­sés de par­tia­li­té, M. Mar­ti­nez, a ordon­né la confis­ca­tion des docu­ments confi­den­tiels de la JEP et a orga­ni­sé une per­qui­si­tion de ses bureaux. Nou­vel entrave à son fonc­tion­ne­ment, le manque de res­sources finan­cières. Des 372 milles mil­lions de pesos néces­saires au bon fonc­tion­ne­ment de la cour en 2019, seuls 280 milles mil­lions ont été bud­gé­ti­sés par le nou­veau gou­ver­ne­ment. Ivan Mar­quez, chef des négo­cia­teurs des FARC-EP à la Havane, n’est pas loin d’être le pro­chain dans le viseur de M. Mar­ti­nez. Crai­gnant pour sa sécu­ri­té, Ivan Mar­quez doit se cacher. Dans sa lettre à la com­mis­sion du Sénat pour la paix, il dénonce la « tra­hi­son de la paix ».

Le choix du gou­ver­ne­ment est donc celui de la guerre, sous toutes ses cou­tures. Alors qu’on s’attendait à ce que la fin du conflit armé conduise à une dimi­nu­tion du bud­get de l’Etat alloué à la défense, celui-ci se main­tient à 13 % du bud­get total avec un inves­tis­se­ment à hau­teur de 33 % de l’investissement total de l’Etat. Cet argent ne par­ti­ci­pe­ra pas à la construc­tion de la jus­tice sociale, seule garante de la construc­tion de la paix. De la réforme rurale inté­grale qui devait s’articuler avec les pro­grammes de sub­sti­tu­tion volon­taire, rien ne s’est encore vu dans les cam­pagnes colom­biennes, sinon les assas­si­nats de lea­ders sociaux, impu­nis pour 75 %. Au contraire même, la culture de la coca a plus que dou­blé cette année. Les fumi­ga­tions au gly­pho­sate et les bom­bar­de­ments ont repris dans plu­sieurs régions et les dépla­ce­ments for­cés touchent près des dizaines de mil­liers de familles.

Le manque de sécu­ri­té et de garan­tie a contri­bué à créer des ten­sions et des divi­sions au sein du par­ti FARC. Ivan Mar­quez n’est pas le seul à prendre une dis­tance cer­taine face au sec­teur domi­nant du par­ti (son groupe par­le­men­taire). Une dizaine de cadres diri­geants n’ont pas pris part à la der­nière réunion de la direc­tion natio­nale, en guise de pro­tes­ta­tion. Deux diri­geants his­to­riques de l’organisation, anciens membres du secré­ta­riat de l’Etat-major de l’ex-guérilla FARC-EP, Joa­quin Gomez et Ber­tul­fo Alva­rez, s’en sont expli­qués dans une lettre accu­sant cer­tains diri­geants du par­ti FARC de « défendre l’ordre bour­geois », de faire des accords avec ces mêmes mul­ti­na­tio­nales qui étaient enne­mies aupa­ra­vant, fina­le­ment de se détour­ner du pro­gramme his­to­rique des FARC-EP.

Face à cette nou­velle guerre contre toute forme d’insurgence, la gué­rilla his­to­rique, vieille de plus de 70 ans d’expérience, est désar­mée. Mais il res­tait à s’assurer que per­sonne ne reprenne le flam­beau par­mi les mécon­tents. C’est à ça qu’œuvre entre autre le gou­ver­ne­ment de Iván Duque. Parce que si cer­tains ont choi­si la voix du congrès dans un pays ayant tou­jours mon­tré sa nature ultra-vio­lente, d’autres en ont choi­si une autre…

Jas­mine Petry, pré­si­dente de l’association ARLAC

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Car­los Loza­da, séna­teur du par­ti FARC, octobre 2018, le 02/10/2018, El Tiem­po : “Mal haría yo en salir a decir que no hay condi­ciones ni garantías y estar sen­ta­do en la sala de pren­sa del Sena­do diri­gién­dome en una rue­da de pren­sa, eso sería contra­de­cirme” (Dif­fi­cile de dire qu’il n’y a pas de garan­ties et être assis ici)