Nicaragua : Cargill, dans les entrailles du monstre

Cargill a reçu des plaintes dans plusieurs pays pour violation des droits humains et environnementaux. C’est la première fois que l’entreprise doit faire face à une plainte de cette importance au Nicaragua.

Les pra­tiques des mul­ti­na­tio­nales dans les pays du Sud sont sou­vent peu relui­santes. Dial a déjà publié des textes dénon­çant par exemple les agis­se­ments des entre­prises minières [Voir DIAL 3088 — « [PÉROU — Une mine englou­tit une ville » et DIAL 3089 — « COSTA RICA — Le vert ou l’or ? ».]] et des com­pa­gnies de bateaux de croi­sière [Voir DIAL 3101 — « [NICARAGUA — Vivre et tra­vailler sur les navires de croi­sière du tou­risme inter­na­tio­nal, pre­mière par­tie » et DIAL 3104 — « NICARAGUA — Vivre et tra­vailler sur les navires de croi­sière du tou­risme inter­na­tio­nal, deuxième par­tie ».]]. En voi­ci un sur l’un des géants mon­diaux de l’agro-alimentaire, Car­gill. Cet article de William Grig­sby Ver­ga­ra [Voir, du même, DIAL 3158 — « [NICARAGUA — « Il ne fait pas de doute que le FSLN rem­por­te­ra la pré­si­den­tielle et nous espé­rons obte­nir la majo­ri­té qua­li­fiée au Par­le­ment ».]], jour­na­liste et direc­teur de la radio La Pri­merí­si­ma a été publié dans le numé­ro 338 de la revue Envío (mai 2010).

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Depuis dix ans, opère au Nica­ra­gua un monstre du com­merce agro-ali­men­taire. Sa tête est invi­sible. Ses ten­ta­cules détruisent les droits des tra­vailleurs qui tra­vaillent à la sueur de leur front dans ses usines. Nom : Car­gill : âge : 145 ans, siège cen­tral : Min­nea­po­lis. Ernes­to, un nica­ra­guayen, a connu ses entrailles.

Car­gill est une mul­ti­na­tio­nale pri­vée qui a gran­di déme­su­ré­ment jusqu’à se trans­for­mer en une des plus impor­tantes socié­tés des États-Unis au niveau mon­dial par le volume de ses gains. Ses acti­vi­tés com­prennent l’achat, la vente, la fabri­ca­tion et la dis­tri­bu­tion de grains et d’autres pro­duits agri­coles, la culture et la vente d’aliments pour le bétail et les volailles et la vente d’ingrédients pour l’industrie phar­ma­ceu­tique.

Le géant invi­sible

Pour avoir une petite idée des dimen­sions de ce monstre, nous pou­vons exa­mi­ner quelques-uns de ses « records » mon­diaux : pour l’année fis­cale 2009, Car­gill a gagné 3,33 mil­liards de dol­lars, 16% de moins que le record de 3,95 mil­liards de dol­lars en 2008. Le chiffre d’affaire en 2009 était de 116,6 mil­liards de dol­lars. Selon Greg Page, pré­sident et direc­teur exé­cu­tif de Car­gill, « l’année (2009) s’est divi­sée eu deux moi­tiés. Car­gill a pré­sen­té des résul­tats records jusqu’à décembre (2008). Dans la seconde moi­tié de 2009, le chiffre d’affaire a bais­sé consi­dé­ra­ble­ment au moment où l’économie mon­diale s’est contrac­tée pour la pre­mière fois depuis 60 ans. Mais fina­le­ment en termes de résul­tats, elle est au deuxième rang des 145 années d’histoire de la com­pa­gnie ».

Car­gill est res­pon­sable de 25% de toute l’exportation de grain des États-Unis. Il four­nit 22% de la viande consom­mée sur le mar­ché des États-Unis. Il emploie plus de 158 000 tra­vailleurs directs dans 1 100 endroits répar­tis dans 66 pays. C’est le plus gros expor­ta­teur de pro­duits agri­coles en Argen­tine et le plus grand pro­duc­teur de volailles en Thaï­lande. Avez-vous goû­té les nug­gets de pou­let, de McDonald’s ? Tous les œufs d’où sont sor­tis ces pou­lets et qui furent uti­li­sés dans les McDonald’s des États-Unis sont pas­sés par les usines de Car­gill.

