Le LKP de la Guadeloupe, un mouvement social instructif ?

par Paméla Obertan

Source :
http://www.cetri.be/spip.php?article1958&⟨=fr


Le LKP de la Gua­de­loupe, un mou­ve­ment social ins­truc­tif ?

Quand on pense à la Gua­de­loupe, île qui se situe dans la Caraïbe, la pre­mière image qui nous vient en tête est le sable chaud, les coco­tiers et la mer. Cepen­dant, cette île, qui est aus­si une région et un dépar­te­ment fran­çais, a été le théâtre l’année der­nière d’un mou­ve­ment social sans pré­cé­dent dans son his­toire.

par Pamé­la Ober­tan (17 décembre 2010)

Pamé­la Ober­tan est titu­laire d’un mas­ter de droit euro­péen à l’U­ni­ver­si­té Paris XII, et d’une maî­trise en droit inter­na­tio­nal à l’U­ni­ver­si­té du Qué­bec à Mont­réal, réa­lise actuel­le­ment une cotu­telle de thèse inter­na­tio­nale entre le Qué­bec et la Gua­de­loupe. Sa thèse porte sur les mou­ve­ments de contes­ta­tion à la glo­ba­li­sa­tion du bre­vet sur le vivant. Auteur de l’ouvrage : Le bre­vet sur le vivant : une menace pour les peuples autoch­tones ?
http://www.amazon.ca/Brevet-Sur-Vivant-Peuples-Autochtones/dp/6131531730/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1287587834&sr=8 – 1

En effet, en jan­vier 2009, l’île a été para­ly­sée pen­dant 44 jours de grève géné­rale. C’est-à-dire que les maga­sins, les banques, les admi­nis­tra­tions, bref toutes les acti­vi­tés ont été inter­rom­pues. De même, la cir­cu­la­tion était inopé­rante en rai­son de la grève des sta­tions d’essence. Cepen­dant, mal­gré toutes ces res­tric­tions, la popu­la­tion a mani­fes­té son sou­tien au col­lec­tif le Lyan­naj Kont Pwo­fi­ta­syon (LKP) [1], à l’origine du phé­no­mène. Un an après, il nous est appa­ru inté­res­sant de reve­nir sur les ensei­gne­ments posi­tifs que l’on peut tirer de ce mou­ve­ment.

Ceci nous semble par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent dans un contexte de crise qui exa­cerbe les conflits sociaux. Dans un tel cas, il est cou­rant d’assister à une recru­des­cence des mou­ve­ments sociaux. Tou­te­fois, ces der­niers ne par­viennent pas tou­jours à éta­blir des rap­ports de force effi­cace avec le pou­voir éta­tique ou éco­no­mique. Voi­là pour­quoi il est inté­res­sant de com­prendre pour­quoi cer­tains mou­ve­ments échouent et d’autres pas. En ce sens, le mou­ve­ment social gua­de­lou­péen, par sa durée et son fort sou­tien, peut s’avérer ins­truc­tif pour les luttes sociales. Il importe donc de reve­nir briè­ve­ment sur le conflit pour bien com­prendre ce qui s’est pas­sé, ce que nous étu­die­rons en pre­mier point. Puis, nous ver­rons que si ce mou­ve­ment a eu tant de suc­cès, c’est parce qu’il a su tout d’abord com­prendre et tirer par­ti d’une situa­tion par­ti­cu­lière (par­tie 2). Il a ensuite été capable d’adopter une stra­té­gie ori­gi­nale pour obte­nir satis­fac­tion (par­tie 3).

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La genèse du mou­ve­ment LKP

