Coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent

Par Manon Legrand /

Dans toute la Bel­gique, des femmes majo­ri­tai­re­ment, cou­tu­rières pro­fes­sion­nelles ou pas­sion­nées de cou­ture, ont sor­ti leur machine à coudre pour répondre à la pénu­rie.

Les appels à la confec­tion de masques se mul­ti­plient : des ini­tia­tives citoyennes, mais aus­si des demandes gou­ver­ne­men­tales. Dans toute la Bel­gique, des femmes majo­ri­tai­re­ment, cou­tu­rières pro­fes­sion­nelles ou pas­sion­nées de cou­ture, ont sor­ti leur machine à coudre pour répondre à la pénu­rie. Une mobi­li­sa­tion col­lec­tive et soli­daire. Une main‑d’œuvre le plus sou­vent gra­tuite pour répondre à des man­que­ments de l’État. Les femmes ont un grand cœur. Mais déve­loppent éga­le­ment une cer­taine ran­cœur.

CC Anestiev/Pixabay

Depuis presque un mois, tout le pays bat au rythme des machines à coudre. Des groupes de soli­da­ri­té ont vu le jour un peu par­tout, de Bas­togne à Nieuw­port, dans la fou­lée de l’arrivée du Covid-19 et de la pénu­rie de masques. Des femmes, en majo­ri­té, de tous âges, cou­tu­rières ama­trices ou pro­fes­sion­nelles, se sont orga­ni­sées, ont sor­ti leur Sin­ger, et piquent et repiquent afin que sortent, de leur salon ou de leur cui­sine trans­for­mée en ate­lier impro­vi­sé, des masques pour pro­té­ger la popu­la­tion, et en prio­ri­té celles et ceux qui sont en pre­mière ligne : soignant·es, caissier·ères, per­son­nel des mai­sons de repos, policier·ères, etc.

Sur Face­book, plu­sieurs groupes sont nés pour réunir les bonnes volon­tés et cen­tra­li­ser les innom­brables demandes de masques. Masque Tis­su – Soli­da­ri­té – Coro­na­vi­rus Bel­gique ras­semble toutes les ini­tia­tives ; #sew­free­masks en est une, lan­cée par deux sty­listes. San­drine Cuzon, res­tau­ra­trice tem­po­rai­re­ment « recon­ver­tie », assure, elle, la logis­tique de #Sew­free­masks et livre les masques aux commerçant·es, pharmacien·nes, policier·ères, per­sonnes sans abri et per­son­nel de pre­mière ligne, de Bruxelles et alen­tour.

San­drine Cuzon raconte : « L’idée est venue aux sty­listes il y a 15 jours, en réac­tion à la pénu­rie de masques. On a aujourd’hui une ving­taine de cou­tu­rières en action, beau­coup de pro­fes­sion­nelles, éga­le­ment des retrai­tées. Cer­taines pro­duisent vingt masques par jour, d’autres trente par semaine, ça varie. On est sub­mer­gées de demandes. » Pour four­nir les masques, San­drine Cuzon ne cesse de cir­cu­ler avec sa voi­ture trans­for­mée en mer­ce­rie mobile. Elle ne se plaint pas de cette « nou­velle vie ». « Je bosse au mini­mum autant qu’avant. C’est la crise, il faut agir. Les masques sont gra­tuits. Nous ne sommes pas une entre­prise, mais une chaîne de soli­da­ri­té », pré­cise-t-elle.

Empowerment et solidarité

Char­lotte s’est aus­si mise à coudre des masques. « Je suis cos­tu­mière et habilleuse de pro­fes­sion, actuel­le­ment en recherche d’emploi. Vu la conjonc­ture, il est impen­sable de retrou­ver un CDD avant un bon moment : notre tra­vail est direc­te­ment lié au spec­tacle vivant, et donc au public ! Je me suis posé très rapi­de­ment la ques­tion de savoir ce que je pou­vais appor­ter à la socié­té avec mon savoir-faire, en sachant que je dois res­ter confi­née chez moi. Dès que j’ai vu dans les médias à quel point nos soi­gnants étaient en pénu­rie de masques, je me suis dit ban­co ! », nous explique-t-elle.

