FrançAfrique : les ruses de la raison postcoloniale

Par Jean Nan­ga

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Contre­temps

Le néo­co­lo­nia­lisme n’est pas mort ! Il semble même plus bru­tal aujourd’hui qu’hier

 

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“La Fran­ça­frique, c’est comme un ice­berg. Vous avez la face du des­sus, la par­tie émer­gée de l’iceberg : la France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits de l’homme, etc. Et puis ensuite, vous avez 90% de la rela­tion qui est immer­gée : l’ensemble des méca­nismes de main­tien de la domi­na­tion fran­çaise en Afrique avec des alliés afri­cains…” Fran­çois-Xavier Ver­schave

Le débat sur le pas­sé colo­nial de la Répu­blique fran­çaise et ses « aspects posi­tifs », gra­vés dans la loi depuis l’adoption de la loi du 23 février 2005, exprime la per­sis­tance de l’idéologie de « la mis­sion civi­li­sa­trice ». Mais, il entre aus­si en réso­nance avec le grand suc­cès de librai­rie qu’a été l’ouvrage de Ste­phen Smith, Négro­lo­gie. Pour­quoi l’Afrique meurt, dans lequel on peut lire : « Pour le dire bru­ta­le­ment : depuis l’indépendance, l’Afrique tra­vaille à sa reco­lo­ni­sa­tion. Du moins, si c’était le but, elle ne s’y pren­drait pas autre­ment. Seule­ment même en cela le conti­nent échoue. Plus per­sonne n’est pre­neur [de ces pays afri­cains qui sur­vivent grâce à] la pen­sion ali­men­taire qu’ils tirent de la coulpe de l’Occident »1.

La force de l’opinion de S. Smith a été démon­trée pen­dant la crise mili­taire de novembre 2004 entre l’État fran­çais et l’État ivoi­rien : de l’extrême droite à la gauche, des plumes se sont mobi­li­sées en soli­da­ri­té avec l’armée répu­bli­caine fran­çaise, agres­sée de façon meur­trière en Côte d’Ivoire. Un acte cri­mi­nel expri­mant l’ingratitude de l’État ivoi­rien à l’égard de la Répu­blique fran­çaise cen­sée avoir volé au secours du peuple ivoi­rien mena­cé de géno­cide par une élite poli­tique imma­ture et rétive à la démo­cra­tie. Mais, ce qua­si-consen­sus semble confir­mer l’enracinement de l’idéologie colo­niale dans une grande par­tie de l’élite fran­çaise voire de la socié­té. Dans les lignes qui suivent, nous allons rap­pe­ler la conti­nui­té qui existe entre les rap­ports de l’ère vété­ro-colo­niale et ceux de l’ère néo­co­lo­niale.

 

Du colonialisme émancipateur

La com­pré­hen­sion du pré­sent des « ex-colo­nies » afri­caines-sub­sa­ha­riennes de la France nous semble impos­sible dans l’ignorance du pas­sé. Une évi­dence que négligent sub­ti­le­ment S. Smith et bien d’autres qui, par­fois en se reniant, conçoivent la déco­lo­ni­sa­tion comme fin de la colo­ni­sa­tion et de la domi­na­tion métro­po­li­taine. Cer­tains ne s’empêchent pas de pré­sen­ter la déco­lo­ni­sa­tion comme l’aboutissement logique d’un plan de la Répu­blique éman­ci­pa­trice. Alors que dans les faits, l’État fran­çais était farou­che­ment oppo­sé à l’indépendance des colo­nies. Albert Sar­raut en par­lait en des termes qui n’ont ces­sés d’être repris : « “ce trous­seau de ser­vi­tudes que l’on nomme ’indé­pen­dance” selon la for­mule de Georges Duha­mel. C’est bien ce que sentent d’instinct ou que com­prennent clai­re­ment tous ceux de nos pro­té­gés dont la sagesse est faite des leçons du pas­sé et de l’observation atten­tive du pré­sent. L’idée de l’indépendance, loin de les séduire, les effraie »2. Ne pou­vait ain­si être envi­sa­gée que la réforme du régime colo­nial.

Celle qui fut ini­tiée en 1944 ne peut se com­prendre en dehors des trans­for­ma­tions de la conjonc­ture inter­na­tio­nale. L’après-guerre s’était carac­té­ri­sée par la mon­tée en force des deux absents du par­tage colo­nial, les États-Unis – puis­sance impé­ria­liste et néo­co­lo­nia­liste en Amé­rique cen­trale et du Sud – et l’Union sovié­tique, les­quels pèsent sur la nais­sance de l’ONU dont les cha­pitres 11 – 13 de la Charte (1945) concernent l’auto-administration par leurs popu­la­tions des « ter­ri­toires non-auto­nomes » – le terme « colo­nies » est soi­gneu­se­ment évi­té – et « sous tutelle ». Un prin­cipe dont les pré­mices avaient été per­çues par les par­ti­sans de la « France Libre » par­mi les­quels le géné­ral de Gaulle. Par ailleurs, l’anticolonialisme – oppor­tu­niste car impé­ria­liste – des États-Unis exer­çait une influence sur le colo­nia­lisme bri­tan­nique en Afrique. Bon nombre de colo­ni­sé-e‑s afri­cain-e‑s, sujets bri­tan­niques à l’instar de Fran­cis Kwa­mé Nkru­mah, étu­diaient aux États-Unis et étaient en contact avec des colo­ni­sé-e‑s asia­tiques mieux orga­ni­sé-e‑s dans la lutte contre le colo­nia­lisme bri­tan­nique. C’est l’évolution de cette conjonc­ture qui explique la « déco­lo­ni­sa­tion » fran­çaise que des fal­si­fi­ca­teurs de l’histoire attri­buent à un huma­nisme ima­gi­naire du géné­ral de Gaulle, en dépit du fait que ce der­nier avait bien expri­mé son oppo­si­tion à la déco­lo­ni­sa­tion lors de la confé­rence des gou­ver­neurs géné­raux à Braz­za­ville en 1944. Une des recom­man­da­tions de cette confé­rence, connue sous le nom de confé­rence de Braz­za­ville, avait clai­re­ment affir­mé le refus de toute éman­ci­pa­tion hors de l’empire fran­çais : « Les fins de l’œuvre de civi­li­sa­tion accom­plie par la France dans les Colo­nies ÉCARTENT TOUTE IDÉE D’AUTONOMIE, TOUTE POSSIBILITÉ D’ÉVOLUTION HORS DU BLOC FRANÇAIS DE L’EMPIRE ; LA CONSTITUTION ÉVENTUELLE, MÊME LOINTAINE DE SELF-GOVERNMENTS DANS LES COLONIES EST À ÉCARTER »3. Comme pour mar­quer ce refus de l’égalité humaine, l’année qui com­mence par la confé­rence de Braz­za­ville s’achève par le mas­sacre à Thia­roye de « tirailleurs séné­ga­lais » de retour de la Seconde Guerre mon­diale et qui reven­di­quaient le ver­se­ment de leurs primes.

