Le « nouveau cœur » de Bruxelles va-t-il lui faire perdre son âme ?

Par Gwe­naël Breës

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bruxxel

Le Col­lège de Bruxelles-Ville va construire 1600 nou­veaux empla­ce­ments répar­tis en 4 nou­veaux par­kings sou­ter­rains au plus proche du « nou­veau cœur » de Bruxelles.

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Scor­pio est un film amé­ri­cain réa­li­sé par Michael Win­ner, sor­ti en 1973, avec Burt Lancaster,Alain Delon et Paul Sco­field

C’est désor­mais offi­ciel. Le grand pro­jet de pié­to­ni­sa­tion des bou­le­vards du centre, cher à la majo­ri­té socia­liste-libé­rale de Bruxelles-Ville, a donc un revers : il va pro­vo­quer la créa­tion d’un mini-ring et de quatre par­kings dans le Penta­gone. Des années de chan­tier en pers­pec­tive pour un résul­tat qui est de nature à cham­bou­ler la vie sociale et com­mer­çante de plu­sieurs quar­tiers cen­traux, dont les Marolles. Comme aux pires heures de l’urbanisme bruxel­lois…

Les socia­listes bruxel­lois, menés par le bourg­mestre Yvan Mayeur, avaient fait de la pié­to­ni­sa­tion des bou­le­vards du centre le dos­sier emblé­ma­tique de la légis­la­ture en cours. Dans le pro­jet dévoi­lé en jan­vier 2014, la Ville dévoi­lait son inten­tion de trans­for­mer les « bou­le­vards en une suc­ces­sion de places » pour créer « un nou­veau cœur pour Bruxelles » et per­mettre « aux citoyens de se réap­pro­prier l’espace public »[[« Un nou­veau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dos­sier de presse du 31/01/2014.]]. « Une approche inno­vante » cen­sée « pro­fi­ter en pre­mier lieu aux habi­tants de ces quar­tiers »[[« Un nou­veau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dos­sier de presse du 31/01/2014.]].

En termes d’accessibilité, la Ville annon­çait l’instauration d’un « véri­table maillage de mobi­li­té mul­ti­mo­dal » et plus pré­ci­sé­ment d’un « sys­tème de boucles » dont l’objectif était « de décou­ra­ger la cir­cu­la­tion de tran­sit en la déviant vers la Petite Cein­ture, d’acheminer de façon plus fluide la cir­cu­la­tion de des­ti­na­tion et de libé­rer l’espace pour les pié­tons et les cyclistes »[[« Un nou­veau cœur pour Bruxelles », Ville de Bruxelles, dos­sier de presse du 31/01/2014.]].

En somme, il s’agissait d’un gros pro­jet, dans l’air du temps, moderne, éco­lo­gique et tout et tout… bref, digne de faire entrer un bourg­mestre dans l’Histoire. Peut-être qu’un jour, Bruxel­lois et tou­ristes allaient flâ­ner sur la place Yvan Mayeur, à côté de la place De Brou­ckère que ce jeune et grand vision­naire avait appe­lé à deve­nir rien moins que « le Times Square de Bruxelles »[[« Yvan Mayeur : « Un Times Square au centre de Bruxelles », La Libre Bel­gique, 13/12/2013.]].

À la Ville, ça marchande comme à la brocante

Mais c’était sans comp­ter sur les par­te­naires libé­raux de la majo­ri­té bruxel­loise. Ceux-ci, dont leurs élec­teurs aimaient paraît-il se dépla­cer en voi­ture, avaient besoin d’une com­pen­sa­tion pour ava­ler la cou­leuvre socia­liste. Ils avaient ain­si obte­nu une jolie sucette : à l’initiative d’Els Ampe, éche­vine OpenVLD de la Mobi­li­té, des Tra­vaux Publics et du Parc auto­mo­bile, le Col­lège de Bruxelles-Ville déci­da de construire 1600 nou­veaux empla­ce­ments répar­tis en 4 nou­veaux par­kings sou­ter­rains au plus proche du « nou­veau cœur » de Bruxelles (Yser, Nou­veau Mar­ché aux Grains, place Rouppe, place du Jeu de Balle et en bonus, une exten­sion du par­king Poe­laert bap­ti­sée Sablon-Marolles). Et en guise de « boucles de des­serte », c’est fina­le­ment une grande boucle qui sor­tit des car­tons de la Ville afin de relier les nou­veaux par­kings : un véri­table mini-ring prompt à satu­rer des artères habi­tées et pour cer­taines déjà com­plè­te­ment embou­teillées aux heures de pointe (rues du Lom­bard, des Alexiens, des Bogards, Van Arte­velde, de la Vierge Noire, de l’Ecuyer, d’Arenberg, Fos­sé-aux-Loups,…).