Char­lotte tra­vaille envi­ron 5 heures par jour, 7 jours sur 7. Ses masques sont gra­tuits, pour la plu­part. « Je les offre au per­son­nel soi­gnant. J’en ai aus­si dis­tri­bué à des com­mer­çants qui m’ont gen­ti­ment remer­ciée avec une belle brioche, des fruits ou encore du jam­bon ! Il est vrai que je demande de l’aide en forme de par­ti­ci­pa­tion à ceux qui le peuvent, du tis­su, des élas­tiques… »

D’autres groupes ont orga­ni­sé des appels aux dons ou des col­lectes de tis­su et d’élastique. La plu­part des ini­tia­tives prônent la gra­tui­té. Pour avoir une idée du prix « juste », le groupe Masque Tis­su – Soli­da­ri­té – Coro­na­vi­rus a éta­bli un cal­cul approxi­ma­tif du coût des matières pour faire un masque : 3,5 euros.

« Res­ter utile pen­dant le confi­ne­ment », « res­ter active »« faire sa part » sont les rai­sons les plus sou­vent invo­quées par les femmes qui se lancent dans la confec­tion. Char­lotte témoigne :

« J’ai un sen­ti­ment clai­re­ment posi­tif, c’est de voir la recon­nais­sance, le bon­heur dans les yeux des gens qui voient que cer­taines per­sonnes sou­haitent prendre soin d’eux… On se sent un peu comme une Won­der Woman. »

Chris­tie confie : « La bonne volon­té et l’altruisme se sont déve­lop­pés de façon expo­nen­tielle depuis le début du confi­ne­ment. J’entends conti­nuer tant que ce sera néces­saire. »

Inter­net est deve­nu une com­mu­nau­té vivante et vivi­fiante pour toutes ces confec­tion­neuses du masque. On y pose des tuto­riels, des trucs et astuces sur les réseaux sociaux. On y par­tage ses galères et ses solu­tions. Dif­fi­cile par­fois de s’y retrou­ver entre les modèles de masques. Cer­taines se sont tour­nées vers le modèle du SPF san­té, d’autres pri­vi­lé­gient le modèle du CHU de Gre­noble, ou le coréen… Mais tous ces masques chi­rur­gi­caux « faits mai­son » ont en com­mun de ne pas être les masques FFP2, le modèle offi­ciel­le­ment accep­té dans les hôpi­taux qui filtre des par­ti­cules très petites. Les masques en tis­su sont tou­te­fois essen­tiels pour limi­ter la pro­pa­ga­tion, ils agissent comme une « bar­rière méca­nique » qui aide à endi­guer l’épidémie, comme le rap­pel­lait l’infectiologue Char­lotte Mar­tin sur le pla­teau de la RTBF.

CC Andrea Piacquadio/Pexels

Un appel régional qui passe mal

Toutes les cou­tu­rières avec les­quelles nous avons été en contact témoignent de l’importance de se mobi­li­ser, et d’offrir ses com­pé­tences pour pro­té­ger et prendre soin des autres. Mais plu­sieurs d’entre elles pointent aus­si l’irresponsabilité de l’État. Chris­tie s’indigne : « Nous, les citoyens, nous devons pal­lier l’incompétence de l’État avec nos propres moyens, quand des mil­lions de masques dis­pa­raissent mys­té­rieu­se­ment des stocks, et que les com­mandes urgentes n’arrivent pas pour les soi­gnants… »

