Le Monde, journal de l’anti-Résistance ?

par François Ruffin (Fakir)

Le Monde, jour­nal de l’anti-Résistance ?

par Fran­çois Ruffin

Source : http://www.fakirpresse.info/articles/377/le-monde-journal-de-l-anti-resistance.html

Depuis vingt ans, Le Monde applau­dit la démo­li­tion des acquis de la Résistance.
Mais sans le dire. Voi­ci désor­mais que son chro­ni­queur éco­no­mique affiche
cette ambi­tion. Fakir le féli­cite pour sa fran­chise. Le jour­nal Fakir est un jour­nal papier, en vente chez tous les bons kios­quiers ou sur abon­ne­ment. Il ne peut réa­li­ser des enquêtes, des repor­tages, que parce qu’il est acheté.

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« Le Monde n’a jamais eu de “ligne” impo­sée, quel que soit le domaine. » C’est l’affirmation inso­lite de la média­trice du Monde (16/01/11).

Le chro­ni­queur éco­no­mique du quotidien,Pierre-Antoine Del­hom­mais, venait d’allumer Sté­phane Hes­sel dans une tri­bune, jugeant l’auteur d’Indignez-vous « légè­re­ment indigne », lui repro­chant « d’être plus ému par la remise en ques­tion des acquis sociaux des Fran­çais que par le spec­tacle de Chi­nois venant, émer­veillés, visi­ter la tour Eif­fel ». Consta­tant « une cer­taine conti­nui­té dans la ligne édi­to­riale éco­no­mique du Monde », lui citait, en l’applaudissant, son pré­dé­ces­seur, éric Le Bou­cher – pas­sé à slate.fr : « L’indignation (…) ne doit pas conduire à la glo­ri­fi­ca­tion des acquis de la Résis­tance. L’indignation, si elle s’accroche à un pas­sé à bout de souffle, devient indigne » (10/01).

Les lec­teurs n’avaient guère appré­cié. D’où cette défense « sans ligne » de la média­trice : « Rap­pe­lons seule­ment pour mémoire, remarque Véro­nique Mau­rus, les duels édi­to­riaux oppo­sant, dans les années 1970, Gil­bert Mathieu, chef du ser­vice éco­no­mique, à son adjoint, Paul Fabra. » C’est qu’il en fal­lait, en effet, de « la mémoire », pour se sou­ve­nir de ces « duels édi­to­riaux dans les années 1970 ». Depuis, sur le trai­té de Maas­tricht, sur les pri­va­ti­sa­tions, sur le réfé­ren­dum du 29 mai 2005, sur les « réformes » suc­ces­sives, qu’a fait Le Monde ? Est-il davan­tage appa­ru comme la voix du libé­ra­lisme ou comme la vitrine du plu­ra­lisme ? S’est-il oppo­sé à toutes les offen­sives contre le pro­gramme du Conseil natio­nal de la Résis­tance (CNR) – ou les a‑t-il appuyés ? Le test.

Le « vaste plan de Sécurité sociale » ou sa liquidation ?

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En 1995, le plan Jup­pé s’attaque à la fois à la Sécu et aux retraites. Un édi­to­rial célèbre ces « déci­sions qui ont non seule­ment le mérite de la cohé­rence, mais qui paraissent dic­tées par une cer­taine idée de l’intérêt géné­ral, quitte à mettre à mal les cor­po­ra­tismes ou les clien­tèles élec­to­rales » (17/11/95). Quinze ans plus tard, cet automne, le gou­ver­ne­ment a chan­gé, le rédac­teur en chef aus­si, mais l’éditorial, lui, n’a guère bou­gé : « Une fois de plus, la contes­ta­tion mas­sive du pro­jet de réforme des retraites illustre com­bien la France reste un pays très conservateur,arc-bouté au sta­tu quo et aux droits acquis, l’Histoire ser­vant de paravent au réel. […] Des idées fausses dont l’opposition socia­liste est deve­nue le chantre, four­voyant une par­tie de la jeu­nesse » (15/10/10). Au fait, au Monde, « non signé, l’éditorial est une oeuvre col­lec­tive, qui engage l’ensemble du jour­nal » (11/07/99)…

Le « retour à la Nation des grands moyens de production » ou les privatisations ?

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C’est dans cette « oeuvre col­lec­tive qui engage l’ensemble du jour­nal », à nou­veau, que Le Monde invite au chan­ge­ment : « Les mono­poles anciens sont des­ti­nés à mou­rir. Le chan­ge­ment de sta­tut de France Télé­com en une socié­té dotée d’un capi­tal et capable d’alliances mon­diales appa­raît comme un impé­ra­tif » (édi­to­rial du 13/07/95). Et tout le reste, dont la SNCF, devra suivre car « l’introduction de la concur­rence appa­raît inévi­table dans la plu­part des sec­teurs, en par­ti­cu­lier les trans­ports et les télé­com­mu­ni­ca­tions » (12/10/95). Quand Air­bus est cédé à Lagar­dère – action­naire du Monde – on assiste, à en croire les jour­na­listes, au triomphe de la Rai­son : « Il s’agit de se débar­ras­ser le plus vite pos­sible de l’image d’entreprise éta­tique d’Aerospatiale, sou­vent uti­li­sée par ses concur­rents pour la déni­grer » (28/05/99). Mais DSK, alors ministre des Finances, doit aller plus loin : « Il reste main­te­nant à M. Strauss-Kahn et à ses col­lègues euro­péens à suivre la voie éco­no­mique amé­ri­caine, carac­té­ri­sée depuis des années par des réformes de struc­tures, une baisse de la pres­sion fis­cale, des coupes claires dans les dépenses de l’État et un retour à l’excédent bud­gé­taire » (5/12/98).