Cette oppo­si­tion à l’indépendance per­siste dans la Consti­tu­tion de 1946 qui ins­ti­tu­tion­na­lise l’Union fran­çaise – séman­ti­que­ment, l’Empire colo­nial n’existe plus – comme cadre d’émancipation des colo­ni­sé-e‑s, les­quel-le‑s pou­vaient désor­mais être repre­sen­té-e‑s et élu-e‑s au Par­le­ment fran­çais. C’est ain­si par la Consti­tu­tion de la Ive Répu­blique que les colo­nies se sont mises à rele­ver de la loi. Jusqu’alors, elles rele­vaient plu­tôt du pré­sident, du ministre des Colo­nies, du gou­ver­neur, du com­man­dant et des grandes com­pa­gnies colo­niales. L’hostilité à l’indépendance est par­ta­gée au-delà de la droite colo­niale. Ain­si, au len­de­main de la répres­sion san­glante de la rébel­lion mal­gache, en 1947, Fran­çois Mit­ter­rand, plu­sieurs fois ministre de la Répu­blique colo­niale, a pu affir­mer : « L’avenir de Mada­gas­car est dans le cadre de la Répu­blique fran­çaise. L’évolution des Mal­gaches doit se faire au sein de la Répu­blique… les fau­teurs de la rébel­lion de 1947 sont beau­coup plus cou­pables envers leurs conci­toyens qu’envers le pou­voir cen­tral »4.

C’est sous la pres­sion de la guerre de libé­ra­tion algé­rienne qu’un deuxième pas est effec­tué avec la loi-cadre du 23 juin 1956 qui ins­ti­tue des gou­ver­ne­ments auto­nomes en Afrique équa­to­riale fran­çaise (AEF) et en Afrique occi­den­tale fran­çaise (AOF). Cette réforme est cen­sée «…asso­cier plus étroi­te­ment les popu­la­tions d’outre-mer à la ges­tion de leurs inté­rêts propres [sous forme] de décen­tra­li­sa­tion et de décon­cen­tra­tion admi­nis­tra­tives » (art. 1er). Mais, le prin­cipe demeure impé­rial comme l’énonce une fois de plus F. Mit­ter­rand : « Un pou­voir cen­tral for­te­ment struc­tu­ré à Paris, des États et ter­ri­toires auto­nomes fédé­rés au sein d’une com­mu­nau­té éga­li­taire et fra­ter­nelle dont les fron­tières iront des plaines des Flandres aux forêts de l’équateur, telle est la pers­pec­tive qu’il nous appar­tient de pré­ci­ser et de pro­po­ser, car sans l’Afrique il n’y aura pas d’histoire de la France au XXIe siècle. (…) Com­ment en effet la France butant sur ce Rhin où boivent tour à tour les che­vaux de l’Europe irait-elle vers le Nord ? ou vers l’Est ? ou vers l’Ouest qui vient plu­tôt chez elle qu’il ne l’appelle à lui ? Seule la route du Sud est dis­po­nible, large, bor­dée d’innombrables peuples, en même temps que d’espaces inoc­cu­pées… Déjà la France sait com­bien l’Afrique lui est néces­saire »5.

fr_finie.pngC’est bien cette idée de la France, « com­mu­nau­té éga­li­taire et fra­ter­nelle dont les fron­tières iront des plaines des Flandres aux forêts de l’équateur », qui est adop­tée par voie réfé­ren­daire en 1958. Le Titre XIII de la Consti­tu­tion gaul­lienne éta­blit ain­si la Com­mu­nau­té pour contre­car­rer les vel­léi­tés d’indépendance qui se pro­pagent dans les colo­nies. Le pro­ces­sus d’autonomie pro­gresse en effet au Gha­na anglo­phone qui accède à l’indépendance en 1957, favo­ri­sant l’acquisition par le Togo voi­sin, ter­ri­toire sous tutelle fran­çaise, d’un sta­tut plus auto­nome que celui des autres pays de l’AOF et inci­tant le peuple gui­néen à reje­ter le prin­cipe de la Com­mu­nau­té. Dans tous les autres ter­ri­toires d’AEF et d’AOF, celle-ci est cepen­dant approu­vée majo­ri­tai­re­ment, y com­pris, dans cer­tains cas, grâce à la fraude, à la cor­rup­tion et à l’intimidation, super­vi­sées par les auto­ri­tés colo­niales. La période qui s’étend de 1946 à 1960 est une période de tran­si­tion au néo­co­lo­nia­lisme. L’indépendance n’est plus consi­dé­rée comme incom­pa­tible avec l’existence de la Com­mu­nau­té, chère à de Gaulle, Mit­ter­rand et Hou­phouët-Boi­gny. « Un État membre de la Com­mu­nau­té, admet désor­mais l’article 86 de la Consti­tu­tion révi­sée, peut éga­le­ment par voie d’accord deve­nir indé­pen­dant sans ces­ser de ce fait d’appartenir à la Com­mu­nau­té »6. Indé­pen­dants mais tou­jours membres de la Com­mu­nau­té domi­née par la France, tel est le sta­tut véri­table des nou­veaux États7. Le post­co­lo­nia­lisme est ain­si un néo­co­lo­nia­lisme. En dépit des nom­breuses révi­sions (8, plus pré­ci­sé­ment) de la Consti­tu­tion de la Ve Répu­blique, le légis­la­teur fran­çais n’a abro­gé la Com­mu­nau­té qu’en 19958 ! Autre­ment dit, pen­dant les trente-cinq pre­mières années dites post­co­lo­niales, dont les deux sep­ten­nats de Mit­ter­rand, la majo­ri­té des États afri­cains des ex-AEF et AOF ne dis­po­saient pas d’une pleine sou­ve­rai­ne­té. La nou­veau­té se situant dans l’existence d’une cer­taine marge d’autonomie des gou­ver­nants autoch­tones et des ins­ti­tu­tions locales s’articulant avec des méca­nismes struc­tu­rels et des pra­tiques héri­tés du vété­ro­co­lo­nia­lisme. La « déco­lo­ni­sa­tion » est ain­si le fait de la pres­sion de l’environnement inter­na­tio­nal et des luttes au sein de l’empire colo­nial bien plu­tôt que l’expression des ver­tus imma­nentes à la Répu­blique, qui auraient fini par sur­mon­ter des dévia­tions étran­gères à son prin­cipe.