Pour « décou­ra­ger la cir­cu­la­tion de tran­sit en la déviant vers la Petite Cein­ture », le Col­lège éche­vi­nal a voté l’augmentation de l’offre de par­kings en plein centre-ville !

Résul­tat de ce mar­chan­dage : pour « décou­ra­ger la cir­cu­la­tion de tran­sit en la déviant vers la Petite Cein­ture », le Col­lège éche­vi­nal a voté l’augmentation de l’offre de par­kings en plein centre-ville (qui compte déjà par­mi les plus hauts ratios d’Europe) ! Une déci­sion absurde, tant le lien entre la pos­si­bi­li­té de se garer et le choix de la voi­ture comme mode de dépla­ce­ment est deve­nu évident de nos jours[[Les « Cahiers de l’Observatoire de la mobi­li­té », édi­tés par la Région bruxel­loise, l’ont rap­pe­lé récem­ment : « La dis­po­ni­bi­li­té d’une place de par­king à proxi­mi­té du domi­cile, et davan­tage encore à des­ti­na­tion du dépla­ce­ment, est un inci­tant majeur à l’usage de la voi­ture » ‑ De Witte, 2011.]]. Qui plus est, les 1600 places de par­king sup­plé­men­taires que pro­jette de construire la Ville iraient s’ajouter aux 18.978 déjà exis­tantes dans les 34 par­kings que compte le centre de Bruxelles… et dont le taux d’occupation est d’à peine 60% [[Selon les chiffres offi­ciels éta­blis tant par Bruxelles Mobi­li­té que par le Plan com­mu­nal de mobi­li­té.]] !

Il existe donc 6000 à 7500 places de par­king inoc­cu­pées dans le Penta­gone. Soit ample­ment de quoi com­pen­ser les 600 qui seraient sup­pri­mées en sur­face par la pié­to­ni­sa­tion des bou­le­vards du centre[[« Par­kings publics sou­ter­rains : les pro­jets de la Ville de Bruxelles doivent être enter­rés ! », com­mu­ni­qué de presse de l’ARAU, 08/05/2014.]]. Pour­quoi en créer de nou­velles ? C’est pour­tant ce que la majo­ri­té socia­liste-libé­rale appelle, contre toute évi­dence, un pro­jet cohé­rent : « Ce grand réamé­na­ge­ment aura le mérite d’être cohé­rent. Bor­deaux a dû pas­ser par là il y a quelques années, mais tout le monde s’en féli­cite aujourd’hui et la consi­dère comme une ville modèle »[[« Le centre en chan­tier jusqu’en 2018″, Le Soir, 08/11/2014.]].

Circulez, y a rien à voir…

Iro­nie de l’histoire : alors que le Par­king 58, situé en plein dans le péri­mètre du futur pié­ton­nier, devrait bien­tôt dis­pa­raître pour faire place au nou­vel immeuble admi­nis­tra­tif de Bruxelles-Ville[[Nouvel immeuble admi­nis­tra­tif où sont d’ailleurs pré­vus 847 empla­ce­ments de par­king.]], la démo­li­tion de ce sym­bole de la bruxel­li­sa­tion marque para­doxa­le­ment le retour d’une poli­tique qu’on croyait révo­lue. Même si le dis­cours a chan­gé et s’est fait plus moderne, même si ce n’est plus à la fonc­tion « bureau » qu’on vend la ville mais désor­mais « aux citoyens » et aux tou­ristes qu’on la « rend », le résul­tat est une poli­tique simi­laire à celle qui a défi­gu­ré Bruxelles entre la moi­tié des années 1950 et les années 1970, fai­sant la part belle aux voi­tures et aux par­kings… et acces­soi­re­ment fuir les habi­tants.

Ceux-là, ils peuvent bien fuir, d’ailleurs. Ce sont des emmer­deurs, jamais contents. Les com­mer­çants ? Ils ne pensent qu’à leur com­merce. Les asso­cia­tions ? Des emmer­deuses aus­si, mais des pro­fes­sion­nelles. À quoi bon s’embarrasser à consul­ter tout ce petit monde ? Leurs pré­oc­cu­pa­tions et reven­di­ca­tions mul­tiples vien­draient gâcher la concré­ti­sa­tion de cette grande vision pour la ville. « Times Square » vaut bien ça… Le Col­lège éche­vi­nal a donc pré­fé­ré sor­tir pru­dem­ment les nou­veaux par­kings de son cha­peau, sans la moindre concer­ta­tion préa­lable (pas même de son admi­nis­tra­tion) et le plus tard pos­sible, his­toire de prendre tout le monde de court. Une tech­nique cen­sée lui per­mettre de pas­ser en force et d’éviter d’avoir à répondre à des ques­tions inutiles.