Le mou­ve­ment LKP a com­men­cé en Gua­de­loupe avec l’augmentation du prix du pétrole à l’automne 2008. Cette aug­men­ta­tion est très sym­bo­lique pour une île comme la Gua­de­loupe, for­te­ment dépen­dante de cette source d’énergie et dont le prin­ci­pal moyen de trans­port reste la voi­ture. Ain­si le 5 décembre 2008, l’UGTG (L’Union géné­rale des tra­vailleurs de la Gua­de­loupe), qui consti­tue l’un des syn­di­cats les plus popu­laires de l’île, appe­la de nom­breuses orga­ni­sa­tions syn­di­cales à mani­fes­ter contre l’augmentation du prix de l’essence. Elles répon­dirent toutes pré­sentes et c’est ain­si que le 16 décembre 2009, 7000 per­sonnes défilent dans les rues de Pointe à Pitre (« capi­tale » éco­no­mique de l’île). Le len­de­main, c’est 4000 per­sonnes qui défilent dans les rues de Basse Terre (capi­tale admi­nis­tra­tive). Les diri­geants du col­lec­tif deman­dèrent à la suite une ren­contre avec le Pré­fet, repré­sen­tant de l’État. Celui-ci refu­sa en rai­son d’autres obli­ga­tions pré­vues ce jour là (inau­gu­ra­tion de l’arbre de Noel des employés). En dépit, de cette fin de non rece­voir, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, bien­tôt sui­vies de nom­breuses asso­cia­tions, déci­dèrent de se ren­con­trer et d’élaborer un plan d’action. Ain­si, du 17 décembre 2008 au 20 jan­vier 2009, tous les syn­di­cats et de nom­breuses asso­cia­tions cultu­relles, envi­ron­ne­men­tales, ain­si que des par­tis poli­tiques se réunirent pour éla­bo­rer une pla­te­forme de reven­di­ca­tions com­munes. L’ensemble de ces orga­ni­sa­tions se mirent d’accord pour lan­cer une grève géné­rale le 20 jan­vier 2009.

Entre temps, la situa­tion sur l’essence conti­nua de dégé­né­rer. En effet, les gérants de sta­tion de ser­vice furent très mécon­tents à l’annonce de l’implantation de 13 sta­tions-ser­vice auto­ma­tiques qui fonc­tion­ne­raient sans pom­pistes. Selon les gérants, la pré­sence de ces sta­tions-ser­vice exa­cer­be­ra la concur­rence et entrai­ne­ra la sup­pres­sion de nom­breux emplois. Ain­si, les gérants de nom­breuses sta­tions de ser­vice déci­dèrent de se mettre en grève, cou­pant ain­si l’approvisionnement de toute l’île. On se retrouve alors avec deux grèves géné­rales qui, pen­dant un temps, vont se ren­for­cer mutuel­le­ment.

Cepen­dant, très vite le col­lec­tif LKP mani­fes­ta sa volon­té d’aller au delà de la simple ques­tion de l’essence et se mit à dénon­cer une série de pro­blèmes qui gan­grènent l’île : le chô­mage, la cher­té de la vie, la fai­blesse des salaires, la pro­gres­sion de la pau­vre­té, le trop faible nombre de loge­ments sociaux, la perte des terres agri­coles…

Sa lutte sort donc du cadre res­treint de la hausse de l’essence et il pré­tend lut­ter contre toutes les « pwo­fi­ta­syons » (injus­tices) dont sont vic­times les Gua­de­lou­péens. Le mou­ve­ment éta­blit ain­si une large pla­te­forme de reven­di­ca­tions com­po­sée de 149 points, dont le plus popu­laire concerne l’augmentation de 200 euros pour les bas salaires. Dès le 21 jan­vier 2009, au len­de­main de la grève géné­rale, il orga­ni­sa un « débou­lé » impor­tant (une marche, une mani­fes­ta­tion en fran­çais) impor­tante dans d’un grand centre com­mer­cial et dans l’aéroport Pôle Caraïbes. Le LKP réclame aus­si l’ouverture des négo­cia­tions glo­bales entre l’État, les col­lec­ti­vi­tés locales, le patro­nat afin de débattre de la pla­te­forme de reven­di­ca­tions qu’ils ont éla­bo­rés. Mal­gré, le refus des dif­fé­rentes ins­tances, le LKP insiste et finit par obte­nir gain de cause. C’est ain­si qu’après un grand « débou­lé » qui a réunit 25 000 per­sonnes, le col­lec­tif arrive au World Trade Cen­ter (zone indus­trielle) pour ren­con­trer toutes les par­ties. Les négo­cia­tions com­mencent, elles sont même retrans­mises à la télé­vi­sion. La popu­la­tion suit alors atten­ti­ve­ment les débats et penche net­te­ment en faveur du LKP. Cepen­dant, ces ren­contres se ter­minent le 28 jan­vier 2009 alors que le Pré­fet décide, à la demande d’Yves Jego, le secré­taire d’État à l’outre-mer, de rompre les négo­cia­tions.

Cet évè­ne­ment n’empêche pas le LKP de conti­nuer la grève géné­rale. De nom­breux « débou­lés » sont orga­ni­sés, cer­tains par­viennent même à atteindre le nombre de 65 000 per­sonnes dans les rues (sur une popu­la­tion de 458 000 habi­tants [2]).