Il y a une semaine, un appel a été lan­cé par la Région bruxel­loise pour coudre des masques. « Il y a dix jours, appre­nant que la livrai­son de masques était pro­blé­ma­tique, ma com­pagne, qui tra­vaille en hôpi­tal psy­chia­trique, m’a dit qu’il fal­lait faire quelque chose », explique Emma­nuel Mos­say, res­pon­sable Éco­no­mie cir­cu­laire chez EcoRes. Ni une ni deux, ce « social entre­pre­neur » monte un consor­tium pour lan­cer la pro­duc­tion locale de masques, sou­te­nu par la Région. Dans l’aventure : EcoRes, le MAD, l’Institut Jeanne Tous­saint, Dutra, Urbike et Be Connec­ted. Mais aus­si Tra­vie, une entre­prise de tra­vail adap­té. Tra­vie s’occupe de la pré­dé­coupe des maté­riaux, qui sont ensuite envoyés, via la coopé­ra­tive de cyclo-livrai­son Urbike, auprès d’un réseau de 1.500 béné­voles qui s’occupent de la cou­ture finale. L’objectif est de fabri­quer jusqu’à 100.000 masques de pro­tec­tion. « On avait d’abord ima­gi­né tout pro­duire via Tra­vie, mais les nou­velles mesures n’auraient per­mis qu’une pro­duc­tion limi­tée », pour­suit Emma­nuel Mos­say.

Bar­ba­ra Trachte, secré­taire d’État à la Tran­si­tion éco­no­mique (Eco­lo), défend ce pro­jet dans les colonnes du Soir : « En sou­te­nant cette ini­tia­tive, nous répon­dons aux besoins en termes de masques, mais nous envoyons éga­le­ment un pre­mier signal fort au niveau de la relance éco­no­mique qu’il s’agira de mettre en place dès que la crise sera ter­mi­née, pro­duire loca­le­ment pour des besoins locaux est non seule­ment indis­pen­sable pour l’environnement et l’économie, mais c’est aus­si vital en cas de crise. »

Une relance éco­no­mique, une relo­ca­li­sa­tion… Sur le dos des femmes ? L’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré·es… sauf les cou­tu­rières – on compte 5,6 % d’hommes sur les 1.500 béné­voles, selon les pre­mières esti­ma­tions. Ce der­nier maillon est pour­tant essen­tiel. Anna­belle, cou­tu­rière pro­fes­sion­nelle, s’indigne :

« Pour­quoi ne pas avoir rému­né­ré les cou­tu­rières ? On dirait qu’une fois de plus, on consi­dère notre métier comme un loi­sir du dimanche…

On semble oublier que les cou­tu­rières, comme les soi­gnantes, les cais­sières ou les éboueurs, sont des fonc­tions essen­tielles durant cette crise. Elles sont en train de se don­ner corps et âme pour pro­duire un des outils essen­tiels au recul de la pan­dé­mie. Beau­coup de ces pro­fes­sion­nelles sont pour­tant dans des situa­tions socio-éco­no­miques pré­caires. L’État aurait pu choi­sir de les faire tra­vailler et de les sou­te­nir, ne fût-ce que pour hono­rer leur tra­vail, qui n’est pas acces­soire mais néces­saire. »

Phi­line, étu­diante en cos­tumes de spec­tacle et enga­gée avec son com­pa­gnon dans la fabri­ca­tion de masques depuis l’appel régio­nal, témoigne aus­si : « Je sais que c’est la chose à faire, parce que des gens dehors en ont besoin, et puis on se dit qu’on fait ce qu’on peut en étant enfer­més. Mais je trouve ça extrê­me­ment rageant que ce soit la meilleure solu­tion trou­vée par les gou­ver­ne­ments belges : recou­rir à du tra­vail non qua­li­fié, non payé, sans aucun contrôle sani­taire, après avoir rogné le bud­get de la san­té au fil des ans. C’est outra­geant qu’il n’y ait pas d’argent qui puisse être inves­ti pour recon­ver­tir momen­ta­né­ment une fabrique tex­tile qui pro­dui­rait bien plus et bien plus vite que nous, dans de meilleures condi­tions. »

Emma­nuel Mos­say répond que l’appel à des cou­tu­rières pro­fes­sion­nelles a été envi­sa­gé. Mais mis de côté… pour des « rai­sons logis­tiques ». « Les pro­fes­sion­nelles auraient dû tra­vailler à domi­cile, sans maté­riel adé­quat. Ça aurait deman­dé une grosse logis­tique avec des résul­tats net­te­ment moindres et rapides que le réseau mas­sif de béné­voles… » Son argu­ment est aus­si finan­cier : « Plus le prix est bas, mieux c’est. C’est l’argent de l’État et donc du contri­buable… », sou­ligne-t-il. Mag­gie De Block, qui, comme le révèle Paris Match ce 28 mars, a renon­cé à trois mil­lions de masques FFP2 et dix mil­lions de masques chi­rur­gi­caux qui auraient pu être livrés à la Bel­gique cette semaine, comp­tait-elle sur ce tra­vail gra­tuit ?