Il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la conces­sion déli­vrée à une socié­té de par­king pour 35 ans.

Des mes­quins pour­raient deman­der, par exemple, en quoi un par­king est « indis­pen­sable »[[Selon les pro­pos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.]] sous la place du Jeu de Balle, alors que celle-ci est située à 400 mètres du par­king de la Porte de Hal (500 places) et à 600 mètres du par­king Poe­laert (500 places). Des naïfs pour­raient deman­der à voir les études d’impact et leurs résul­tats, par exemple en termes de flux de cir­cu­la­tion sur le quar­tier des Marolles où les ambu­lances de l’hôpital Saint-Pierre ont déjà du mal à se fau­fi­ler dans les voi­ries étroites et encom­brées… Mais non. D’abord, il n’y a pas d’études : elles seront faites plus tard, une fois la conces­sion déli­vrée à une socié­té de par­king pour 35 ans. Et puis, com­ment vou­lez-vous que tous ces curieux donnent leur avis sur un Mas­ter­plan et un Plan de Mobi­li­té qui ne sont même pas ren­dus publics ? De toutes façons, les com­mer­çants et les habi­tants sont « deman­deurs », assure Yvan Mayeur[[« Un par­king sous la Place du Jeu de Balle », sur le site de Marie Nagy, 17/11/2014.]] !

Et d’ailleurs, il est faux de dire qu’il n’y a pas de par­ti­ci­pa­tion : la Ville orga­nise actuel­le­ment un pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tif consis­tant en plu­sieurs « groupes de tra­vail com­po­sés de dix per­sonnes maxi­mum par groupe », dont les par­ti­ci­pants, dési­gnés par « tirage au sort »[[« Par­ti­ci­per au réamé­na­ge­ment des places et bou­le­vards du centre », sur le site de la Ville de Bruxelles.]], tra­vaillent à par­tir de l’information que veut bien leur don­ner le Col­lège et peuvent ain­si don­ner leur avis sur le nom et le logo du pro­jet, la cou­leur des pots de fleurs et autres élé­ments de pre­mière impor­tance.

Des p’tits trous, des p’tits trous…

Devant les réac­tions atter­rées des mar­chands et com­mer­çants de la place du Jeu de Balle à l’annonce de la construc­tion d’un par­king, les élus ont ten­té de se faire ras­su­rants…

« On fera des petits trous et puis on avance » (Els Ampe).

- Com­bien de temps va durer le chan­tier ? 24 mois selon cer­tains, 30 mois selon d’autres. Mais trop de chan­tiers à Bruxelles se sont éter­ni­sés pour que qui­conque puisse les croire de bonne foi.

- Que va deve­nir le mar­ché pen­dant les tra­vaux ? Là encore, les réponses se contre­disent, lais­sant entre­voir une cer­taine impro­vi­sa­tion sur le sujet. Els Ampe se veut très opti­miste, assu­rant que les entre­pre­neurs pro­cé­de­ront par phases : « On fera des petits trous et puis on avance »[[Selon les pro­pos d’Els Ampe à Télé Bruxelles, 21/11/2014.]]. Selon elle, une par­tie des mar­chands pour­rait res­ter sur la place, tan­dis que d’autres inté­gre­raient la cour de la caserne du jeu de Balle, pour­tant pas très grande. Mais Marion Lemesre, l’échevine des Affaires éco­no­miques, voit plu­tôt elle une délo­ca­li­sa­tion à la place de la Cha­pelle… à 500 mètres de là…

- Que vont deve­nir les com­mer­çants de la place du jeu de Balle et ses abords ? Là, per­sonne n’a de réponse. Pour­tant, nul ne peut igno­rer qu’un tel chan­tier fera d’importants « dégâts col­la­té­raux » dans le com­merce local, qui est sen­si­ble­ment lié à l’activité du mar­ché.

Le parking, cheval de Troie de la sablonisation des Marolles

Si nos édiles com­mu­naux ont du mal à convaincre de la cohé­rence de leur poli­tique de mobi­li­té, leur vision de l’avenir du centre-ville semble beau­coup plus homo­gène. Pour eux, il doit s’aseptiser, deve­nir propre, chic. Beau. Une sorte de vaste parc à thèmes per­ma­nent dédié à l’événementiel et au tou­risme, avec juste ce qu’il faut de typique tout en atti­rant des enseignes de renom­mée. La « suc­ces­sion de places » 14 qui seront amé­na­gées sur les bou­le­vards cen­traux s’inscrivent dans cette droite ligne.