Par ruse de la « gram­maire colo­niale », la Com­mu­nau­té a sur­vé­cu sous le terme de « Coopé­ra­tion » avec un minis­tère spé­ci­fique qui aurait aus­si pu être bap­ti­sé minis­tère de la Com­mu­nau­té post­co­lo­niale, domaine réser­vé du pré­sident de la Répu­blique fran­çaise, du géné­ral de Gaulle, créa­teur de la « cel­lule afri­caine de l’Élysée », à Jacques Chi­rac, en pas­sant par Fran­çois Mit­ter­rand. À tra­vers maints accords (éco­no­miques, cultu­rels, mili­taires, poli­tiques) conclus avec les élites locales, coges­tion­naires de la tran­si­tion au néo­co­lo­nia­lisme (1956 – 1960), et de mul­tiples ins­ti­tu­tions, la métro­pole a pu main­te­nir les liens de dépen­dance des « ex-colo­nies ». C’est alors une néces­si­té pour la puis­sance moyenne qu’est la France, com­pa­ra­ti­ve­ment aux États-Unis et à l’URSS pen­dant la guerre froide. Les États-Unis laissent la France jouer le rôle de gen­darme du « monde libre » anti­com­mu­niste dans ses « ex-colo­nies ». À en croire J. Foccart[[Jacques Foc­cart, Foc­cart parle. Entre­tiens avec Phi­lippe Gaillard, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1995, p. 228.]], elle aurait même béné­fi­cié de l’indifférence de l’URSS de Kroucht­chev. Par l’existence de cette Com­mu­nau­té, deve­nue secré­ta­riat aux Affaires afri­caines et plus tard minis­tère de la Coopé­ra­tion, la France conserve un poids impé­rial dans l’arène inter­na­tio­nale, par exemple sous forme de voix natu­rel­le­ment acquises aux Nations unies. Dans sa poli­tique colo­niale, de l’Algérie à la Nou­velle-Calé­do­nie, elle a ain­si béné­fi­cié du sou­tien des États membres de ladite Com­mu­nau­té. Il en a été de même pour les essais nucléaires fran­çais.

 

La Francophonie

La colo­ni­sa­tion étant jus­ti­fiée par la « géné­ro­si­té » civi­li­sa­trice, la défense de la langue, véhi­cule de la civi­li­sa­tion, devait occu­per une posi­tion cen­trale dans le dis­po­si­tif de la coopé­ra­tion. Pour­tant, le géné­ral de Gaulle a plu­tôt résis­té qu’encouragé le pro­jet ini­tié en 1962 par L. S. Sen­ghor ins­ti­tuant la fran­co­pho­nie. Pour lui, il s’agissait d’un far­deau inutile : « Alors, cha­cun amè­ne­rait quelques élé­ments et c’est nous qui paie­ront le tout. Il n’en est pas ques­tion »8 aurait-il affir­mé, selon J. Foc­cart. La gran­deur de la France ne pas­sait pas pour de Gaulle par cette coopé­ra­tion cultu­relle. Ce n’est qu’en 1969 que se tint la 1ère confé­rence des États fran­co­phones. En 1970 avec la conven­tion de Nia­mey, va naître l’Agence de coopé­ra­tion cultu­relle et tech­nique (ACCT), deve­nue Agence de la fran­co­pho­nie. Mal­gré son exten­sion au-delà du binôme ex-métro­pole-anciennes colo­nies d’Afrique, la fran­co­pho­nie reste une pièce impor­tante du dis­po­si­tif néo­co­lo­nial en Afrique9.

L’annonce concer­nant les visas faite par Chi­rac lors du som­met France-Afrique de décembre 2005, à Bama­ko, l’illustre bien : « Je sou­haite que ce par­te­na­riat s’incarne éga­le­ment dans l’ouverture d’un espace pri­vi­lé­gié d’échange entre la France et les pays afri­cains, notam­ment fran­co­phones. Entre­pre­neurs, cadres, cher­cheurs, pro­fes­seurs, artistes : leurs acti­vi­tés sont, par nature, liées à l’échange. J’ai donc déci­dé, sur une sug­ges­tion du pré­sident du Mali, de faci­li­ter pour eux la déli­vrance de visas de longue durée et à entrées mul­tiples, car c’est indis­pen­sable à leurs acti­vi­tés. La France conti­nue­ra de plus, bien sûr, à accueillir sur son sol de nom­breux étu­diants afri­cains. » Cette direc­tive en faveur d’une immi­gra­tion plus sélec­tive révèle que la France est consciente du déclin de son pres­tige au sein de l’élite afri­caine fran­co­phone de plus en plus sen­sible à l’offensive anglo­phone et plus par­ti­cu­liè­re­ment état­su­nienne.

fr_hollande_tintin.pngLa fran­co­pho­nie, est-il affir­mé à la Xè confé­rence des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment des pays ayant en par­tage le fran­çais, tenue en novembre 2004, n’est pas seule­ment un ins­tru­ment cultu­rel mais une ins­ti­tu­tion glo­bale dont l’un des objec­tifs est de contri­buer à « régu­ler et huma­ni­ser la mon­dia­li­sa­tion », « ren­for­cer la capa­ci­té des États et la mise en place de cadres régle­men­taires, une gou­ver­nance au déve­lop­pe­ment d’activités éco­no­miques et inci­ta­tives au déve­lop­pe­ment du sec­teur pri­vé et de l’investissement »10. Le lien entre la langue et l’économie a éga­le­ment été sou­li­gné par le rap­por­teur d’un débat à l’Assemblée natio­nale fran­çaise concer­nant l’article 2 de la Consti­tu­tion por­tant sur le fran­çais comme langue de la Répu­blique : « Le pro­blème de la défense du fran­çais se pose aujourd’hui en termes nou­veaux. La semaine der­nière, l’assemblée des par­le­men­taires fran­co­phones a reçu le pré­sident Diouf, pré­sident de l’Assemblée inter­na­tio­nale des par­le­men­taires de langue fran­çaise, et il a sou­li­gné com­bien le fran­çais était mena­cé. Gar­dons à l’esprit le risque d’un mono­pole de l’anglais, l’impérialisme lin­guis­tique reflé­tant l’impérialisme de la puis­sance éco­no­mique domi­nante » (26 jan­vier 2005). C’est dans ce but que la fran­co­pho­nie par­raine l’institution de l’Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique (OHADA) et a créé l’Institut de la fran­co­pho­nie, pour l’entreprenariat (IFE). C’est cette fran­co­pho­nie éco­no­mique que défend Domi­nique Wol­ton du CNRS : les « entre­prises clas­siques (Air France, Renault, Total, etc.) doivent prendre conscience qu’elles sont por­teuses d’une iden­ti­té cultu­relle et la mettre plus sou­vent en avant qu’elles ne le font actuel­le­ment »11.

