Libye : les pro-Kadhafi sont de retour

De nombreuses informations ont fait état dernièrement d'un renouveau des partisans de Mouammar Kadhafi dans la ville de Bani Walid, à 170 km au sud de Tripoli. Qu’en est-il vraiment?

« Il est plus facile de faire la guerre que la paix. » Cette maxime de Georges Cle­men­ceau prend aujourd’hui tout son sens au sujet de la situa­tion en Libye. Affai­blis­se­ment du CNT, impos­si­bi­li­té de désar­mer les milices, affron­te­ments entre tri­bus rivales, tout concourt à faire du théâtre libyen une zone de chaos en Afrique du Nord.

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Confu­sion entre le CNT et les auto­ri­tés locales

Lun­di 23 jan­vier, la nou­velle est tom­bée : Bani Walid est à nou­veau entre les mains de par­ti­sans de Mouam­mar Kadha­fi. Cette ville, dont les habi­tants sont majo­ri­tai­re­ment de la puis­sante tri­bu des War­fa­la, fut avec Syrte et Sabha, l’un des der­niers bas­tions loya­listes lors de la guerre civile.

Ce jour-là, des res­pon­sables locaux affirment que des Kadha­fistes ont pris le contrôle de la ville aux cris de « Allah, Mouam­mar, la Libye, c’est tout », ancien slo­gan des par­ti­sans de l’ancien chef d’Etat libyen. Un jour plus tard, le CNT dément et, dans un com­men­taire laco­nique du ministre de l’In­té­rieur Faou­zi Abde­la­li, explique « qu’il y a des pro­blèmes internes entre les habi­tants de cette ville, et c’est la rai­son de ce qui s’est pas­sé ».

Alors que Mah­moud al-War­fa­li, l’un des porte-paroles du conseil mili­taire de la ville, expli­quait que 150 sol­dats pro-Kadha­fi avaient dres­sé le dra­peau vert de l’ancien régime aux porte de la ville, Faou­zi Abde­la­li dément et évoque un dif­fé­rend entre habi­tants au sujet des com­pen­sa­tions des­ti­nées aux per­sonnes affec­tées par la guerre.
Un affron­te­ment entre milices rivales

Sur place, un com­man­dant mili­taire va dans le sens du gou­ver­ne­ment et explique que la bri­gade du 28 mai, la kati­ba régen­tant Bani Walid, a ins­tru­men­ta­li­sé la peur du retour des par­ti­sans du dic­ta­teur déchu afin d’obtenir l’aide du reste des tho­wars (ex-rebelles) dans un conflit interne.

La plu­part des témoi­gnages sur place plaident en faveur d’un affron­te­ment entre milices rivales, la bri­gade du 28 mai et celle du 93, toutes deux issues de la tri­bu des War­fa­la.

Depuis plu­sieurs semaines, la bri­gade du 28 mai, rat­ta­chée au minis­tère de la Défense, fait régner un ordre mus­clé dans la ville, sus­ci­tant l’ire d’une par­tie de la popu­la­tion. Celle du 93 (nom­mée ain­si en rai­son du putsch raté de 1993 contre Kadha­fi, dans lequel figu­raient de nom­breux war­fa­las dont le chef de cette milice, le colo­nel Salem al-Ouaer) aurait une atti­tude plus conci­liante avec la popu­la­tion, évi­tant de dénon­cer le sen­ti­ment pro-Kadha­fi de nom­breux habi­tants.

Une popu­la­tion nos­tal­gique et inquiète de l’après-Kadhafi

Car l’ancien bas­tion kadha­fiste, qui n’est tom­bé que quelques jours avant la mort de l’ancien dic­ta­teur, concentre beau­coup de nos­tal­giques du Guide de la Révo­lu­tion. « A Bani Walid, 99% de la popu­la­tion aime tou­jours Mouam­mar », affirme Bou­ba­ker, un étu­diant en droit de 24 ans. « Mouam­mar est dans nos cœurs. Si quel­qu’un ici vous dit le contraire, il ment », acquiesce Sala­hed­dine el-Wer­fel­li, 19 ans. « Une révo­lu­tion ? Quelle révo­lu­tion ? Ils repré­sentent peut-être le pré­sident fran­çais Nico­las Sar­ko­zy ou des pays euro­péens, mais pas la Libye », ajoute-il.

Les vio­lences des der­niers jours seraient à attri­buer au refus de la bri­gade du 28 mai de libé­rer deux proches de la bri­gade 93 et membres de la tri­bu des Tla­tem, qu’elle avait « enle­vés » quelques jours aupa­ra­vant, alors qu’elle s’était enga­gée à le faire.

Cer­taines sources expliquent que ces deux hommes auraient long­temps com­bat­tus au sein des troupes de Mouam­mar Kadha­fi au début du conflit. Les affron­te­ments entre les deux bri­gades rivales ont vu la popu­la­tion sou­te­nir celle de 93 et, pour cer­tains, bran­dir aux fenêtres des dra­peaux verts de l’ancien régime.

Les mili­ciens de la bri­gade du 28 mai sont accu­sés par la popu­la­tion de toutes sortes d’exac­tions, du vol aux arres­ta­tions arbi­traires. « J’ai été arrê­té à un bar­rage, ils ont fouillé ma voi­ture et la mémoire de mon por­table. Quand ils ont vu que j’a­vais des pho­tos de Mouam­mar des­sus, ils l’ont confis­qué et m’ont frap­pé », témoigne Abdel­ha­mid al-Gha­ria­ni, 25 ans.