« Ça per­met­tra aus­si d’attirer des rive­rains avec une meilleure capa­ci­té contri­bu­tive » (Marion Lemesre).

Et cette fois, on dirait bien que le mar­ché aux puces est dans la ligne de mire de cette dis­ney­lan­di­fi­ca­tion de la ville. « Cette place est en mau­vais état. Ce sera aus­si l’occasion de la res­tau­rer », déclare Els Ampe [[« Le centre en chan­tier jusqu’en 2018″, Le Soir, 08/11/2014.]]. « Ça per­met­tra aus­si d’attirer des rive­rains avec une meilleure capa­ci­té contri­bu­tive », ren­ché­rit sa col­lègue Marion Lemesre[[Marion Lemesre au Conseil com­mu­nal de Bruxelles, 17/11/2014.]].

En effet, la Ville semble voir d’un bon œil le scé­na­rio du dépla­ce­ment des puces à la place de la Cha­pelle. Marion Lemesre, jus­te­ment occu­pée à « revi­ta­li­ser » les mar­chés bruxel­lois[[« Bruxelles met en oeuvre un pro­jet de revi­ta­li­sa­tion de ses mar­chés », L’Avenir, 05/11/2014.]], y voit l’opportunité de ren­for­cer les liens entre le quar­tier hup­pé du Sablon et les Marolles. Autre­ment dit, de concré­ti­ser une étape sup­plé­men­taire de la sablo­ni­sa­tion des Marolles. On voit bien le coup venir…

Acte 1 : le chan­tier démarre, le mar­ché est trans­fé­ré sur un espace trop petit pour accueillir tous les mar­chands, il faut opé­rer une sélec­tion par­mi eux.

Acte 2 : cer­tains mar­chands sont mis au car­reau et se tournent vers d’autres hori­zons, tan­dis que les com­mer­çants du Jeu de Balle sont exsangues.

Acte 3 : le chan­tier s’éternise, pen­dant que les bro­can­teurs ayant été sélec­tion­nés s’adaptent peu à peu à la clien­tèle du Sablon.

Acte 4 : le par­king est enfin fini et la place « res­tau­rée » est inau­gu­rée en grandes pompes.

Acte 5 : seuls les bro­can­teurs ayant été sélec­tion­nés et tenu bon reviennent dans un quar­tier trans­fi­gu­ré : des habi­tants ont fui le chan­tier, des maga­sins sont à remettre, les pou­voirs publics sou­tiennent l’installation de nou­veaux com­merces, le stan­ding du quar­tier grimpe, les loyers aus­si.

Mais l’acte 1 n’a pas encore démar­ré et il faut main­te­nant démen­tir ce triste scé­na­rio. Les chances sont bonnes. La Ville de Bruxelles ne se rend mani­fes­te­ment pas compte à quoi elle a tou­ché. Depuis l’annonce de la construc­tion d’un par­king, on ne parle plus que de ça au Jeu de Balle, les conver­sa­tions s’animent et il fau­drait se lever très tôt pour trou­ver quelqu’un qui sou­tienne ce pro­jet. Les oppo­sants ne sont pas seule­ment les mar­chands, com­mer­çants et habi­tants des Marolles, ce sont aus­si des amou­reux du quar­tier et des clients du mar­ché aux puces qui viennent de tout Bruxelles et de plus loin encore.

Contrai­re­ment à Els Ampe, ils aiment la place telle qu’elle est. Ils ne veulent pas la voir défi­gu­rée par des tré­mies. Ils rêvent que les traces his­to­riques qui existent dans le sous-sol de la place et dont ils entendent par­ler depuis long­temps (notam­ment un ancien abri aérien) deviennent autre chose qu’un par­king ‑ c’est le genre de choses qu’on classe dans d’autres villes, non ? Ils savent que le mar­ché aux puces qui se tient là quo­ti­dien­ne­ment depuis 1873 est unique et méri­te­rait lui aus­si d’être clas­sé. Ce qu’ils y trouvent, ce ne sont pas seule­ment des objets qu’on ne trouve pas ailleurs, c’est aus­si une ambiance, un mélange social inédit, une acti­vi­té foi­son­nante, la vie d’une place et d’un quar­tier par­ti­cu­liers. En d’autres mots : un patri­moine imma­té­riel, éco­no­mique, social, cultu­rel, quelque chose d’une valeur ines­ti­mable… À leurs yeux, cela fait par­tie de l’âme de Bruxelles. Et pas ques­tion de le lais­ser dis­pa­raître pour un bête par­king. « Times Square » ou pas.

 


Notes