L’arrivée d’Yves Jego, le secré­taire d’État à l’outre-mer, le 1er février 2009, pré­fi­gure un retour aux négo­cia­tions, qui repren­dront le 5 février 2009. Celles-ci vont bon train et un dénoue­ment paraît s’approcher lors de la nuit du dimanche 8 février 2009. En effet, la par­tie patro­nale refu­sait de signer un accord pré­voyant l’augmentation de 200 euros sur les bas salaires si l’État ne s’engageait pas lui-même à contri­buer lui-même à ces hausses. Jego semble affir­mer que oui, mais il est rap­pe­lé le len­de­main en France. Le Pre­mier Ministre fran­çais inva­lide tout enga­ge­ment de l’État dans les aug­men­ta­tions de salaire. Dès lors, les négo­cia­tions auront du mal à abou­tir et la situa­tion donne l’impression d’être sans issues. Néan­moins, le LKP, fort du sou­tien mas­sif de la popu­la­tion, décide de conti­nuer le mou­ve­ment et va mul­ti­plier les mani­fes­ta­tions. Du 16 au 21 février 2009, le mou­ve­ment va se dur­cir et le col­lec­tif incite les Gua­de­lou­péens à réa­li­ser des bar­rages dans toute l’île afin de pro­vo­quer la para­ly­sie com­plète. Pen­dant, cette période, on assis­te­ra à des émeutes urbaines, des dégra­da­tions de bâti­ments et sur­tout la mort d’un syn­di­ca­liste, Jacques Bino, tué « acci­den­tel­le­ment au cours » d’un bar­rage. Après sa mort, les négo­cia­tions repren­dront. Fina­le­ment, l’augmentation de 200 euros pour les bas salaires, la mesure phare du mou­ve­ment mais aus­si la plus pro­blé­ma­tique, sera accep­tée et consa­crée par un accord inter­pro­fes­sion­nel signé le 26 février 2009. Par la suite, un pro­to­cole d’accord final, qui accède à l’ensemble des reven­di­ca­tions du LKP, sera signé le 5 mars 2009. Cela met offi­ciel­le­ment fin à la grève géné­rale en accé­dant aux reven­di­ca­tions du LKP.


La Gua­de­loupe, une situa­tion déjà explo­sive

Cette grève géné­rale qui a duré 44 jours, avec un sou­tien et une mobi­li­sa­tion mas­sive de la popu­la­tion, peut avoir l’air bien éton­nante. Com­ment expli­quer un sou­tien si impor­tant ? Afin de répondre à cette ques­tion, il faut cer­tai­ne­ment se replon­ger dans l’histoire de la Gua­de­loupe.

Le peuple gua­de­lou­péen est vic­time depuis long­temps de la « pwo­fi­ta­syion », c’est-à-dire d’un sys­tème qui per­met à une mino­ri­té de s’enrichir for­te­ment au détri­ment de la majo­ri­té. Ce phé­no­mène his­to­rique tire ses ori­gines de la période escla­va­giste. En effet, l’île, qui est une ancienne colo­nie, doit son déve­lop­pe­ment éco­no­mique essen­tiel­le­ment aux esclaves impor­tés d’Afrique. Le tra­vail de ces der­niers a per­mis d’augmenter consi­dé­ra­ble­ment la pro­duc­tion de sucre. Cer­taines régions de France et groupes sociaux gua­de­lou­péens (essen­tiel­le­ment les colons) ont ain­si pu s’enrichir consi­dé­ra­ble­ment. Cette période sombre a été révo­lue en 1848 par un décret légis­la­tif. Cepen­dant, en dépit de l’abolition de l’esclavage, cer­tains rap­ports socio-éco­no­miques ont per­du­ré. Ain­si, il n’est pas rare de consta­ter que les des­cen­dants des pro­prié­taires d’esclaves occupent tou­jours une place pré­pon­dé­rante dans l’économie de l’île. Par exemple, en Mar­ti­nique, l’île voi­sine très simi­laire à la Gua­de­loupe, 1% de la popu­la­tion issue des des­cen­dants des colons occupe 52% des terres agri­coles, contrôle 40% de la grande dis­tri­bu­tion et pos­sède 20% du PIB [3]. D’un autre côté, il est peu fré­quent de voir les des­cen­dants des esclaves occu­per des postes à res­pon­sa­bi­li­té dans les grandes entre­prises ou la haute admi­nis­tra­tion éta­tique. De même, mal­gré des avan­cées sociales impor­tantes, les Gua­de­lou­péens conti­nuent à souf­frir de la « pwo­fi­ta­syon » au quo­ti­dien. Avec plus de 80% des ali­ments impor­tés de la France métro­po­li­taine [4], leur prix peut s’avérer très éle­vé. On peut trou­ver des pro­duits ven­dus 20% à 200% plus cher qu’en France métropolitaine[5]. À cela, il faut ajou­ter des coûts éle­vés pour l’eau, l’électricité, les trans­ports, les ser­vices ban­caires, etc. Bref, tout est beau­coup plus cher en Gua­de­loupe, alors même qu’une bonne par­tie de la popu­la­tion vit dans une grande pré­ca­ri­té. Le chô­mage y frise les 30% et touche par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes (45,2%) [6]. Par ailleurs, près de 18% de la popu­la­tion vit sous le seuil de la pau­vre­té [7]. Néan­moins, à côté de cette misère, on trouve aus­si des familles très aisées, des vil­las luxueuses, des per­sonnes vivant dans l’opulence. Ce qui fait dire à cer­tains qu’il règne dans cer­tains cas une forme « d’apartheid tran­quille » [8].