Eme­line Orban, secré­taire géné­rale de la pla­te­forme fran­co­phone du volon­ta­riat, tem­père : « Il y a des volon­taires dans d’autres ser­vices publics, comme les CPAS, etc. C’est une période de crise, il faut donc un effort col­lec­tif, ça n’est donc pas le moment d’interpeller main­te­nant. C’est après qu’il fau­dra le faire, et veiller à ce que les appels aux volon­taires ne deviennent pas une habi­tude. »

 Une armée de petites mains

L’effort col­lec­tif est por­té par un grand nombre de per­sonnes. À Liège, un groupe de femmes sans papiers coud des masques. Les détenu·es de plu­sieurs pri­sons du pays, aus­si. Des sty­listes de renom s’y sont mis·es. Et même des ter­ras­siers se sont recon­ver­tis dans le masque, ce que la presse n’a pas man­qué de saluer. Sur les groupes de béné­voles, on essaye de moti­ver les troupes. Par des concours par exemple :  « Tu couds des masques ? ! Mer­ci et bra­vo ! Ce concours est pour toi. Poste une pho­to de toi en com­men­taire de ce post, avec ton masque fait-main et gagne peut-être une enve­loppe spé­ciale cou­ture ». On peut aus­si y lire des mes­sages dignes d’une com­pé­ti­tion spor­tive : « Com­bien de masques as-tu déjà cou­sus ? Tu détiens le record ? À quand les 10.000 ? » Et la com­mu­ni­ca­tion prend par­fois un carac­tère mar­tial : « Rejoi­gnez l’armée des fabri­cants de masques Do It Your­self ! »

Les femmes qui confec­tionnent des masques com­posent une armée de petites mains ultra-effi­caces et géné­reuses. Trop géné­reuses ? Les paroles de femmes mobi­li­sées témoignent des sacri­fices consen­tis par cer­taines dans cet élan soli­daire. D’autant que le confi­ne­ment a déjà bou­le­ver­sé et com­pli­qué leur quo­ti­dien, avec, par exemple, la ges­tion des enfants qui ne vont plus à l’école… « J’utilise mes draps, parce que je n’ai plus de tis­su », écrit l’une d’entre elles. « Encore 50 masques aujourd’hui, même si c’est dif­fi­cile avec mes jumeaux », poste une autre. Une der­nière femme rap­porte l’histoire d’« une pauvre dame pen­sion­née agres­sée sur un groupe Face­book car elle ven­dait 2 euros le masque. Étant pen­sion­née, elle vou­lait juste récu­pé­rer le prix de la matière pre­mière car elle a des petits moyens ; on lui aurait dit qu’alors il ne fal­lait pas les faire. »

Pas évident de dire stop

L’engagement… jusqu’à l’épuisement ? Eme­line Orban explique : « Les femmes qui confec­tionnent les masques le font de leur propre ini­tia­tive. Même si ça peut leur ajou­ter une charge men­tale. Je pense que ça peut faire du bien à cer­taines d’entre elles, mais il y a aus­si un risque que la per­sonne soit prise dans une ten­sion entre « J’ai envie d’aider » et « Je ne pose pas mes limites ». Il faut évi­ter le bur­nout volon­taire… Et ne pas tom­ber dans le piège de vou­loir être la bonne mère, la bonne volon­taire, la bonne tra­vailleuse, etc. » Pour ne pas s’épuiser au front, il n’y a pas de for­mule magique quand on est volon­taire. « Il faut savoir dire stop, dire non. »

Mais com­ment dire non quand on est inci­tée à contri­buer à l’effort natio­nal, et culpa­bi­li­sée de ne pas le faire, de ne pas contri­buer assez ? Quand un patron nous « pro­pose » cette recon­ver­sion tem­po­raire ? Quand on est détenu·e ? Quand on a le sen­ti­ment qu’on « doit » quelque chose à la socié­té, un sen­ti­ment exa­cer­bé lorsque l’accès à des allo­ca­tions sociales est par­fois vus comme un luxe plu­tôt qu’un droit.

