La martingale d’Emmanuel Macron

Enfermés dans un dilemme insoluble, les intellectuels confrontés à l’alternative de la peste et du choléra multiplient les calculs machiavéliques et les injonctions paradoxales pour expliquer que voter Macron n’est pas voter Macron.

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Per­sonne n’a rien com­pris au film. Alors que la pré­sence de Marine Le Pen au second tour de la pré­si­den­tielle est anti­ci­pée depuis plu­sieurs années, et a fait par­tie inté­grante de la stra­té­gie de tous les can­di­dats de pre­mier tour, spé­cu­lant sur une vic­toire facile grâce au « pla­fond de verre », alors que les son­dages indiquent avec constance un écart de vingt points en faveur d’Emmanuel Macron, depuis le 23 avril au soir, le revi­re­ment est bru­tal. La patronne du Front natio­nal, repeinte en nou­vel Adolf Hit­ler, devient du jour au len­de­main le pire dan­ger qui menace la Répu­blique.

Comme en 2002, résonnent les trom­pettes de l’antifascisme, et la stu­peur le dis­pute à gauche à l’affolement. Enfer­més dans un dilemme inso­luble, les intel­lec­tuels confron­tés à l’alternative de la peste et du cho­lé­ra mul­ti­plient les cal­culs machia­vé­liques et les injonc­tions para­doxales pour expli­quer que voter Macron n’est pas voter Macron. Der­rière la cohorte des édi­to­ria­listes, les simples citoyens assas­sinent sur Face­book le mythe de la bulle de filtre en se déchi­rant à qui mieux mieux, cher­chant en vain des bribes de ratio­na­li­té, dans la confu­sion la plus totale.

-995.jpg Marc Dubuis­son.

Au moment ou Libé sug­gère de tran­cher sym­bo­li­que­ment la tête de Le Pen par le cou­pe­ret du “non” (voir ci-des­sus), illus­trant une hys­té­rie qui n’a plus grand chose à voir avec le ver­dict démo­cra­tique, il est temps de reve­nir sur terre. Car nous ne sommes pas en 2002, à un moment où l’intrusion impré­vue du chef de l’extrême-droite venait bous­cu­ler la méca­nique du bipar­tisme. La répé­ti­tion du même débat à 15 ans d’intervalle prouve que la gauche ne prend pas très au sérieux ses propres mots d’ordre. Si l’antifascisme avait vrai­ment été une don­née de l’élection, il aurait été bien pré­fé­rable d’empêcher l’accès de Marine Le Pen au second tour – par exemple en appe­lant à voter Jean-Luc Mélen­chon, dont la pré­sence a plus contri­bué à affai­blir le score fron­tiste que les appels à la ver­tu.

Une telle hypo­thèse n’a jamais fait par­tie des scé­na­rios rece­vables. Le pro­cès en illé­gi­ti­mi­té qui a sys­té­ma­ti­que­ment asso­cié le lea­der des Insou­mis à l’égérie du FN dans la dénon­cia­tion bruyante des enne­mis de la Répu­blique est l’élément le plus signi­fi­ca­tif de cette séquence[« Vous savez, dans les années 30 en Alle­magne, l’extrême gauche n’a pas vou­lu choi­sir entre les sociaux-démo­crates et les nazis. Hit­ler a été élu par le suf­frage uni­ver­sel. Alors, je ne culpa­bi­lise per­sonne, j’appelle à la res­pon­sa­bi­li­té, à la conscience et à la géné­ro­si­té. A un moment don­né, il faut être pour la France avant d’être pour ses vieilles ran­cœurs », Ber­trand Dela­noé, RTL, 28/04/2017.]]. Dans son dis­cours du 1er mai, Emma­nuel Macron, visi­ble­ment moins inquiet de sa vic­toire que les mili­tants du vote utile, a sur­pris en [refu­sant de tendre la main aux Insou­mis. Cette décla­ra­tion four­nit l’indication la plus dis­tincte de la stra­té­gie de troi­sième tour du futur pré­sident de la Répu­blique, et révèle com­bien le débat de l’entre-deux tour a été mani­pu­lé par ses sou­tiens.

Comme l’explique l’ouvrage récent de Bru­no Amable et Ste­fa­no Palom­ba­ri­ni, L’Illusion du bloc bour­geois (Rai­sons d’agir, 2017), la struc­tu­ra­tion gauche-droite du pay­sage poli­tique fran­çais cède désor­mais la place à une oppo­si­tion plus fon­da­men­tale : celle des euro­péistes et des sou­ve­rai­nistes. Les trois prin­ci­paux can­di­dats du pre­mier tour, Emma­nuel Macron, Jean-Luc Mélen­chon et Marine Le Pen, ont par­fai­te­ment inté­gré cette nou­velle dyna­mique à leur stra­té­gie. Le rem­pla­ce­ment des sym­boles de la gauche radi­cale, dra­peaux rouges et Inter­na­tio­nale, par des signes plus consen­suels, dra­peau bleu-blanc-rouge et Mar­seillaise, illus­trent par exemple chez Mélen­chon le pas­sage de la tra­di­tion anti­ca­pi­ta­liste à un popu­lisme reven­di­qué, appuyé sur les tra­vaux de Chan­tal Mouffe.