Face à cette situa­tion, l’État fran­çais (la Gua­de­loupe étant deve­nue un dépar­te­ment fran­çais en 1946) a essayé par dif­fé­rentes poli­tiques de com­bler ces fos­sés par un accès à l’éducation, la mise en place de pres­ta­tions sociales, l’instauration d’un sys­tème de san­té uni­ver­sel… Néan­moins, ces der­nières années ont été mar­quées par un retrait de l’État qui semble avoir été mal per­çu par la popu­la­tion. Celui-ci a fait l’objet de nom­breuses cri­tiques, notam­ment d’être absent dans cer­tains dos­siers ou bien de man­quer à sa fonc­tion de régu­la­teur, lais­sant le champ un peu plus libre pour les « pro­fi­teurs ». Ain­si, ce lourd pas­sé, ain­si qu’un contexte socio-éco­no­mique dif­fi­cile pour une grande par­tie de la popu­la­tion, per­met de mieux com­prendre l’adhésion des Gua­de­lou­péens aux reven­di­ca­tions du LKP.

LKP, une stra­té­gie ori­gi­nale pour lut­ter contre la pwo­fi­ta­syon

Cepen­dant, ce n’est pas parce que le contexte est favo­rable à la contes­ta­tion qu’un mou­ve­ment social va for­cé­ment l’emporter. Il est impor­tant de poser des actes pour arri­ver à ses fins. C’est ce à quoi va s’atteler le LKP en éla­bo­rant une stra­té­gie assez ori­gi­nale.


Une struc­ture ori­gi­nale

Tout d’abord, ce mou­ve­ment social s’est basé sur une struc­ture inédite en Gua­de­loupe, « le LKP », qui allie la diver­si­té et l’unité. En effet, le LKP regroupe en son sein plus de 49 orga­ni­sa­tions dont tous les syn­di­cats de l’île ain­si que des nom­breuses asso­cia­tions œuvrant dans des domaines variés (consom­ma­tion, culture, envi­ron­ne­ment, per­sonnes han­di­ca­pées, eau, etc.) [9].Toutes ces orga­ni­sa­tions ont déci­dé de « lyan­ner » ensemble, c’est-à-dire de s’assembler pour ne for­mer plus qu’un tout en gar­dant sa spé­ci­fi­ci­té et sa voix. C’est ain­si que cha­cun a mis ses com­pé­tences, sa spé­cia­li­sa­tion, ses connais­sances au ser­vice du LKP. Cette struc­ture hété­ro­gène a su au début appor­ter de nom­breux avan­tages.

Elle per­met tout d’abord d’éviter le piège dans lequel tombent de nom­breux mou­ve­ments sociaux qui ne prennent en compte qu’un dos­sier, qu’une reven­di­ca­tion dont la réa­li­sa­tion peut faire dis­pa­raître l’organisation.[10] Or, ce type de mou­ve­ment contri­bue à divi­ser l’espace social, ce qui affai­blit les acteurs du mou­ve­ment social. À l’inverse, la struc­ture du « Lyan­naj » contri­bue à ras­sem­bler tous les acteurs contes­ta­taires, et les incite à res­ter soli­daire les uns des autres, ce qui per­met de ren­for­cer consi­dé­ra­ble­ment le poids de l’ensemble de ces orga­ni­sa­tions. Elles sont aus­si sus­cep­tibles d’avoir un impact plus grand et d’entraîner une plus grande adhé­sion que si elles étaient iso­lées.