« Le géant invi­sible de l’agroalimentaire », comme l’a bap­ti­sé l’économiste et théo­lo­gien cana­dien Brews­ter Kneen [[Voir Brews­ter Kneen, Invi­sible Giant : Car­gill and Its Trans­na­tio­nal Stra­te­gies, 2º éd., Londres & Ster­ling, VA, Plu­to Press, [1995] 2002, x‑222 p. Du même auteur, on peut lire en fran­çais : Les Ali­ments tra­fi­qués : les des­sous de la bio­tech­no­lo­gie, tra­duit par Gene­viève Bou­lan­ger et Fran­çoise Forest, Mont­réal, Éco­so­cié­té, 2000, 251 p. – note DIAL.]], est arri­vé au Nica­ra­gua il y a dix ans et a déjà fait des ravages. Son pou­voir des­truc­teur a atteint un citoyen nica­ra­guayen dont nous ne cite­rons pas le véri­table nom pour des rai­sons de sécu­ri­té. Nous l’appellerons Ernes­to.

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Com­ment trans­for­mer des acci­dents graves en « pre­miers secours »

Ernes­to a sur­vé­cu à l’exploitation et aux intrigues de Car­gill. Mais son pas­sage par les entrailles du monstre l’a mar­qué pro­fon­dé­ment au point de se déci­der à enga­ger des pour­suites au niveau du droit du tra­vail et au niveau pénal.

Pen­dant trois ans, Ernes­to a tra­vaillé comme res­pon­sable de la Sécu­ri­té indus­trielle et la San­té du tra­vail à Car­gill avec entre autres la res­pon­sa­bi­li­té d’informer direc­te­ment le direc­teur du pays de l’Unité com­mer­ciale de nutri­tion ani­male de l’entreprise.

Car­gill a eu comme ligne direc­trice au niveau mon­dial une poli­tique d’entreprise tou­chant à l’environnement, la sécu­ri­té et la san­té et connue par ses sigles en anglais comme EHS (Envi­ron­ment — Health — Safe­ty). Comme ther­mo­mètre pour mesu­rer cette poli­tique dans chaque uni­té com­mer­ciale de chaque pays, Car­gill cal­cule les heures sans acci­dent de temps per­du (acci­dents qui reçoivent des indem­ni­tés de la Sécu­ri­té sociale). Car­gill mesure aus­si la non occur­rence des mala­dies du tra­vail (qui sont prises en compte par la Sécu­ri­té sociale de chaque pays).

Cette échelle de mesures s’applique aus­si bien aux employés qu’aux per­son­nels des entre­prises qui font de la sous-trai­tance. Quand arrive un acci­dent qui implique une perte de temps ou quand se pré­sente une mala­die du tra­vail diag­nos­ti­quée par le sys­tème de Sécu­ri­té sociale, il se crée toute une para­noïa dans l’organisation et une espèce de chasse aux sor­cières pour trou­ver le cou­pable se déchaîne.

L’idée, nous raconte Ernes­to, est de « cacher le soleil avec son doigt », d’éviter que l’accidenté ne relève du sys­tème de Sécu­ri­té sociale pour que l’entreprise ne paie pas les frais cor­res­pon­dants. Alors, au lieu d’un « acci­dent de temps per­du », ce qui arrive est clas­sé selon la nomen­cla­ture géné­rale de Car­gill comme « pre­mier secours », un acci­dent « léger et sans arrêt de tra­vail » et l’employé est repla­cé, « avec son consen­te­ment » et avec un docu­ment signé, dans un poste de tra­vail où il pour­ra tra­vailler sans être gêné par la par­tie bles­sée de son corps.