Plus glo­ba­le­ment, les War­fa­la s’inquiètent de leur rôle dans l’après-Kadhafi. Cette tri­bu est la plus impor­tante de la Libye en terme de nombre et de répar­ti­tion géo­gra­phique et compte envi­ron un mil­lions d’habitants.

« Si l’on met en place un sys­tème ‘un homme, une voix’, que cette tri­bu par­vient à s’or­ga­ni­ser avec quelques autres (..), les War­fa­la domi­ne­ront la vie poli­tique pen­dant les décen­nies à venir », confirme Mous­ta­fa Fetou­ri, écri­vain et uni­ver­si­taire natif de Bani Walid.

Une repré­sen­ta­tion égale pour chaque zone admi­nis­tra­tive du pays avan­ta­ge­rait les régions déser­tiques fai­ble­ment peu­plées et à l’in­verse, une prime accor­dée aux centres urbains nui­rait aux War­fal­lah, qui sont dis­sé­mi­nés à tra­vers le pays.
Des affron­te­ments ame­nés à s’intensifier

Les évé­ne­ments de Bani Walid ont donc vu la bri­gade du 28 mai être chas­sée de la ville. Le pou­voir est à pré­sent assu­ré par une coa­li­tion mili­ta­ro-tri­bale : la bri­gade du 93, de Salem al-Ouaer et le « Conseil des anciens », for­mé de digni­taires War­fa­la. « Les mili­ciens de la Bri­gade du 28 mai peuvent reve­nir, mais seule­ment à titre indi­vi­duel et sans leurs armes », a pré­ci­sé Salem al-Ouaer.

De son côté, la bri­gade du 28 mai semble vou­loir prendre sa revanche et en découdre. « C’est notre droit de retour­ner à Bani Walid et per­sonne ne peut nous en empê­cher », a dit Imba­rak al Fout­ma­ni depuis son camp ins­tal­lé dans le désert près de Sada­da, à une cin­quan­taine de kilo­mètres à l’est de Bani Walid.

Selon le mili­cien, le Pre­mier ministre du gou­ver­ne­ment inté­ri­maire, Abdel Rahim al Kib, lui aurait deman­dé de rete­nir ses hommes afin de lais­ser le temps aux civils de fuir la ville. Avant un ter­rible affron­te­ment ? « Nous avons tous les com­bat­tants révo­lu­tion­naires avec nous et nous pou­vons prendre Bani Walid en quelques heures », explique-t-il.

Plus de 800 hommes seraient regrou­pés autour de la ville, prêts à atta­quer après avoir reçu le ren­fort d’autres groupes révo­lu­tion­naires, avides d’en découdre avec les pro-Kadha­fi de Bani Walid, en fait une popu­la­tion lasse des exac­tions des mili­ciens.

Le seul moyen pour cette bri­gade de reprendre puis de conser­ver le pou­voir à Bani Walid est de conti­nuer à faire peser la menace des pro-Kadha­fi et de lais­ser les armes cir­cu­ler dans la ville.

On en revient tou­jours au même pro­blème. Tant que les milices ne seront pas désar­mées, les conflits se règle­ront à la Kalach­ni­kov. De son côté, le CNT appa­raît bien trop faible pour faire régner un sem­blant d’ordre et ras­sem­bler la popu­la­tion. Pis, « le CNT a joué un rôle néga­tif à Bani Walid. Don­ner une leçon aux War­fal­lah serait san­glant et inutile. Les War­fal­lah ne cède­ront jamais, même pas dans un siècle. Ils conti­nue­ront d’es­sayer d’as­seoir leur propre auto­ri­té », dénonce Mous­ta­fa Fetou­ri.

Dès lors com­ment évi­ter « l’irakisation » de la Libye ? Recons­truire une armée libyenne semble être une par­tie de la solu­tion. Cepen­dant, une armée trop nom­breuse et trop puis­sante pour­rait vou­loir jouer un rôle poli­tique.

Ne pas exclure une par­tie de la popu­la­tion est une néces­si­té. Rap­pe­lons-nous qu’en Irak, à la chute de Sad­dam Hus­sein, l’armée et l’appareil d’Etat avaient été dis­sous. De même, les membres du par­ti Baas avaient été empê­chés d’exercer un rôle public. Cette poli­tique avait fabri­qué des mil­liers d’insurgés.

Aujourd’hui, les actes de tor­tures dans les pri­sons libyennes à l’encontre des pro-Kadha­fi, les exac­tions com­mises contre cer­taines popu­la­tions nos­tal­giques de la période d’avant la guerre civile ren­forcent l’impression d’une envie de ven­geance de la part de cer­tains mili­ciens.

Enfin, la ques­tion de la ges­tion de la manne finan­cière sera à suivre de très près. Plus de 200 mil­liards de dol­lars auraient été pla­cés à l’étranger par Mouam­mar Kadha­fi. A eux seuls, les gou­ver­ne­ments fran­çais, ita­liens, bri­tan­niques et alle­mands auraient sai­si quelque 30 mil­liards de dol­lars. Lorsque ces sommes « revien­dront » en Libye, leur redis­tri­bu­tion sera à suivre de très près.

De même, les reve­nus pétro­liers pro­mettent d’attirer les convoi­tises. Pour Glo­bal Wit­ness, une ONG spé­cia­li­sée dans la lutte contre le pillage des matières pre­mières, la trans­pa­rence dans le sec­teur du pétrole est l’une des clés du futur libyen.

Arnaud Cas­tai­gnet (Sla­teA­frique)