Cette struc­ture offre à toutes ces orga­ni­sa­tions la pos­si­bi­li­té de par­ta­ger leurs expé­riences de lutte, les moyens, les res­sources, les idées et les pro­po­si­tions ain­si que leurs pré­oc­cu­pa­tions. Il est alors plus facile d’identifier les pro­blèmes de cha­cun, mais aus­si les pro­blèmes com­muns tout en com­pre­nant leurs ori­gines.

Par ailleurs, la pré­sence d’un groupe hété­ro­gène rend plus aisé la prise de déci­sions. Il est cer­tain que plus il y a d’idées for­mu­lées et plus il y a de chances de trou­ver de bonnes idées [11]. De plus, l’accès à un savoir, des com­pé­tences et des
res­sources est beau­coup plus large dans une telle struc­ture qu’au sein d’une seule orga­ni­sa­tion, ce qui peut s’avérer cru­cial dans un envi­ron­ne­ment com­plexe et chan­geant [12]. Ensuite, les groupes hété­ro­gènes sont aus­si ceux qui peuvent être les plus créa­tifs grâce à la pré­sence d’« insi­der », c’est-à-dire de per­sonnes qui connaissent bien les dos­siers, qui ont l’habitude des mobi­li­sa­tions et de négo­cier avec l’État et le patro­nat, et d’« out­si­der », autre­ment dit des « novices » dans la mobi­li­sa­tion, des per­sonnes qui sont étran­gères au monde des mou­ve­ment sociaux et qui sont spé­cia­li­sées dans d’autres domaine. En l’occurrence, le LKP dis­po­sait « d’insiders », notam­ment par le biais des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dont la plus impor­tante, l’Union géné­rale des tra­vailleurs de la Gua­de­loupe (UGTG). Ces orga­ni­sa­tions syn­di­cales consti­tuaient sans aucun doute le noyau dur du LKP. Ces « insi­ders » sont habi­tués aux mani­fes­ta­tions, à l’organisation de grèves et ont une par­faite maî­trise des res­sources locales, ils savent où les trou­ver, com­ment recru­ter des gens et quelles tac­tiques uti­li­ser pour mener à bien un mou­ve­ment social. D’un autre côté, les « out­si­ders », for­més par les asso­cia­tions cultu­relles, envi­ron­ne­men­tales et de consom­ma­tion, ont pu appor­ter de nou­velles idées ain­si que de nou­velles pré­oc­cu­pa­tions comme les ques­tions de loge­ment, de trans­ports, d’environnement, de ser­vices publics, de san­té, de culture, d’infrastructures, etc. Ils donnent éga­le­ment accès à une plus grande diver­si­té et favo­risent des alliances plus larges. Une pla­te­forme qui touche un plus grand nombre de citoyens et qui dépasse le monde du tra­vail a pu ain­si être éla­bo­rée. De même, ces « out­si­ders » ont fait preuve de créa­ti­vi­té en don­nant aux mani­fes­ta­tions un côté plus fes­tif et en met­tant en scène cer­taines marches qui rap­pe­laient les grandes luttes du pas­sé.

Enfin, un groupe hété­ro­gène peut être très utile en cas de répres­sions, com­ment éli­mi­ner les repré­sen­tants de 49 orga­ni­sa­tions incar­nant presque toutes les sphères d’activités ? Ain­si, le LKP, grâce à cette struc­ture, a pu favo­ri­ser la ren­contre des gens enga­gés et des gens inno­vants, ce qui lui per­mis d’avoir de l’influence et de dif­fu­ser cette influence.


