Nestlé est à nouveau dans le viseur

Le documentaire «Bottled Life», démontre la manière dont Nestlé «transforme de l’eau en or». Le géant de Vevey accepte enfin de prendre position.

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Par Ariane Gigon

Les pro­chains ren­dez-vous de Nest­lé avec l’actualité risquent de se trans­for­mer en « mal­en­con­treux hasards » déga­geant une image peu relui­sante. Mar­di s’ouvre, à Lau­sanne, le pro­cès contre le géant ali­men­taire et la socié­té de sur­veillance Secu­ri­tas, pour espion­nage à l’encontre du mou­ve­ment Attac. Le 28 jan­vier au WEF de Davos, Peter Bra­beck, pré­sident de Nest­lé, est invi­té à s’exprimer sur le thème de l’eau dans une dis­cus­sion sur la pénu­rie d’or bleu dans le monde. Or, ce dimanche, un docu­men­taire suisse pré­sen­té aux Jour­nées ciné­ma­to­gra­phiques de Soleure mon­tre­ra com­ment Nest­lé contri­bue à assé­cher des sources d’eau potable dans le monde pour com­mer­cia­li­ser une eau en bou­teille incon­nue en Suisse, « Pure Life ». D’où le titre du docu­men­taire « Bot­tled Life » (« La vie en bou­teille », ou plu­tôt « La vie enbou­teillée »?) réa­li­sé par le cinéaste Urs Schnell et le jour­na­liste Res Geh­ri­ger.

Quand Nest­lé subit des cri­tiques, c’est pour le lait en poudre, le cho­co­lat, le cacao ou sa sur­veillance d’organisations cri­tiques. On n’avait pas encore enten­du par­ler de l’eau. Qu’est-ce qui vous a mis sur cette piste ?
Urs Schnell : Je vou­lais me pen­cher sur la thé­ma­tique de l’eau, un bien qui est beau­coup plus impor­tant que le pétrole, quand, en 2006, j’ai enten­du par­ler des mou­ve­ments de citoyens aux Etats-Unis contre Nest­lé. On n’avait presque jamais par­lé, en Europe, de résis­tance amé­ri­caine à un groupe dont de nom­breux Suisses sont si fiers. J’ai décou­vert que Nest­lé réa­li­sait près de dix mil­liards de chiffre d’affaires dans le monde avec l’eau en bou­teille et que leur nou­velle marque, « Pure Life », déve­lop­pée en 1997, était dis­tri­buée dans quelque 30 pays, sur­tout dans les pays du Sud où l’eau potable est un bien rare. Mais « Pure Life » n’est évi­dem­ment pas gra­tuite…

Mais dans plu­sieurs Etats amé­ri­cains, dont le Michi­gan, le Colo­ra­do, le Maine, les habi­tants se battent contre Nest­lé, qui y a ache­té de grandes sur­faces de ter­rains et pompe de l’eau dans dif­fé­rentes sources – contrai­re­ment à l’eau de ses autres marques comme Vit­tel, Per­rier ou San Pel­le­gri­no, qui pro­viennent d’une source unique – avant de la mettre en bou­teille et de la vendre, dans le cas de la « Poland Spring », comme « eau de source », selon un accord obte­nu en 2003. Pos­sé­dant la matière pre­mière, le groupe fait des pro­fits miro­bo­lants avec la mise en bou­teille d’une eau enri­chie d’une recette de sels miné­raux dont elle a le secret de fabri­ca­tion. Par­tout dans le monde, au Bré­sil, au Pakis­tan, au Nige­ria notam­ment, Nest­lé essaie d’acheter les ter­rains avec les sources, ou d’autres entre­prises en pos­ses­sion de droits, pour exploi­ter de l’eau…

Vous dites que les mes­sages publi­ci­taires sont très effi­caces…
Le suc­cès repose sur une stra­té­gie qu’il faut bien qua­li­fier de brillante : tout le dis­cours « life style », déve­lop­pé par Per­rier puis repris – en même temps que la marque – par Nest­lé dans les années 90, en l’enrichissant d’arguments hygié­niques du type « il faut boire tant de litres d’eau par jour », ont fait chu­ter aux Etats-Unis la consom­ma­tion de bois­sons sucrées et lit­té­ra­le­ment fait explo­ser les ventes de bou­teilles d’eau. En 2008, en revanche, une baisse est inter­ve­nue, pro­ba­ble­ment en rai­son des mou­ve­ments citoyens qui ont fini par obte­nir quelques suc­cès.

Les autres groupes de bois­sons, comme Pep­si ou Coca-Cola, pra­tiquent-ils dif­fé­rem­ment ?