L’engagement de l’armée fran­çaise aux côtés de l’armée rwan­daise contre l’armée du FPR, de 1990 au géno­cide de 1994, a été jus­ti­fié par l’anglophonie du FPR. On a même par­lé à ce pro­pos d’éviter un nou­veau Facho­da !

 

L’assistance militaire

Le colo­nia­lisme a été un contrôle mili­taire des peuples colo­ni­sés. La déco­lo­ni­sa­tion ne devait pas le remettre en ques­tion. Ain­si, par­mi les accords de coopé­ra­tion signés entre la métro­pole et ses « ex-colo­nies » au moment des indé­pen­dances figurent en bonne place les accords mili­taires. L’idéal pour la métro­pole, ce sont les accords de défense qui per­mettent une pré­sence mili­taire fran­çaise sur le ter­ri­toire de « l’ex-colonie »[[Au Gabon, par exemple : « Les forces armées fran­çaises ont la facul­té d’utiliser l’infrastructure por­tuaire, mari­time et flu­viale, rou­tière, fer­ro­viaire. Elles ont la liber­té de cir­cu­la­tion dans l’espace aérien et dans les eaux ter­ri­to­riales de la Répu­blique du Gabon » (Accord de défense entre la France et le Gabon, Annexe 1, art.2, al.2).]] ou le droit d’intervenir en cas de menace de désta­bi­li­sa­tion du pou­voir – y com­pris par les peuples – sur le ter­ri­toire d’hébergement ou dans un pays du « pré car­ré ». Ce qui s’est pro­duit une ving­taine de fois depuis 1960. Mais, pour des rai­sons poli­tiques – internes aux États afri­cains, tels les sou­bre­sauts natio­na­listes des années 1960 – 1970 –, éco­no­miques – coût pour le bud­get métro­po­li­tain – ; pour des rai­sons liées à la nou­velle confi­gu­ra­tion inter­na­tio­nale – fin de la guerre froide – le nombre des signa­taires s’est fina­le­ment réduit à quelques États (Came­roun, Comores, Côte d’Ivoire, Dji­bou­ti, Gabon, Séné­gal, Togo). Avec le Tchad, il s’agit clai­re­ment d’une « Conven­tion pour le main­tien de l’ordre » qui a sou­vent été appli­quée par la Répu­blique fran­çaise.

Dans son allo­cu­tion, à l’ouverture de la 12ème confé­rence des chefs d’États de France et d’Afrique, F. Mit­ter­rand fait l’éloge de la « coopé­ra­tion » fran­cot­cha­dienne. Il en pro­fite pour déplo­rer, certes élé­gam­ment, la non-signa­ture d’accords du même type par d’autres États : « La France a des accords de coopé­ra­tion et de sécu­ri­té, de défense avec un cer­tain nombre d’entre vos pays. À l’égard de ces pays, elle est tenue de res­pec­ter ses enga­ge­ments, et elle les res­pec­te­ra s’il le faut… Que ceux qui ont fait confiance à la France par ces accords conti­nuent d’avoir pleine confiance. Que ceux qui n’ont pas jugé bon d’agir de cette façon – mais c’est leur propre auto­ri­té, et bien enten­du, ils sont aus­si res­pec­tables – sachent que la France est leur amie »[[« Il ne faut pas céder au manque d’imagination », in Fran­çois Mit­ter­rand, Réflexions sur la poli­tique exté­rieure de la France, Paris, Fayard, 1986, p. 420.]]. Autre­ment dit, ces accords rendent cer­tains États plus amis de la France que d’autres. Ceux qui n’ont signé que des accords d’assistance mili­taire et tech­nique le sont moins que les autres.

Tou­te­fois, ces accords d’assistance mili­taire et tech­niques ne sont pas négli­geables. Car ils accordent à la France le mono­pole de l’encadrement des armées de ces États. Avec le Gabon, par exemple, qui consti­tue un des cas extrêmes de cette assis­tance tech­nique néo­co­lo­niale : « La Répu­blique fran­çaise s’engage à appor­ter son concours à la Répu­blique gabo­naise pour la for­ma­tion des cadres de son armée. La Répu­blique gabo­naise s’engage en retour à ne faire appel qu’à la Répu­blique fran­çaise pour la for­ma­tion de ses cadres »12. Cette situa­tion explique le long règne de cer­tains auto­crates pen­dant des décen­nies, les putschs mili­taires ayant chas­sé du pou­voir – dans cer­tains cas, de façon tra­gique – des direc­tions poli­tiques tant soit peu natio­na­listes et pro­gres­sistes, les conspi­ra­tions pour l’ordre éta­bli que sont les muti­ne­ries de l’ère dite démo­cra­tique consis­tant à rem­pla­cer un auto­crate abu­sant de son auto­no­mie par un offi­cier supé­rieur, paré pour la cir­cons­tance du sta­tut de démo­crate. Par­mi les der­niers en date, le géné­ral cen­tra­fri­cain Fran­çois Bozi­zé, auprès duquel des géné­raux fran­çais ont été dépê­chés comme conseillers au len­de­main de son putsch de mars 2003.

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La France s’arroge éga­le­ment le mono­pole de l’approvisionnement. C’est le cas, notam­ment, des accords signés en 1961 avec le Bur­ki­na Faso (ex-Hau­te­Vol­ta) : « La Répu­blique de Haute-Vol­ta, en vue d’assurer la stan­dar­di­sa­tion des arme­ments, s’adressera en prio­ri­té à la Répu­blique fran­çaise pour l’entretien et le renou­vel­le­ment des maté­riels et équi­pe­ments de ses forces armées… Pour les four­ni­tures qui, après exa­men en com­mun, ne pour­raient être faites par la Répu­blique fran­çaise, la Haute-Vol­ta se réserve le droit d’accepter l’aide d’autres pays »13. Certes, ces États ne sont pas les plus gros clients en la matière, mais, même pour le troi­sième mar­chand mon­dial d’armes de guerre, il n’y a pas de petits pro­fits !

