Le Pérou, aux portes d’un virage géopolitique

par Raúl Zibechi

par Raúl Zibe­chi : Jour­na­liste uru­guayen, est ensei­gnant et cher­cheur à la Mul­ti­ver­si­dad Fran­cis­ca­na de l’Amérique Latine, et le conseiller de plu­sieurs groupes sociaux.

Source : http://www.elcorreo.eu.org/?Le-Perou-aux-portes-d-un-virage-geopolitique

Le deuxième tour des élec­tions pré­si­den­tielles du 5 juin pro­chain peut consa­crer un chan­ge­ment impor­tant de rap­port de forces dans la région suda­mé­ri­caine. Si le triomphe revient à Ollan­ta Huma­la, ce qui est le plus pro­bable, la balance conti­nue­ra de pen­cher vers une plus grande dété­rio­ra­tion de la pré­sence éta­su­nienne en Amé­rique du Sud. Si le vain­queur était Kei­ko Fuji­mo­ri, s’ ouvri­ra une période d’instabilité crois­sante poli­tique et sociale, qui peut débou­cher sur une crise de gou­ver­na­bi­li­té.

Lors des pré­cé­dentes élec­tions Huma­la a récol­té 30% au pre­mier tour et au deuxième contre l’expérimenté Alan García, qui dépas­sa 47 % des votes. Cette fois Huma­la a amé­lio­ré le score pré­cé­dent, arri­vant presque à 32 %, mais il doit se mesu­rer avec la fille d’Alberto Fuji­mo­ri, qui a exer­cé un gou­ver­ne­ment auto­ri­taire et dic­ta­to­rial entre 1990 et 2000, a vio­lé les Droits de l’homme, a fait un Coup d’État et a joué le rôle prin­ci­pal dans les cas avé­rés de cor­rup­tion pour les­quels il a été condam­né à 25 ans de pri­son dans plu­sieurs pro­cès suc­ces­sifs. Même le conser­va­teur Mario Var­gas Llo­sa a annon­cé qu’il vote­ra pour Huma­la au deuxième tour, ain­si que l’ex-président Ale­jan­dro Tole­do, qui au pre­mier tour a récol­té 15 % des suf­frages.

Si nous obser­vons la scène poli­tique péru­vienne depuis les trois coor­don­nées que je pro­pose pour l’analyse de la tran­si­tion sys­té­mique en cours (les rela­tions entre États, le rôle des mou­ve­ments anti­sys­té­miques et du post-déve­lop­pe­ment ou du Bon Vivre), il est évident que les chan­ge­ments que le triomphe de Huma­la pro­vo­que­rait se concentrent sur le pre­mier scé­na­rio. Dans les deux autres, au contraire, il y aurait plus de conti­nui­té que de chan­ge­ments.

Image_1-56.pngLe Pérou est une pièce clef dans la stra­té­gie de contrôle hégé­mo­nique de la puis­sance décli­nante, les États-Unis. Dans le der­nier demi-siècle, excep­tée la brève période du gou­ver­ne­ment mili­taire de Juan Velas­co Alva­ra­do (1968 – 1975), qui s’est ali­gné avec l’Union Sovié­tique et a pro­mul­gué une vaste réforme agraire, la pré­sence éta­su­nienne a été consis­tante et constante. Le Pérou est l’une des sor­ties prin­ci­pales vers le Paci­fique de la région, il arti­cule les pays cari­béens avec le Cône Sud, per­met l’accès à des pays tou­jours instables comme la Boli­vie, à la forêt ama­zo­nienne et, sur­tout, il a une longue fron­tière avec le Bré­sil. Le Penta­gone a au Pérou quelques ins­tal­la­tions mili­taires qui font par­tie de l’anneau des bases qui encercle le Bré­sil.

Le Pérou est, simul­ta­né­ment, une pièce clef dans la stra­té­gie d’ascension du Bré­sil comme puis­sance glo­bale. « La construc­tion de notre sor­tie stra­té­gique vers le Paci­fique est fon­da­men­tale pour aug­men­ter notre capa­ci­té d’exportation », a remar­qué Aloi­zio Mer­ca­dante lors une ren­contre d’études stra­té­giques il y a trois ans. Actuel ministre des Sciences et Tech­no­lo­gie du gou­ver­ne­ment de Dil­ma Rous­seff, Mer­ca­dante est l’un des diri­geants les plus impor­tants du PT de Lula, fils d’un com­man­dant mili­taire recon­nu et frère du colo­nel Oswal­do Oli­va Neto, l’un des prin­ci­paux pla­ni­fi­ca­teurs stra­té­giques des gou­ver­ne­ments petistes.