La for­mu­la­tion d’une nou­velle nar­ra­tion et la bataille de l’image

Ce qui a éga­le­ment été très inté­res­sant dans le mou­ve­ment LKP, est que ce col­lec­tif a su refor­mu­ler une « nou­velle nar­ra­tion du monde ». En effet, comme l’explique l’auteur Ricar­do Petrel­la, il ne faut pas sous-esti­mer la bataille des idées qui façonne notre façon de voir le monde. Il est donc impor­tant selon lui de pré­sen­ter une vision du monde, de racon­ter une autre his­toire, d’avoir des sym­boles qui dif­fèrent du pou­voir domi­nant [13]. Or, en Gua­de­loupe, le LKP a su habi­le­ment maî­tri­ser ce concept. Il a jus­te­ment fait preuve d’un très bon usage du dis­cours ana­ly­tique qui consiste à dire ce qui se passe. Il a com­men­cé par iden­ti­fier les pro­blèmes de nom­breux Gua­de­lou­péens, notam­ment le côut de la vie, l’augmentation du prix de l’essence, une popu­la­tion qui souffre de pau­vre­té, de chô­mage et une jeu­nesse dés­œu­vrée. Les membres du LKP ont ensuite nom­mé et recons­truit ces pro­blèmes en leur don­nant une nou­velle inter­pré­ta­tion, la « pwo­fi­ta­syon ». Ce terme connu en créole, qui désigne une forme d’exploitation outran­cière, a été appli­qué à tout le sys­tème éco­no­mique et social. Il a fini par s’imposer par la suite dans toutes les négo­cia­tions. Les membres du col­lec­tif ont donc su bâtir un cadre d’injustice qui per­met aux gens de se mobi­li­ser [14]. Ensuite, le LKP a su éta­blir des connec­tions logiques entre ces thèmes qui causent des pro­blèmes et le rôle de cer­tains acteurs. Par exemple, le col­lec­tif n’a pas man­qué de sou­li­gner le fait que l’État a man­qué à son rôle de régu­la­teur et de pro­tec­teur. Il a éga­le­ment atti­ré l’attention sur le laxisme, voire la com­plai­sance des pou­voirs locaux et sur le grand patro­nat qui s’est enri­chit au détri­ment de la popu­la­tion. Ce tra­vail de connexion a per­mis d’’identifier les agents cou­pables du sys­tème de « pwo­fi­ta­syon ».

Ensuite, une fois ce dis­cours ana­ly­tique bien for­gé, les membres du LKP ont su éga­le­ment fabri­quer un dis­cours nor­ma­tif appro­prié, en pro­po­sant ce qu’il faut faire. Ils ont ain­si tra­cé les grandes lignes d’un pro­jet alter­na­tif, avec une liste de 150 points de reven­di­ca­tions dont il importe d’énoncer les bataille de l’image
prin­ci­paux thèmes : niveau et condi­tions de vie ; loge­ment, envi­ron­ne­ment, trans­ports, édu­ca­tion, for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, emplois, droits syn­di­caux et liber­tés syn­di­cales, ser­vices publics, eau, san­té, pro­duc­tion agri­cole, pêche, amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, culture, etc.[15]. Ain­si, le LKP a su appor­ter un pro­gramme social (voire même poli­tique) clair avec des pro­po­si­tions concrètes. Ces reven­di­ca­tions ont été pré­sen­tées comme néces­saires. Afin d’arriver à ses fins, le col­lec­tif a éga­le­ment inven­té une méthode de pen­sée, de réflexion et d’actions. Par exemple, les membres du LKP ont exi­gé des négo­cia­tions conjointes avec le patro­nat, l’État et les pou­voirs locaux. De même, ils ont éta­bli leurs propres moyens de pres­sion pour obte­nir un rap­port de force à leur avan­tage avec les marches et la grève géné­rale. Leurs volon­tés étaient de voir les reven­di­ca­tions maté­ria­li­sées par un accord contrai­gnant.

Dans cette nou­velle nar­ra­tion, le LKP en a pro­fi­té pour « re-construire » l’imaginaire col­lec­tif, et ce, notam­ment en liant ce mou­ve­ment social avec les luttes pas­sées de l’île, sur­tout celles datant de l’esclavage. Cela a per­mis à la popu­la­tion de redé­cou­vrir son his­toire et de se mobi­li­ser encore plus.

Le LKP n’a aus­si pas hési­té à faire rêver en pro­po­sant une aug­men­ta­tion de 200 euros pour tous les bas salaires ain­si qu’une reva­lo­ri­sa­tion des mini­mas sociaux. Cette reven­di­ca­tion phare, qui pou­vait paraître uto­pique, a été capable de mobi­li­ser les esprits et les cœurs, d’où l’importance du rêve et la construc­tion d’une autre logique sociale [16].

Une stra­té­gie proac­tive

Enfin, une des autres grandes leçons que l’on peut tirer de ce mou­ve­ment social est l’adoption d’une stra­té­gie proac­tive. Pen­dant la période du 20 jan­vier au 5 mars 2009, le LKP a su occu­per tout type d’espace et de ter­rain.

On peut noter tout d’abord que le mou­ve­ment a su poser son agen­da, il a défi­ni ses propres prio­ri­tés sans attendre « un som­met » pour se faire entendre. Ensuite, il a su impo­ser par dif­fé­rentes tech­niques son agen­da, au patro­nat ain­si qu’aux pou­voirs locaux, éta­tiques et à la popu­la­tion. De même, on remarque que le LKP a su déve­lop­per une cer­taine hié­rar­chi­sa­tion de ses actions, en iden­ti­fiant les chan­tiers et les objec­tifs à atteindre à court et à long terme.