En effet, si la coopé­ra­tion mili­taire a ser­vi à l’expérimentation de la doc­trine mili­taire fran­çaise, du Came­roun (années 1950 – 1960) au Rwan­da (1990 – 1994), elle a aus­si, voire sur­tout, ser­vi à l’économie fran­çaise. Car, les accords de défense sont aus­si des accords d’approvisionnement pré­fé­ren­tiel de la métro­pole en matières pre­mières stra­té­giques. Le sceau du secret encore posé sur cer­tains d’entre eux n’est pas sans rap­port avec cet aspect. Ain­si, dans l’Annexe II de l’accord de défense signé en avril 1961, entre la France, d’un côte et de l’autre la Côte d’Ivoire, le Daho­mey (actuel Bénin) et le Niger, l’intérêt pour les « matières pre­mières et pro­duits stra­té­giques » est expli­cite. Les Répu­bliques afri­caines signa­taires « informent la Répu­blique Fran­çaise de la poli­tique qu’elles sont appe­lées à suivre en ce qui concerne les matières pre­mières et pro­duits stra­té­giques et des mesures qu’elles pro­posent de prendre pour l’exécution de cette poli­tique… En ce qui concerne ces mêmes pro­duits, [elles] réservent par prio­ri­té leur vente à la Répu­blique fran­çaise après satis­fac­tion des besoins de leur consom­ma­tion inté­rieure, et s’approvisionnent par prio­ri­té auprès d’elle » (art. 3, 5). Le Bénin et le Niger ont par la suite abro­gé cet accord, sans pour autant que la France ne renonce à contrô­ler l’uranium nigé­rien, sus­ci­tant en 1974 un putsch mili­taire pour ren­ver­ser Hama­ni Dio­ri cou­pable d’avoir non seule­ment deman­dé le retrait des troupes fran­çaises mais envi­sa­gé éga­le­ment une diver­si­fi­ca­tion des clients et une hausse du prix de son ura­nium.

En Côte d’Ivoire, en sep­tembre 2002, lors de sa ten­ta­tive de putsch, Gbag­bo invoque l’accord de défense avec la France pour reven­di­quer le sou­tien fran­çais en défense de son régime. Quant à l’armée fran­çaise si elle a opté pour une posi­tion de « neu­tra­li­té » face la frac­tion de Gbag­bo, c’est au nom du non res­pect des par­ties annexes de ce même accord et de ses clauses non écrites rela­tives à l’économique. Il y a plus qu’une cor­ré­la­tion entre les oscil­la­tions des rap­ports entre les deux États – y com­pris l’apparition de la rébel­lion armée – et les mar­chan­dages éco­no­miques liés à la néo­li­bé­ra­li­sa­tion de la Côte d’Ivoire. L’une des ques­tions en jeu est en effet le qua­si-mono­pole éco­no­mique de la France en Côte d’Ivoire, pièce maî­tresse du dis­po­si­tif « post­co­lo­nial » fran­çais en ex-AOF14. Car, en dépit de la guerre, l’économie ivoi­rienne est encore à 30 % fran­çaise. Cette crise fran­co-ivoi­rienne révèle la ruse néo­co­lo­niale consis­tant à inter­ve­nir mili­tai­re­ment sous la cas­quette des Nations unies, avec le sou­tien des ins­ti­tu­tions régio­nales afri­caines acquises à l’ordre fran­ça­fri­cain. Cette quête de légi­ti­mi­té inter­na­tio­nale à l’entreprise néo­co­lo­niale s’explique aus­si par l’intérêt de plus en plus mani­feste des Etats-Unis pour la région. Des négo­cia­tions menées avec la France concer­nant le départ en exil du Fran­ça­fri­cain Charles Tay­lor à l’opération « Flin­tock » de l’été 2005 dans le Sahel, en pas­sant par l’ouverture récente d’une base mili­taire à… Dji­bou­ti, la pré­sence des patrouilleurs de l’US Navy dans le golfe de Gui­née et l’éventualité d’une base au Séné­gal, les États-Unis, peu habi­tués au second rôle, semblent mena­cer la qua­si-soli­tude mili­taire fran­çaise dans ces régions. D’où l’investissement fran­çais dans des ini­tia­tives d’encadrement mili­taire régio­nales du type RECAMP (Ren­for­ce­ment des capa­ci­tés afri­caines de main­tien de la paix), jus­ti­fiant le déve­lop­pe­ment des ENVR (École natio­nale à voca­tion régio­nale), afin de ne pas perdre pied dans le « pré car­ré ». Ce qui n’a pas man­qué de sus­ci­ter la créa­tion par les États-Unis de l’ACRI (Afri­can Cri­sis Res­ponse Ini­tia­tive), laquelle s’est fina­le­ment gref­fée au Recamp. Une « col­la­bo­ra­tion » pour le mar­ché de la paix et de la guerre en Afrique qui pour­rait deve­nir plus impor­tante avec le pro­jet de consti­tu­tion d’une force armée de l’Union afri­caine.

 

« Aide » et souveraineté monétaire partagée

fr_banania-2.pngLa coopé­ra­tion cultu­relle et mili­taire converge vers l’économique, cœur de la « longue ami­tié » entre la France et ses anciennes colo­nies. Dans le dis­cours offi­ciel et para-offi­ciel des gou­ver­nants, des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, des afri­ca­nistes, des médias publics et pri­vés… la France aide encore ses ex-colo­nies à se déve­lop­per comme elle les aidait déjà inlas­sa­ble­ment pen­dant sa « mis­sion civi­li­sa­trice » et au len­de­main de la « déco­lo­ni­sa­tion ». Du FIDES (Fonds d’investissement et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social des ter­ri­toires d’outre-mer) au FAC (Fonds d’aide et de coopé­ra­tion), de la CCFOM (Caisse cen­trale de la France d’outre-mer) à l’AFD (Agence fran­çaise de déve­lop­pe­ment), la France semble n’avoir eu d’autre sou­ci que d’exprimer sa géné­ro­si­té. L’opinion per­siste selon laquelle l’AEF et l’AOF ont coû­té plus qu’ils n’ont rap­por­té à la Répu­blique. Ce far­deau pèse­rait encore sur les épaules fran­çaises mal­gré les indé­pen­dances. Comme le dit cepen­dant le chef de l’État gabo­nais, Omar Bon­go : « La coopé­ra­tion est un cercle vicieux : l’argent rentre [en Afrique] par la grande porte et repart en France par la petite porte… La France sans l’Afrique c’est une voi­ture sans car­bu­rant. Évi­dem­ment, quand vous deman­dez à un Fran­çais dans la rue, il vous dira : “Ah pour l’Afrique on dépense beau­coup d’argent”. Mais, il ne sait pas ce que la France récolte en retour, en contre­par­tie »[Libé­ra­tion, 18 sep­tembre 1996, p. 6. ]. En fait, à tra­vers de nom­breux méca­nismes, cette aide pro­fite bien plus à la France qu’à ceux qui sont sup­po­sés en béné­fi­cier. La répar­ti­tion de l’argent de l’AFD est ain­si pré­sen­tée dans un docu­ment pro­duit par un think tank qui ne peut être qua­li­fié d’anti-impérialiste : « Sur un bud­get de 100 francs :

- 20 à 25 francs s’évaporent en com­mis­sions dis­tri­buées aux déci­deurs locaux, les­quels en retournent une frac­tion sub­stan­tielle aux hommes poli­tiques qui viennent de temps en temps faire la quête pour leurs par­tis. Les déci­deurs envoient aus­si une quote-part impor­tante en Suisse ;

- 60 à 65 francs sont des­ti­nés à l’achat de biens et de ser­vices en France, sur les­quels 30 % repré­sentent une sur­prime au pro­fit des grandes entre­prises fran­çaises… ;

- 12 francs sont consa­crés aux salaires des coopé­rants fran­çais ;

- 3 francs seule­ment par­viennent aux popu­la­tions afri­caines ».