Eme­line Orban pré­vient : « Il faut aus­si que les per­sonnes à l’initiative gardent en tête un grand prin­cipe : ne met­tez pas des volon­taires là où vous ne met­triez pas d’employés ! L’organisation doit aus­si pou­voir dire aux volon­taires qu’ils peuvent dire non. » Mais cette pos­si­bi­li­té de « dire non » n’est pas men­tion­née dans la lettre envoyée aux béné­voles de la Région bruxel­loise. En gras dans le texte : « Lorsque vous aurez ter­mi­né de coudre l’ensemble des masques de cette boîte, mer­ci de nous contac­ter. » Et si on n’y arrive pas ?

Emma­nuel Mos­say nous assure que les per­sonnes peuvent appe­ler et dire qu’elles ne pour­ront pas réa­li­ser les objec­tifs deman­dés. Au départ, les béné­voles reçoivent des kits de 50 masques. À réa­li­ser « idéa­le­ment » en une semaine. Les colis sui­vants contiennent le maté­riel pour 200 masques. « On s’est dit que les per­sonnes qui allaient res­ter dans le pro­jet allaient se rôder », jus­ti­fie Emma­nuel Mos­say. Mal­heu­reu­se­ment, le mes­sage ne semble pas être bien pas­sé auprès des béné­voles.

L’une d’entre elles nous explique qu’on lui a deman­dé par télé­phone si elle pou­vait bos­ser 8 heures par jour… Une autre nous fait part que nulle men­tion n’a été faite d’un désis­te­ment pos­sible, d’une limite, quelle qu’elle soit. Cer­taines sont inquiètes : « On m’a dit de ne pas rap­pe­ler car les lignes sont satu­rées. On m’a expli­qué que je devrai signer un docu­ment à la livrai­son de la pre­mière boîte, sans m’en dire plus sur sa nature. Mais au fond, je ne sais pas com­bien de boîtes on me deman­de­ra d’assurer, ni pour com­bien de temps je suis enga­gée dans le tra­vail béné­vole. »

Une ges­tion humaine « déplo­rable », selon Rebec­ca (nom d’emprunt), et qui décou­rage des femmes : « Je ter­mine gen­ti­ment les masques qui m’ont été envoyés et puis je retour­ne­rai à ma pre­mière démarche, à savoir coudre des masques avec mon petit stock de tis­su pour toute per­sonne qui me le deman­de­ra. Ça m’apprendra à faire confiance aux ins­ti­tu­tions, moi qui suis plu­tôt habi­tuée aux petites ini­tia­tives citoyennes. »

Compter ses heures et demander des comptes à l’État

Pour ne pas « oublier » tout ce « tra­vail gra­tuit » une fois la « crise pas­sée », Anna­belle sug­gère que les cou­tu­rières comptent, non plus leurs masques, mais leurs heures, via le hashag #jecomp­te­me­sheures. « Ces femmes tra­vaillent sans contrat, sans rétri­bu­tion. Elles ne sont pas assu­rées : si elles ont un acci­dent, elles ne sont pas cou­vertes. Il n’y aura pas de coti­sa­tions, ces heures tra­vaillées ne comp­te­ront pas. Et si elles-mêmes ne comptent pas les heures, qui le fera ?

En comp­tant les heures, ce sera une manière de cal­cu­ler à la louche le cadeau fait par les tra­vailleuses béné­voles à l’État, qui paye des com­mandes pas­sées à la Chine ou à la Tur­quie mais n’hésite pas à exploi­ter la main‑d’œuvre locale. » Locale… et mas­si­ve­ment fémi­nine.