Cette stra­té­gie proac­tive s’est for­te­ment res­sen­tie dans les médias. Il ne se pas­sait pas une jour­née sans qu’on n’entende le LKP à la télé­vi­sion locale mais aus­si au niveau natio­nal et inter­na­tio­nal. Ce col­lec­tif a créé l’action et l’actualité. Bref, il a été capable d’occuper l’espace média­tique et d’obtenir un accès pri­vi­lé­gié aux médias. Cela a été impor­tant pour son image de défen­seur de la popu­la­tion. De même, sans cette impor­tante pré­sence média­tique, on peut dou­ter du fort impact du LKP en Gua­de­loupe et à l’international.

Cette atti­tude proac­tive a éga­le­ment trou­vé échos chez les habi­tants de l’île. Le mou­ve­ment LKP a pris à bras le corps les injus­tices dont sont vic­times la popu­la­tion gua­de­lou­péenne. Il s’est pré­sen­té comme son défen­seur [17], ce qui lui a per­mis de mobi­li­ser beau­coup de monde. Par ailleurs, ce fort sou­tien popu­laire n’aurait peut être pas conti­nué aus­si long­temps sans les nom­breuses ren­contres dans toutes les com­munes pour infor­mer et expli­quer le dérou­le­ment des négo­cia­tions. Ces espaces ont per­mis d’entraîner une adhé­sion plus forte, car pour résis­ter, il faut d’abord com­prendre [18]. Cette stra­té­gie axée sur la péda­go­gie a cer­tai­ne­ment aidé le mou­ve­ment à gagner en légi­ti­mi­té. Le LKP a éga­le­ment évi­té le piège de l’isolement en par­lant d’indépendance ou en entrant en conflit avec le bien com­mun tels les avan­tages sociaux [19].

Enfin, le LKP a été capable d’aug­men­ter gra­duel­le­ment la por­tée de ses tac­tiques. De simples marches à la para­ly­sie totale de la Gua­de­loupe, le mou­ve­ment s’est éten­du à de nom­breuses régions fran­çaises d’outre-mer comme la Mar­ti­nique, la Guyane, la Réunion. De nom­breuses mani­fes­ta­tions ont même été orga­ni­sées en France métro­po­li­taine pour sou­te­nir le mou­ve­ment gua­de­lou­péen. Ce pro­ces­sus a per­mis au LKP d’élargir son impact en construi­sant des liens avec d’autres sec­teurs et sur­tout en éten­dant sa por­tée au-delà du local [20].

Conclu­sion

Le LKP gua­de­lou­péen a su réa­li­ser en peu de temps un mou­ve­ment ori­gi­nal et effi­cace. Au bout de 44 jours de grèves et de com­bats, il a enfin obte­nu un pro­to­cole d’accord, notam­ment l’accord Bino [21], qui pré­voit une aug­men­ta­tion de 200 euros par mois pour les bas salaires. Cepen­dant, mal­gré ces avan­cées, la lutte conti­nue encore pour faire res­pec­ter ces accords. En effet, quelques mois après la signa­ture du Pro­to­cole d’accord, le prix de l’essence, qui avait dimi­nué, a par la suite été aug­men­té plu­sieurs fois. De même, cer­taines entre­prises n’ont pas accep­té l’augmentation des 200 euros, et l’ensemble des accords signés ne sont tou­jours pas res­pec­tés. Ain­si, le 26 octobre 2010, une impor­tante mobi­li­sa­tion a été réa­li­sée et l’appel à une grève géné­rale recon­duc­tible a été lan­cé pour le 14 décembre 2010. Toutes les pré­misses pour un autre mou­ve­ment social d’envergure semblent donc être posées. Le LKP peut ins­pi­rer de nom­breux mou­ve­ments sociaux tant par l’originalité de sa struc­ture que sa stra­té­gie. Il a éga­le­ment le mérite de rap­pe­ler cer­taines évi­dences comme le fait qu’aucun groupe par­ti­cu­lier ne peut atteindre ces objec­tifs en res­tant trop ren­fer­mé sur lui-même. De véri­tables trans­for­ma­tions exigent des alliances au moins à moyen terme [22]. De plus, le LKP a sou­li­gné l’importance de prendre en main son propre des­tin, d’identifier ses pro­blèmes et d’apporter ses propres solu­tions sans les attendre du pou­voir ou d’organisations externes. Il a mon­tré éga­le­ment l’importance de la lutte, du sacri­fice et de la patience pour obte­nir ce que l’on demande. Il rap­pelle aus­si la néces­si­té d’avoir des uto­pies, de rêver à des len­de­mains meilleurs pour l’ensemble de la popu­la­tion. Enfin, il a prou­vé que la bataille des idées n’est pas à sous-esti­mer, car sou­vent, si on occupe le cœur et l’esprit, le corps suit.