Cepen­dant, le méca­nisme fon­da­men­tal du néo­co­lo­nia­lisme est moné­taire.

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Sur le franc CFA

C’est en 1945 qu’est créé au sein de la zone franc, le franc des colo­nies fran­çaises d’Afrique (FCFA), dis­tinct du franc fran­çais métro­po­li­tain, avec deux ins­ti­tuts d’émission col­lant aux régions AEF+Cameroun et AOF+Togo. Il sur­vit aux indé­pen­dances, sous forme de franc de la coopé­ra­tion finan­cière d’Afrique cen­trale (FCFA) et franc de la com­mu­nau­té finan­cière afri­caine (FCFA) en exAOF – sans la Gui­née et le Mali (jusqu’en 1984) – gérées res­pec­ti­ve­ment par la banque des États de l’Afrique cen­trale (BEAC) et la banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

La France par­ti­cipe évi­dem­ment aux conseils d’administration de ces ins­ti­tu­tions. Ce n’est qu’à la fin des années que leurs sièges sont trans­fé­rés de Paris à Yaoun­dé (Came­roun) pour la BEAC et à Dakar (Séné­gal) pour la BCEAO. Mais, comme pen­dant la période colo­niale, leur véri­table siège est le Tré­sor fran­çais où chaque banque régio­nale pos­sède un compte d’opérations. Les rap­ports actuels entre la France et la zone FCFA sont régis par les accord et conven­tion de coopé­ra­tion moné­taire éta­blis en 1972 et 1973 dont les prin­cipes sont : la conver­ti­bi­li­té des FCFA est garan­tie de façon illi­mi­tée par le Tré­sor fran­çais ; la fixi­té des pari­tés ; la liber­té des trans­ferts au sein de la zone et la cen­tra­li­sa­tion par les banques régio­nales, d’une part, et par le Tré­sor fran­çais, d’autre part, où chaque sous zone doit ali­men­ter son compte d’opérations d’au moins 65 % de ses réserves de change, en échange de la garan­tie de la conver­ti­bi­li­té illi­mi­tée.

Autre­ment dit, ces banques régio­nales sont des dépen­dances du Tré­sor fran­çais et les éco­no­mies des pays membres sont d’une cer­taine façon sous le contrôle du minis­tère fran­çais de l’Économie et des Finances. Ain­si, en jan­vier 1994, c’est la France qui a pris la déci­sion de déva­luer le FCFA de 50 % par rap­port au franc métro­po­li­tain et l’a annon­cée aux chefs d’États afri­cains concer­nés. Sous cou­vert de garan­tir la sta­bi­li­té moné­taire des États de la zone, cette situa­tion pro­fite en fait à la France comme le recon­nais­sait le rap­port Jean­ne­ney en 1963 : « Lorsque les pays de la zone franc exportent vers l’étranger plus qu’ils n’importent, ils pro­curent à la France des devises. Celles-ci lui sont utiles si dans le même temps sa propre balance de paie­ments avec l’étranger est défi­ci­taire. »

Pour cer­tains éco­no­mistes afri­cains, tel le Came­rou­nais Joseph Tchund­jang Poué­mi, il s’agit d’une mon­naie fic­ti­ve­ment afri­caine, sym­bole de la dépen­dance « post­co­lo­niale » : « Le franc CFA, c’est une chi­mère : ce qui cir­cule à Abid­jan, à Dakar, comme à Lomé, c’est bien le franc fran­çais à cent pour cent… Depuis l’indépendance, la situa­tion de l’ensemble des pays membres auprès du Tré­sor fran­çais à varié selon les années, mais a été en moyenne posi­tive de 50 mil­liards CFA (…). Le taux d’intérêt ser­vi par le Tré­sor est celui de la Banque de France, c’est-à-dire, en prin­cipe, le plus bas des taux d’intérêt… tous cal­culs faits, les États membres ont per­du en vingt ans envi­ron 80 mil­liards. Si on ajoute à cela que depuis une dou­zaine d’années, le rythme de hausse de prix en France est d’environ 8 %, donc lar­ge­ment supé­rieur au taux d’intérêt ser­vi sur le “compte d’opérations”, on obtient ce résul­tat extra­or­di­naire qu’en fait les États ont payé le Tré­sor fran­çais pour gar­der leurs “devises”, des francs »15.

Par ailleurs, la dépen­dance des banques cen­trales dites afri­caines à l’égard du Tré­sor fran­çais confère à celui-ci un pou­voir déter­mi­nant dans le finan­ce­ment des pro­jets éco­no­miques des États membres de la zone FCFA et dans l’orientation de leurs poli­tiques éco­no­miques. Ce qui n’est pas sans rap­pe­ler la CCFOM qui refu­sait de finan­cer les pro­jets d’industrialisation dans les colo­nies AEF et AOF. En effet, les déci­sions des conseils d’administration des deux banques cen­trales, auto­nomes, dépendent de la France qui y jouit d’un droit de veto. Ce qui s’aggrave avec la pri­va­ti­sa­tion des banques com­mer­ciales dans les pays de la zone. Car, sou­vent elles sont soit acquises par des banques fran­çaises, soit celles-ci en deviennent les prin­ci­pales action­naires avec le pou­voir de blo­quer les pro­jets cen­sés incom­pa­tibles avec la repro­duc­tion de la dépendance/domination.