Les grandes tra­vaux qui com­posent l’IIRSA (l’Intégration de l’Infrastructure Régio­nale Suda­mé­ri­caine) tracent une dizaine d’axes de com­mu­ni­ca­tion mul­ti­mo­dale entre l’Atlantique et le Paci­fique, qui sont les pièces maî­tresses d’un type d’intégration qui favo­rise la cir­cu­la­tion des biens vers et depuis l’Asie, et béné­fi­cient à la grande bour­geoi­sie pau­liste. Plu­sieurs cor­ri­dors bio­céa­niques qui com­posent l’IIRSA se rejoignent dans les ports du sud du Pérou et recueillent la pro­duc­tion bré­si­lienne d’un énorme évan­tail qui va du bas­sin de l’Amazone aux ports bré­si­liens et villes du sud et du sud-est, où se concentre la pro­duc­tion de la sep­tième puis­sance indus­trielle de la pla­nète.

Le choc d’intérêts entre Washing­ton et Bra­si­lia est évident et pré­dit de fortes ten­sions dans les élec­tions péru­viennes. Ce n’est pas du tout un hasard que deux des conseillers de la cam­pagne pré­si­den­tielle de Huma­la soient membres du PT, qu’ils ont joué un rôle impor­tant dans la nou­velle image que pro­jette le can­di­dat etno-mai­son cher­chant à s’approcher des classes moyennes de Lima. Bien que le Pérou ait signé un Trai­té de libre com­merce avec les États-Unis, ce qui limite sa marge de manœuvre, du point de vue géo­po­li­tique l’alliance avec le Bré­sil d’un gou­ver­ne­ment hypo­thé­tique de Huma­la faci­li­te­rait les pro­jets de long terme et, d’une manière très par­ti­cu­lière, la construc­tion d’une sor­tie solide par le Paci­fique s’accélérerait .

Le deuxième inté­rêt du Bré­sil au Pérou est l’énergie. En juin 2010 l’ « Accord Éner­gé­tique Bré­sil-Pérou » fut signé, concer­nant l’exportation de l’énergie « res­tante » des cinq bar­rages hydro­élec­triques qui seront construits sur la rivière Inam­ba­ri dans le sud péru­vien. Les bar­rages sont finan­cés par le Bré­sil et construits par de grandes entre­prises bré­si­liennes, puisqu’il est inté­res­sé dans la consom­ma­tion de 6 673 MW qui seront expor­tés presque inté­gra­le­ment, puisque la consom­ma­tion totale du Pérou est de 5 mille MW et n’a pas de néces­si­té de géné­rer plus d’électricité, tan­dis que son voi­sin est en pleine expan­sion et a des besoins urgents de nou­velles sources d’énergie.

Sur le plan interne, Huma­la s’est conso­li­dé dans la région sud, en dépas­sant 60 % dans de zones avec une plus grande tra­di­tion de lutte pay­sanne, comme Puno et Cuz­co. Il a obte­nu plus de la moi­tié des votes dans des dépar­te­ments andins comme Huan­ca­ve­li­ca et Apu­ri­mac, et il a récol­té de vastes appuis à Ama­zo­nas, fron­ta­lière avec l’Équateur, où il y a deux ans s’est pro­duite la rébel­lion de Bagua pour la défense des biens com­muns. Il a atteint son pire score à Lima, à peine au-des­sus de 20 %, mais il a gagné dans quelques dis­tricts pauvres. A Vil­la El Sal­va­dor, qui a su être la réfé­rence des mou­ve­ments urbains par son niveau d’organisation, Fuji­mo­ri a gagné , ce qui montre la crise sociale pro­vo­quée par la guerre contre le Sen­tier Lumi­neux et l’échec des gauches élec­to­rales.

La bour­geoi­sie de Lima, qui rêve de Mia­mi et tourne le dos aux Andes, veut faire revivre l’ordre hié­rar­chique colo­nial, en optant encore une fois pour l’autoritarisme que Fuji­mo­ri incarne, avec l’espoir de répé­ter les juteuses affaires des années 90. Mais elle ne dis­pose plus, néan­moins, des appuis natio­naux et inter­na­tio­naux d’antan.

La Jor­na­da. Le Mexique, le 22 avril 2011.

Tra­duit de l’espagnol pour El Cor­reo par : Estelle et Car­los Debia­si.

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