Alors que la stra­té­gie de Mélen­chon et Le Pen consiste à s’adresser aux exclus et à mobi­li­ser les abs­ten­tion­nistes, l’objectif de Macron est de fédé­rer les euro­péistes néo­li­bé­raux, en pas­sant par-des­sus les par­tis tra­di­tion­nels. On pou­vait se deman­der si cette opé­ra­tion avait la moindre chance d’aboutir. La semaine pas­sée a prou­vé que la meilleure façon d’obtenir ce résul­tat était de dia­bo­li­ser les popu­lismes, arti­fi­ciel­le­ment réunis dans une oppo­si­tion dis­qua­li­fiée par la majo­ri­té morale.

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Rash Brax, 30/04/2017.

Le chan­tage moral qui s’exerce aujourd’hui sur les élec­teurs – voter Macron ou favo­ri­ser le chaos – est la ligne de force qui per­met­tra de réunir, bon gré mal gré, les euro­péistes des deux bords, à un moment où PS et LR se frac­turent sous les ten­sions internes. Contrai­re­ment aux som­ma­tions anti­fas­cistes, qui réclament un Front au plus bas, Macron a inté­rêt à un rap­pro­che­ment des scores, qui per­met­tra de pré­ser­ver dans l’opinion l’idée d’un risque popu­liste, même après la pré­si­den­tielle. Comme il est par ailleurs impos­sible d’associer Insou­mis et fron­tistes dans une même alliance, Macron a l’assurance d’une oppo­si­tion dura­ble­ment divi­sée. Mélen­chon est pié­gé, et la gauche rési­duelle pro­mise au triste des­tin de l’identification au sou­ve­rai­nisme. On pour­ra véri­fier lors des scru­tins légis­la­tifs la per­ti­nence de cette hypo­thèse, mais l’entre-deux tours a don­né un avant-goût de l’efficacité de la mar­tin­gale.

Par André Gun­thert, 2 mai 2017

Source de l’ar­ticle : L’i­mage sociale

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Sources :

- Anon., Son­dages : Macron confirme son avance face à Le Pen au second tour, L’Obs, 1er mai 2017.

- Anon., Délires, Obser­va­toire des son­dages, 27 avril 2017.

- Anon., Dela­noë com­pare Marine Le Pen à Adolf Hit­ler, Valeurs actuelles, 28 avril 2017.

- Gary Dagorn, Pré­si­den­tielle 2017 : les son­dages ont vu plu­tôt juste, Le Monde/Les Déco­deurs, 27 avril 2017.

- David Dou­cet, Mathieu Dejean, Por­trait de Chan­tal Mouffe, la phi­lo­sophe qui ins­pire Hamon et Mélen­chon, Les Inro­ckup­tibles, 24 jan­vier 2017.

- Rémi Duche­min, Marine Le Pen reste confron­tée au pla­fond de verre, Europe 1, 7 mars 2017.

- Marc Ende­weld, En ce 1er mai, Macron change de ton envers ceux qui n’adhèrent pas à son pro­jet, Marianne, 1er mai 2017.

- Oli­vier Ertz­scheid, Zine­dine Zidane, Robert Badin­ter et Miss France, Affordance.info, 1er mai 2017.

- Sonya Faure, Tho­mas Piket­ty : “Plus le score de Macron sera fort, olus il sera clair que ce n’est pas son pro­gramme que nous accré­di­tons”, Libé­ra­tion, 28 avril 2017.

- Roma­ric Godin, Com­prendre la crise poli­tique fran­çaise, Le Mou­ve­ment réel, 7 avril 2017.

- Johan Huf­na­gel, Lettre à mes ami.e.s de gauche qui ne vote­ront pas contre Le Pen le 7 mai, Libé­ra­tion, 27 avril 2017.

- Jean-Noël Lafargue, Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud, Cas­tagne, 26 avril 2017.

- Auré­lien Leblay, Le FN s’apprête à gagner la pré­si­den­tielle, et il n’y aura pas de billet retour, La Tri­bune, 21 avril 2017.

- Paul Mal­gra­ti, La fin de l’étiquette « gauche », Le Vent se lève, 28 avril 2017.

- Edwy Ple­nel, Dire non au désastre, Media­part, 1er mai 2017.

- Diane Scott, Arrai­son­ner le vote, blog de Média­part, 26 avril 2017.