Avec l’effacement du franc métro­po­li­tain en faveur de l’euro, le FCFA s’est trou­vé rat­ta­ché à celui-ci. Mais sa ges­tion relève tou­jours du Tré­sor fran­çais. Il y a ain­si, selon Nico­las Agbo­hou, conti­nua­tion du même jeu de dupes : « L’euro est une tech­nique moderne de blo­cage des PAZF [pays afri­cains de la zone franc]. Il per­pé­tue l’extraversion de la domi­na­tion des éco­no­mies pri­maires afri­caines par l’Union euro­péenne. Celle-ci, grâce à sa mon­naie, est sûre d’être appro­vi­sion­née en matières pre­mières sans dis­con­ti­nui­té. Par ce jeu de fixi­té entre l’euro et le franc CFA, l’Europe recons­ti­tue et pro­tège de fait ses mar­chés afri­cains cap­tifs d’antan contre ses concur­rents amé­ri­cains dont le dol­lar est assor­ti de risques de change. À ce pro­pos, la décla­ra­tion du Pre­mier ministre fran­çais, M. Lio­nel Jos­pin, à Dakar en décembre 1997 est assez éclai­rante : « L’euro, dit-il, faci­li­te­ra le com­merce et les inves­tis­se­ments. Avec le ren­for­ce­ment du rôle de l’euro comme mon­naie de réserve inter­na­tio­nale, les expor­ta­tions de matières pre­mières de ces pays [PAZF] seront pro­gres­si­ve­ment libel­lées en euros et devien­dront ain­si moins tri­bu­taires des fluc­tua­tions du dol­lar »[[Nico­las Agbo­hou, Le Franc CFA et l’euro contre l’Afrique, Paris, Édi­tions Soli­da­ri­té Mon­diale A.S., 1999, p. 67.]]. Ce n’est pas d’un mau­vais œil, semble t‑il, que la France et l’Union euro­péenne regardent les échanges de cer­tains pays de la zone avec la Chine, par exemple. Mal­gré leur pra­tique par­tielle du troc, les entre­prises chi­noises ne peuvent être actives dans la zone sans être clientes des banques fran­çaises. Ain­si, la cam­pagne chi­ra­quienne pour l’« aide » à l’Afrique en géné­ral, fran­co­phone en par­ti­cu­lier, est à ce titre très inté­res­sée. Cette dépen­dance moné­taire est une arme que la France n’envisage pas de lâcher à court terme. Ce qui peut expli­quer l’avortement du pro­jet nigé­rian d’une mon­naie régio­nale pour toute l’Afrique de l’Ouest (anglo­phone, fran­co­phone et luso­phone) et le faible inves­tis­se­ment des États de la zone FCFA dans le pro­jet d’une mon­naie com­mune de l’Union africaine[En le disant, nous ne sou­te­nons ni l’Union afri­caine, ni l’économie moné­taire.]…

Par ailleurs, s’il est repro­ché à Gbag­bo d’avoir entre­pris, au nom de la libre concur­rence, la réduc­tion du contrôle de l’économie ivoi­rienne par le capi­tal fran­çais, il semble qu’est plus irri­tant pour la métro­pole le pro­jet de réforme de la zone FCFA, défen­du à cor et à cri, par le pré­sident du Par­le­ment ivoi­rien, l’économiste moné­ta­riste, Mama­dou Kou­li­ba­ly. C’est l’un des éco­no­mistes afri­cains, qui ont vou­lu pro­fi­ter de la déva­lua­tion du FCFA par la France, pour mieux dénon­cer l’existence de cette zone moné­taire16. Ain­si, par­ve­nu – d’abord comme ministre de l’Économie et des Finances du gou­ver­ne­ment de tran­si­tion (1999 – 2000) – aux som­mets de l’État ivoi­rien, M.Koulibaly en est arri­vé à dénon­cer, d’un point de vue libé­ral certes, le « pacte colo­nial » en géné­ral, et en par­ti­cu­lier le pacte moné­taire. L’une de ses reven­di­ca­tions immé­diates est la révi­sion du taux des réserves de change à dépo­ser au Tré­sor fran­çais qui pèse sur les tré­sors publics dits natio­naux. L’économie ivoi­rienne, la plus impor­tante de la zone, repré­sente 45 % de la masse moné­taire de l’Union moné­taire et éco­no­mique de l’Ouest afri­cain (UMEOA). De ce fait, la demande de révi­sion du taux des réserves de la part de la loco­mo­tive éco­no­mique de la région est inac­cep­table pour la par­tie fran­çaise. D’où cette coïn­ci­dence, rele­vée au len­de­main de la crise mili­taire fran­co-ivoi­rienne de novembre 2004 par le comi­té d’initiative des intel­lec­tuels du Séné­gal : « Nous avons du mal à croire que, seule­ment une semaine après la confé­rence inter­na­tio­nale d’Abidjan pour la réforme de la zone franc, l’armée fran­çaise ouvre le feu sur les sym­boles visibles de la sou­ve­rai­ne­té de la Côte d’Ivoire de manière vio­lente et bar­bare, hai­neuse et san­gui­naire »17.

Il est ain­si assez sym­bo­lique que le Pre­mier ministre de la nou­velle tran­si­tion, ouverte après expi­ra­tion du man­dat de L. Gbag­bo, soit le gou­ver­neur sor­tant de la BCEAO, Konan Ban­ny, et que l’annonce de sa nomi­na­tion ait été faite à Abid­jan par le chef de l’État nigé­rian Olo­se­gun Oba­san­jo, après un huis-clos avec J. Chi­rac à Bama­ko où se tenait le 23ème som­met France-Afrique (3 – 4 décembre 2005).

L’activisme fran­çais au Conseil de sécu­ri­té concer­nant la crise « ivoi­rienne » n’est nul­le­ment moti­vé par quelque sou­ci huma­ni­taire pour le peuple ivoi­rien, déchi­ré par des frac­tions poli­tiques oli­gar­chiques ou « eth­niques », selon la ter­mi­no­lo­gie d’un afri­ca­nisme héri­té de l’ethnologie colo­niale et entre­te­nu par la fran­co­pho­nie. Il exprime plu­tôt la per­sis­tance du néo­co­lo­nia­lisme, ver­sion fran­çaise, et de sa dif­fi­cul­té d’adaptation à la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale de la domi­na­tion capi­ta­liste. Car, contrai­re­ment à ce que dif­fusent « experts », jour­na­listes de conni­vence, métro­po­li­tains et Afri­cains, le capi­tal fran­çais trouve encore son compte en Afrique en géné­ral, fran­co­phone en par­ti­cu­lier. Il n’y a pas mieux pla­cé pour le dire que le conseil fran­çais des inves­tis­seurs en Afrique (CIAN) dont les rap­ports annuels attestent que les grands groupes tels que Bol­lo­ré, Bouygues, CFAO (du groupe Pinault), Elf, Air France – dont les lignes afri­caines sont les plus ren­tables – etc., engrangent tou­jours d’énormes béné­fices en Afrique et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les zones fran­co­phones18.

Face à la concur­rence néo­li­bé­rale, notam­ment état­su­nienne, qui fait perdre au capi­tal fran­çais sa situa­tion de mono­pole dans cer­tains sec­teurs, la pres­sion de l’État fran­çais s’avère néces­saire. C’est ce que semble illus­trer une ana­lyse de l’OCDE concer­nant le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion des télé­coms ivoi­riens : c’est en 1997, après la déva­lua­tion du FCFA, qu’« Afri­ca Bell [appuyé par l’expertise d’ATT, lea­der des télé­com­mu­ni­ca­tions aux États-Unis] sem­blait devoir l’emporter avec une offre supé­rieure de 2,6 mil­liards de FCFA à celle de FCR [France Câble Radio, filiale de France Tele­com]. Le comi­té de pri­va­ti­sa­tion en a déci­dé autre­ment au motif que le mon­tage finan­cier et l’expertise tech­nique du pre­mier sou­mis­sion­naire ne don­naient pas les garan­ties suf­fi­santes. Les 51 pour cent du capi­tal ont ain­si été cédés à la filiale de France Tele­com »19.