Si l’idée de comp­ter ses heures n’a pas récol­té beau­coup de suc­cès – au nom de la soli­da­ri­té et de l’urgence –, de nom­breuses femmes qui ont témoi­gné pour axelle entendent bien deman­der des comptes à l’État après cette crise. « Certes, c’est beau, cet élan de soli­da­ri­té natio­nale, voir toutes les per­sonnes confi­nées qui cousent pour sau­ver des vies, s’arrêtent à 20h pour applau­dir le per­son­nel médi­cal et les « pre­mières lignes ». Mais c’est insul­tant que ce soit à la popu­la­tion de venir net­toyer les dégâts des diri­geants inca­pables de s’organiser. Ça me met aus­si mal à l’aise de voir les hôpi­taux deman­der aux gens des dons pour pou­voir fonc­tion­ner ! », s’insurge Phi­line.

Un révélateur d’injustices

La machine à coudre n’est donc pas seule­ment le « nou­veau sym­bole de la soli­da­ri­té ». Elle est aus­si le révé­la­teur d’injustices et d’un sys­tème grip­pé. « Les infra­struc­tures ne sup­portent pas la crise sani­taire mon­diale que 1 % de la popu­la­tion pense soi­gner à coup de mil­liards d’euros. Je ne me réjouis pas du désordre et des morts, je me réjouis de voir nos diri­geants se rendre compte de leurs erreurs », témoigne Marie (nom d’emprunt), cou­tu­rière à l’Opéra de Paris. Elle consacre aus­si son quo­ti­dien à la confec­tion de masques.

Pour elle, cette pan­dé­mie met aus­si en lumière la néces­si­té des métiers déva­lo­ri­sés, y com­pris la cou­ture : « Ils [nos dirigeant·es, ndlr] n’ont pas de quoi nous nour­rir, ni de quoi nous soi­gner. Mais ils ont de l’argent. Ce n’est pas l’argent qui bosse, ce sont des corps. Et s’il n’y a plus d’argent, il res­te­ra les corps, des femmes et des hommes pour nour­rir et soi­gner. Je me réjouis de pou­voir faire de mes mains des masques en tis­su, bien­tôt en rideau de douche ou en tor­chon. La cou­ture n’est plus un luxe, ou l’activité du dimanche… C’est une néces­si­té dans les foyers, dans l’art, et aujourd’hui dans les hôpi­taux, plus que jamais. »

Les couturier·ères, ouvrier·ères tex­tiles, comme toutes les autres « petites mains » du soin ou de la confec­tion – des métiers néces­saires, invi­si­bi­li­sés hier et applau­dis aujourd’hui – auront plus que jamais le droit de deman­der des comptes. Anna­belle insiste : « En tenant des registres, com­bien d’hommes, de femmes, de pros, d’amateurs, com­bien de jours, com­bien d’accidents de tra­vail, etc., ce sera pos­sible d’étudier le phé­no­mène. Pour un socio­logue ou his­to­rien, sans ces don­nées, je crains que ce soit tout bon­ne­ment éva­po­ré, qu’on oublie, comme si ça n’avait pas exis­té ou que ça n’avait été qu’un détail dans l’histoire de la pan­dé­mie. »

Un détour his­to­rique peut nous éclai­rer. Joseph Joffre, offi­cier géné­ral fran­çais de la Pre­mière Guerre mon­diale, avait lan­cé sous forme de bou­tade, en 1915 :

« Si les femmes qui tra­vaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés per­draient la guerre ! »

Il annon­çait sans le savoir la grande grève menée par les « muni­tion­nettes » – près de 500.000 femmes tra­vaillant dans les usines d’armement – et par les « midi­nettes » (le nom qu’on don­nait aux cou­tu­rières) en 1917 ; cette « avant-garde pro­lé­ta­rienne oubliée du pro­lé­ta­riat » récla­mait de meilleures condi­tions de tra­vail et de salaire. Si l’on veut filer la méta­phore mar­tiale d’une « guerre » contre le virus, ima­gi­nez un ins­tant aujourd’hui que toutes les per­sonnes mobi­li­sées dans la confec­tion de masques – et plus glo­ba­le­ment toutes les héroïnes mas­quées, au front, pour lut­ter contre cette pan­dé­mie – cessent, pen­dant vingt minutes, leurs acti­vi­tés ?

 

Mer­ci à Anna­belle qui a gran­de­ment contri­bué à cet article et à toutes les femmes qui ont accep­té de témoi­gner.