Pamé­la Ober­tan

Notes

[1] En fran­çais, cette expres­sion pour­rait se tra­duire par le « col­lec­tif contre l’exploitation outran­cière ».

[2] Conseil Régio­nal de la Gua­de­loupe, « La Gua­de­loupe en chiffre », en ligne : cr-guadeloupe.fr, http://www.cr-guadeloupe.fr/archipel/?ARB_N_ID=731&ARB_N_S=734

[3] « Escla­vage moderne, les der­niers maîtres de la Mar­ti­nique », (2009) en ligne : la cause du peuple.com, .

[4] Hen­ry Joseph, « La patate douce a démon­tré ses ver­tus san­té » en ligne : nutrition.fr .

[5] INSEE, « La contri­bu­tion de l’INSEE aux ate­liers des états géné­raux de la Gua­de­loupe INSEE relève glo­ba­le­ment des prix plus éle­vés de 28% en Gua­de­loupe pour l’alimentation.

[6] Région Gua­de­loupe, « La Gua­de­loupe en chiffre », en ligne : cr-guadeloupe.fr . (Chiffre de 2003, entre-temps le chô­mage a conti­nué à aug­men­ter).

[7] INSEE Antilles Guyane, « Les inéga­li­tés aux Antilles Guyane : 10 ans d’évolution » à la p.6 Le seuil de bas reve­nus est fixé à 6806 euros par an.

[8] Fran­ciane et Joseph Ody, « Un racisme anti-blanc en Gua­de­loupe » (18 mars 2009) en ligne : hns-info.net,
[9] LKP, « Qui sommes nous ? » (2010) en ligne : lkp-gwa.org, http://www.lkp-gwa.org/crbst_5.html

[10] Érik Neveu, Socio­lo­gie des mou­ve­ments sociaux, Paris, La Décou­verte, 1996, à la p. 67.

[11] Mar­shall Ganz, « Why David Some­times Wins : Stra­te­gic Capa­ci­ty in Social Move­ments » dans Good­win Jeff et Jas­per. James M., dir., Rethin­king Social Move­ments : Struc­ture, Mea­ning and Emo­tion, Lan­ham, Row­man & Lit­tle­field Publi­shers, Inc, 2004, à la p. 187 ; Simon­ton 1988, à la p. 187.

[12] Ibid.

[13] Ricar­do Petrel­la, Pour une nou­velle nar­ra­tion du monde, Mont­réal, Éco­so­cié­té, 2004.

[14] Un cadre est ce qui per­met dans une situa­tion don­née, d’accorder du sens à tel ou tel de ses aspects, lequel autre­ment serait dépour­vu de signi­fi­ca­tion, voir Goff­man, Les Cadres de l’expérience, Paris, Minuit, 1991 [1974] à la p. 30.

[15] LKP, « Ka nou vle » en ligne : lkp-gwa.org, .

[16] Fran­çois Hou­tart et Fran­çois Polet, Un autre Davos, Mon­dia­li­sa­tion des résis­tances et des luttes, Paris, L’Harmattan, 1999 à la p. 58.

[17] Bre­cher Jere­my, Cos­tel­lo Tim et Smith Bren­da, Glo­ba­li­za­tion from Below the Power of Soli­da­ri­ty, Cam­bridge, South End Press, 2000.

[18] Mit­tel­man James H., The Glo­ba­li­za­tion Syn­drome : Trans­for­ma­tion and Resis­tance, Prin­ce­ton, Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 2000, à la p. 182

[19] Bre­cher Jere­my, Cos­tel­lo Tim et Smith Bren­da, Glo­ba­li­za­tion from Below the Power of Soli­da­ri­ty, Cam­bridge, South End Press, 2000 à la p. 95.

[20] Supra note 20.

[21] Cet accord porte le nom de Jacques Bino, un syn­di­ca­liste membre du LKP, et tué pen­dant la grève géné­rale

[22] Imma­nuel Wal­ler­stein, « His­toire et dilemmes des mou­ve­ments anti­sys­té­miques » dans Amin Samir et al., Le grand tumulte ? Les mou­ve­ments sociaux dans l’économie monde, Paris, La décou­verte, 1990, à la p.53.