À défaut d’efficacité de ces méca­nismes, c’est le recours à la cor­rup­tion, laquelle est évo­quée uni­la­té­ra­le­ment comme une carac­té­ris­tique de la poli­tique afri­caine « post­co­lo­niale » en occul­tant son ori­gine colo­niale et son enra­ci­ne­ment dans la tra­di­tion répu­bli­caine. De l’implication fran­çaise au Bia­fra au sou­tien appor­té au régime de El Béchir (Sou­dan), en pas­sant par la tra­gé­die du Rwan­da, le sou­tien au régime chan­ce­lant de Mobu­tu, s’est conso­li­dée une tra­di­tion d’extension du champ des par­te­na­riats éco­no­miques cri­mi­nels entre, d’une part, les capi­taux et l’État fran­çais et, d’autre part, les oli­garques afri­cains.

Le néo­co­lo­nia­lisme n’est pas mort ! Il semble même plus bru­tal aujourd’hui qu’hier eu égard aux tra­gé­dies pro­duites par la « démo­cra­ti­sa­tion » néo­li­bé­rale. Ses réseaux poli­ti­co-éco­no­miques s’avèrent plus éten­dus, comme a per­sis­té à le rap­pe­ler le regret­té F.X. Ver­schave mal­gré le peu d’intérêt avec lequelles milieux dits pro­gres­sistes métro­po­li­tains ont accueilli les pro­duc­tions de l’association Sur­vie dont il était le porte-parole. Cette indif­fé­rence, y com­pris mal­heu­reu­se­ment à gauche, est aus­si une tra­di­tion héri­tée du colo­nia­lisme. La pro­duc­tion de cette indif­fé­rence par­ti­cipe d’ailleurs des méca­nismes de repro­duc­tion de la Fran­çA­frique en tant que forme spé­ci­fi­que­ment fran­çaise du néo­co­lo­nia­lisme, enra­ci­née dans le pas­sé colo­nial. Il revient à la gauche anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste de ne pas par­ta­ger, comme c’est encore sou­vent le cas, cette indif­fé­rence à l’égard des for­faits de la Répu­blique et des réseaux fran­ça­fri­cains dans les ex-colo­nies. Il ne peut y avoir de mou­ve­ment anti-impé­ria­liste et anti­ca­pi­ta­liste en France tant que la lutte contre la Fran­çA­frique ne sera pas mise à l’ordre du jour, par la construc­tion, sans pater­na­lisme, de soli­da­ri­tés mili­tantes avec les asso­cia­tions, réseaux, orga­ni­sa­tions d’Afrique et de sa dia­spo­ra enga­gés dans ce com­bat.

 

  1. Paris, Cal­mann-Levy, 2003, pp. 22 – 23.
  2. Gran­deur et ser­vi­tude colo­niales, Paris, Édi­tions du Sagit­taire, 1931, p. 264
  3. Les lettres en capi­tales figurent dans le docu­ment ori­gi­nal de 1944.
  4. Cité dans Le Monde du 12 juillet 1950, in Patrick Jar­reau et Jacques Ker­goat (dir.), Fran­çois Mit­ter­rand : 14 ans de pou­voir, Paris, Le Monde Édi­tions, 1995, p. 11.
  5. Pré­sence fran­çaise et aban­don, Paris, Plon, 1957, p. 237
  6. Loi consti­tu­tion­nelle n° 60 – 525 du 4 juin 1960 ten­dant à com­plé­ter les dis­po­si­tions du titre XIII de la Consti­tu­tion pour l’indépendance des États afri­cains et mal­gache membres de la Com­mu­nau­té.
  7. Article 14 de la Loi consti­tu­tion­nelle n° 95 – 880 du 4 août 1995.
  8. J, Foc­cart, Le Géné­ral en mai. Jour­nal de l’Élysée, II, 1968 – 1969, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1998, pp. 373 – 374
  9. Som­mets de la fran­co­pho­nie, som­mets France-Afrique, Assem­blée par­le­men­taire de la fran­co­pho­nie, Agence uni­ver­si­taire de la fran­co­pho­nie, chaîne de télé­vi­sion TV5 et autres échanges cultu­rels, vec­teurs de la per­sis­tante vision eth­no­lo­gique de l’Afrique, qui contri­buent au contrôle des élites dans les « ex-colo­nies ».
  10. Cadre stra­té­gique décen­nal de la fran­co­pho­nie, Xè confé­rence des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment des pays ayant en par­tage le fran­çais, Oua­ga­dou­gou, novembre 2004.
  11. « Entre­tien avec Domi­nique Wol­ton. Apprendre la coha­bi­ta­tion cultu­relle », in Le Fran­çais dans le monde, jan­vier-février 2006, n° 343, en ligne sur www.fdlm.org.
  12. Accord mili­taire tech­nique fran­co-gabo­nais, art. 4.
  13. Accord d’assistance mili­taire et tech­nique entre la Répu­blique fran­çaise et la Répu­blique de Haute-Vol­ta (avril 1961), art. 3, ali­néas 1, 2 et 4.
  14. Jean Nan­ga, « Une guerre civile… néo­co­lo­niale et fran­çaise », Inpre­cor, n° 501 – 502, jan­vier-février 2005.
  15. Mon­naie, ser­vi­tude et liber­té. La répres­sion moné­taire de l’Afrique, Paris, Menai­buc, 2000, pp. 25, 58 – 59 (1ère édi­tion, Paris, Jeune Afrique, 1979).
  16. À l’instar de l’ancien éco­no­miste de la banque afri­caine de déve­lop­pe­ment, le Séné­ga­lais Sanou Mbaye qui pense que « la zone franc est… une relique colo­niale dont il est impé­ra­tif de se défaire », Sanou Mbaye, « Sor­tir du piège », Le Monde, 26 avril 2001.
  17. Lettre à l’ambassadeur de France à Dakar, 10 novembre 2004.
  18. Le der­nier rap­port : Le MOCI, n° 1735 – 1736, « Les entre­prises fran­çaises et l’Afrique : 17ème Rap­port CIAN 2006 », 29 décembre 2005.
  19. Patrick Plane, La Réforme des télé­com­mu­ni­ca­tions en Afrique sub­sa­ha­rienne, Centre de Déve­lop­pe­ment de l’OCDE, Docu­ment de tra­vail n° 174, Mars 2001, p. 30.