Le « droit au travail » ou les licenciements ?

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« L’État intel­li­gent », titre un édi­to­rial du 20 octobre 1999. Et quand, donc, l’état trouve-t-il grâce auprès du Monde ? Lorsqu’il auto­rise Renault à sup­pri­mer 21 000 emplois dans sa filiale Nis­san ! « Et si l’État était un bon action­naire ? On a suf­fi­sam­ment dénon­cé, et à juste titre, au cours des der­nières années, les piètres capa­ci­tés de l’État pro­prié­taire pour ne pas sou­li­gner que, sous cer­taines condi­tions, l’État peut aus­si être un acteur effi­cace dans la vie des entre­prises. » C’est que les restruc­tu­ra­tions sont modernes : « Il n’y a pas d’alternative au plan de Pierre Blayau si l’on veut sau­ver Mou­li­nex », énonce ain­si Le Monde (21 juin 1996). Et ceci, en toute indé­pen­dance : Alain Minc, pré­sident de son Conseil de sur­veillance, sié­geait éga­le­ment au Conseil d’administration de Mou­li­nex. Aux côtés de son ami Blayau, qui annon­çait donc 2 600 sup­pres­sions d’emplois. Grâce à cette poli­tique sociale auda­cieuse, l’action bon­dit en bourse de 21 % – mais Mou­li­nex coula.

Les délo­ca­li­sa­tions, éga­le­ment, sont à encou­ra­ger : « Renault va mal. Il lui faut dans l’urgence réduire ses coûts et le nombre de ses usines en Europe pour les spé­cia­li­ser par modèle. Dans ce cadre, le site de Vil­vorde n’est pas com­pé­ti­tif » (1/07/97). Dégrais­sez-moi ça !

L’« indépendance de la presse à l’égard des puissances d’argent » ou sa revente au plus offrant ?


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En 1972, Robert Her­sant s’efforce de rache­ter le jour­nal de Rouen, Paris-Nor­man­die : « La presse comme mar­chan­dise », s’inquiète alors Le Monde dans son édi­to­rial. « La consti­tu­tion d’un énorme groupe de presse quo­ti­dienne, […] l’ensemble pos­sé­dé par un seul homme : c’est un mono­pole. Du mono­pole de l’argent, le pas est vitre fran­chi, il l’est déjà, au mono­pole d’opinion » – et l’éditorialiste réclame alors « la mise sous séquestre » de l’entreprise. Désor­mais, le Conseil de sur­veillance du Monde res­semble à une « Nuit du Fouquet’s » mais en plus dis­crète, ras­semble tout le gra­tin du capi­ta­lisme fran­çais : en tête, l’homme d’affaires Pierre Ber­gé, le ban­quier Mat­thieu Pigasse, le fon­da­teur de l’opérateur Free Xavier Niel – mais aus­si Fran­çois Pinault, Arnaud Lagar­dère, etc. Mais quel édi­to­ria­liste sug­gè­re­rait, encore, de « mettre sous séquestre » l’entreprise ? De démem­brer les groupes Lagar­dère ou Das­sault – bien plus puis­sants que leur aînés Her­sant ? Voi­là qui relè­ve­rait du « popu­lisme », du « sim­plisme ». Des dis­si­dences existent, certes. Des jour­na­listes résistent, on veut bien le croire : les grandes ins­ti­tu­tions, telles que Le Monde, ou l’Eglise, ou l’état, sont tra­ver­sées par des conflits en interne. Reste qu’une « ligne » domine, bel et bien. Jamais, nulle part, par exemple, n’est récla­mée « l’instauration d’une véri­table démo­cra­tie éco­no­mique et sociale, impli­quant l’éviction des grandes féo­da­li­tés éco­no­miques et finan­cières de la direc­tion de l’économie » – comme l’exige le CNR, et Sté­phane Hes­sel à sa suite. Au contraire, avec constance, ces « grandes féo­da­li­tés éco­no­miques et finan­cières » sont applau­dies, encou­ra­gées. Depuis vingt ans main­te­nant, le « quo­ti­dien de réfé­rence » s’est mis au ser­vice de l’oligarchie – contre le Peuple. Et nul hasard si, aujourd’hui, le jour­nal se choi­sit pour direc­teur Erik Izrae­le­wicz, au CV par­fait : chro­ni­queur éco ortho­doxe, c’est-à-dire libé­ral, pas­sé par les deux gazettes patro­nales, Les Echos et La Tri­bune. Del­hom­mais a juste péché par hon­nê­te­té, affi­chant cette « conti­nui­té dans la ligne édi­to­riale éco­no­mique du Monde » : ce Pro­gramme du Conseil natio­nal de la Résis­tance, il faut le « défaire métho­di­que­ment », mais sans le dire. .

(article publié dans Fakir N°49, février 2011)