Nest­lé a été plus malin que Coca-Cola et Pep­si, qui eux mettent en bou­teille l’eau sor­tant des robi­nets. Nest­lé pos­sède les sources ! Or, il y a déjà pénu­rie d’eau dans plus de vingt Etats amé­ri­cains. En déte­nant la matière pre­mière, Nest­lé est par­fai­te­ment équi­pé pour l’avenir. Les trans­ports aux Etats-Unis couvrent déjà de longues dis­tances. Nest­lé exporte aus­si « Pure Life » du Pakis­tan – qui était le mar­ché test et où la nappe phréa­tique a déjà dimi­nué – vers l’Afghanistan.

Nest­lé a refu­sé de vous répondre et d’ouvrir ses usines à vos équipes de tour­nage. Avez-vous aus­si subi des pres­sions ?

Les prises de vue n’ont pas été faciles. Dans le Maine, une agence de rela­tions publiques a joué au chat et à la sou­ris avec nous. Le jour­na­liste Res Geh­ri­ger a été ennuyé au Pakis­tan. Mais cer­tains com­men­taires en Suisse alé­ma­nique nous accusent aus­si de vou­loir « des­cendre » Nest­lé. D’autres pensent que nous avons été trop gen­tils, pas assez « Michael Moore ». Notre but n’était pas de cri­ti­quer pour cri­ti­quer, nous vou­lions connaître les rai­sons d’un suc­cès aus­si phé­no­mé­nal.

Tout le dis­cours du groupe sur les « valeurs par­ta­gées », la res­pon­sa­bi­li­té sociale et le res­pect de l’environnement, ce n’est que du vent ?

Cela ne cor­res­pond en tout cas pas, dans les cas où nous avons enquê­té, à la réa­li­té.

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La réac­tion de Nest­lé

Le ser­vice de com­mu­ni­ca­tion de Nest­lé a répon­du par écrit à nos ques­tions :
« Nest­lé n’utilise que 0,005% des pré­lè­ve­ments mon­diaux d’eau douce et Nest­lé Waters seule­ment 0,0009%. Il n’est pas dans l’intérêt de nos
acti­vi­tés à long terme de mal gérer les res­sources en eau que nous exploi­tons et nous nous sommes enga­gés à gérer ces res­sources de manière res­pon­sable. Notre sec­teur eaux embou­teillées n’est pas en concur­rence avec les appro­vi­sion­ne­ments en eau publics, la prin­ci­pale source d’eau potable pour toute popu­la­tion.

L’eau Nest­lé « Pure Life » a d’abord été lan­cée au Pakis­tan en 1998 en tant que bois­son à prix abor­dable s’adressant aux familles à reve­nu moyen à la recherche d’une eau saine.

Il nous arrive par­fois d’acheter des ter­rains lorsque nous pen­sons que c’est la seule façon d’atteindre nos objec­tifs de pré­ser­ver la qua­li­té ori­gi­nelle de la res­source de toute pol­lu­tion exté­rieure, à condi­tion que l’acquisition soit pos­sible. Nous payons tou­jours une taxe aux col­lec­ti­vi­tés locales direc­te­ment en fonc­tion des quan­ti­tés pré­le­vées.

Nest­lé est un lea­der recon­nu dans le débat visant à réta­blir la balance entre le pré­lè­ve­ment d’eau et la dis­po­ni­bi­li­té d’eau de sources natu­relle. Nest­lé est, entre autres, membre fon­da­teur du CEO WATER MANDATE (CWM) du Pacte Mon­dial des Nations Unies depuis juillet 2007.

Nous avons déci­dé de ne pas par­ti­ci­per à « Bot­tled Life », car nous avions la forte impres­sion que le film serait uni­la­té­ral et ne repré­sen­te­rait pas la socié­té et ses col­la­bo­ra­teurs de manière équi­table. Nest­lé reste ouverte à une par­ti­ci­pa­tion à des dis­cus­sions et à des pro­jets où les deux par­ties ont une chance égale de pré­sen­ter leur point de vue. Ce que nous savons du film confirme notre impres­sion ini­tiale.

AG

Cri­tique : L’histoire de l’arroseur arro­sé

Nest­lé est désor­mais le lea­der mon­dial du com­merce de l’eau en bou­teille. Le pré­cieux liquide repré­sente aujourd’hui envi­ron 10% du chiffre d’affaire de la firme et génère plus de 650 mil­lions de francs de béné­fices. Peter Bra­beck, direc­teur géné­ral de la mul­ti­na­tio­nale hel­vé­tique, en a fait son che­val de bataille. Et uti­lise ce pro­duit pour van­ter la res­pon­sa­bi­li­té sociale et envi­ron­ne­men­tale de la firme. Qu’en est-il ? Nest­lé, qui détient plus de 70 marques, mène-t-elle vrai­ment une poli­tique éthique ? Tel est le point de départ de l’enquête menée par le réa­li­sa­teur Urs Schnell et le jour­na­liste Res Geh­ri­ger dans « Bot­tled life ». Ils nous emmènent de l’Ethiopie au Pakis­tan, en pas­sant par le ­Nige­ria et les Etats-Unis. Après une entrée en matière un peu pous­sive, le film s’avère vite cap­ti­vant. A voir dans les salles obs­cures du pays à par­tir de mer­cre­di.

C’est au Pakis­tan que les consé­quences des pra­tiques de Nest­lé s’avèrent les plus pro­blé­ma­tiques. Près de Lahore, la fabrique de Shei­ku­pu­ra pompe des mil­lions de litres d’eau de la nappe phréa­tique pour sa marque, très en vue, « Pure life », des­ti­née aux classes moyennes et hautes de la capi­tale. Mais voi­là, depuis l’installation de l’usine, le vil­lage voi­sin a vu le niveau de ses puits bais­ser dras­ti­que­ment. Au point que l’eau pré­le­vée par ses habi­tants est deve­nue le plus sou­vent impropre à la consom­ma­tion, cau­sant mala­dies et semant la mort chez les enfants. Les vil­la­geois, qui ne peuvent d’ailleurs se payer le luxe d’acheter de l’eau en bou­teille, ont déci­dé de réagir en adres­sant une péti­tion à l’intention de Nest­lé. Leur demande : l’installation d’une conduite d’eau depuis l’usine pour ali­men­ter le vil­lage. Ou à défaut le forage d’un puit.

La firme hel­vé­tique a tout sim­ple­ment refu­sé. Pen­dant ce temps, la petite bour­geoi­sie de Lahore pro­fite de l’image soi­gnée de l’eau « Pure Life », conquise par un mar­ke­ting omni­pré­sent : « Pour beau­coup de jeunes, c’est deve­nu la mode d’avoir une bou­teille « Pure Life » à la main. Ça leur donne un sta­tut social. On se pro­file ain­si comme une per­sonne moderne, sou­cieuse de sa san­té. Une manière d’adhérer à la jet-set pakis­ta­naise », ana­lyse Ehsan ul Haque, pro­fes­seur en mar­ke­ting à l’université.

Même stra­té­gie aux Etats-Unis où Nest­lé a ache­té la marque « Poland Spring », l’eau en bou­teille la plus bue dans le pays. Spon­sor offi­ciel du mara­thon de New York où le breu­vage inco­lore à l’étiquette verte est dis­tri­bué gra­tui­te­ment aux cou­reurs. Cette eau est pui­sée à l’extrême nord de la côte est, dans l’Etat du Maine, où Nest­lé a ache­té de nom­breux ter­rains. Coût de l’opération pour la firme : le prix du ter­rain et les impôts sur la pro­prié­té du sol. L’eau est gra­tuite. « Pour­tant, cha­cune des car­gai­sons des camions citernes sor­tant de l’usine rap­por­te­ra 50 000 dol­lars à Nest­lé une fois ven­due sur les éta­lages des maga­sins », assure la voix off.

Fati­gués du bal inces­sant des camions et pré­oc­cu­pés par l’impact de ce pré­lè­ve­ment sur l’environnement, les nappes et les lacs, de nom­breux habi­tants sont entrés en résis­tance. Une lutte menée prin­ci­pa­le­ment par des femmes. « L’eau est un bien fon­da­men­tal, pas une mar­chan­dise. C’est pour­quoi nous nous sommes unis avec des amis et voi­sins. Nous vou­lons empê­cher Nest­lé de débar­quer ici pour pom­per l’eau à tout va », explique à la camé­ra Denise Car­pen­ter, assis­tante médi­cale et agri­cul­trice, à New­field. Une bataille qui s’avèrera ardue. Deux vic­toires his­to­riques seront pour­tant au ren­dez-vous pour les oppo­sants. Et le docu­men­taire de conclure : « A qui appar­tient l’eau sur notre pla­nète ? »

Chris­tophe Koess­ler

Source : Le cour­rier

Sor­tie du film : 25 jan­vier en Suisse romande, 26 jan­vier en Suisse alé­ma­nique

site offi­ciel

http://www.bottledlifefilm.com