Car­gill, entre­prise trans­na­tio­nale, experte dans ce type de manœuvres, est pré­sente et agit ain­si au Gua­te­ma­la, au Cos­ta Rica, au Nica­ra­gua et au Hon­du­ras, pays de notre région vul­né­rable. Dans les ins­tal­la­tions de Car­gill dans ces quatre pays, il y a un méde­cin atti­tré (un employé direct de l’entreprise ou quelqu’un en sous-trai­tance bien rému­né­ré) qui, sans scru­pules, est char­gé en per­ma­nence d’éviter que les acci­dents du tra­vail ne soient décla­rés à la Sécu­ri­té sociale. On évite ain­si que l’accident n’apparaisse dans les sta­tis­tiques de la mai­son mère de Min­nea­po­lis. Ain­si les usines accu­mulent des mil­lions d’heures sans acci­dent que les direc­teurs exhibent ensuite avec orgueil en grosses lettres à l’entrée de leurs entre­prises.

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Rai­son sociale : Tip Top

Du point de vue légal, Car­gill n’existe pas dans notre pays. Sa rai­son sociale au Nica­ra­gua est : Tip Top Indus­trial S.A. Dans le sec­teur de la nutri­tion ani­male, sec­teur où Ernes­to a tra­vaillé comme méde­cin, Car­gill uti­lise la marque d’un autre monstre mon­dial des ali­ments, la suis­sesse Nest­lé, pro­prié­taire de la marque Puri­na bien pla­cée dans l’imaginaire popu­laire nica­ra­guayen. Cette marque n’est pas de Car­gill, mais Car­gill paye des droits pour l’utiliser. Car­gill a tel­le­ment d’argent qu’il se paye le luxe d’acheter des marques de socié­tés déjà connues et bien posi­tion­nées dans le public et qui depuis long­temps existent sur le mar­ché, atti­rant ain­si une gamme très large de consom­ma­teurs.

Les trans­na­tio­nales ont des « têtes » invi­sibles, mais elles ont des ser­vices com­mer­ciaux et des marques indé­pen­dantes et recon­nais­sables entre elles. Le sec­teur com­mer­cial de nutri­tion ani­male de Car­gill a, au Nica­ra­gua, la même rai­son sociale que Tip Top Indus­trial, mais dans la hié­rar­chie mon­diale de Car­gill, c’est quelque chose de dif­fé­rent du sec­teur de la nutri­tion humaine. Cela signi­fie que la pro­duc­tion et la vente de pou­lets est un com­merce dif­fé­rent de la vente de concen­trés pour la consom­ma­tion ani­male.

Les marques de Car­gill en Amé­rique cen­trale sont : Puri­na, Pol­los Tip Top [Pou­lets Tip Top] et Cain­sa (au Nica­ra­gua), Cin­ta Azul [Ruban bleu] (au Cos­ta Rica), Pol­lo Nor­teño [Pou­let du Nord] et ALCON (au Hon­du­ras), Dog­gie et Gati (dans toute l’Amérique cen­trale). Et Bio­ca­ma­ro­ni­na (au Nica­ra­gua, au Hon­du­ras et au Gua­te­ma­la). Car­gill est l’un des prin­ci­paux four­nis­seurs, sinon le prin­ci­pal, d’aliments pour les éle­vages de cre­vettes ; il les exporte, depuis l’Amérique cen­trale, en Europe et aux États Unis.

Face à des syn­di­cats com­plices

Ernes­to est arri­vé à Car­gill avec une cer­taine ingé­nui­té pour bien­tôt se rendre compte des pro­cé­dés dis­cu­tables et de l’arbitraire avec les­quels agit l’entreprise. Il recon­naît que sa pre­mière réac­tion devant les preuves de telles actions fut de démis­sion­ner pour n’être pas témoin ni com­plice des injus­tices qui se com­met­taient. Il déci­da cepen­dant de dégai­ner l’épée contre le dra­gon et de lut­ter pour éteindre le feu de ses gueules. Il pré­fé­ra affron­ter le monstre de l’intérieur, le défier, le coin­cer pour que les choses ne conti­nuent pas de la même manière.

Dans l’usine d’aliments équi­li­brés où opèrent 88 tra­vailleurs directs, Ernes­to, psy­chiatre de pro­fes­sion, diplô­mé de la UNAN-Mana­gua en 2007 – la même année où il com­men­ça à tra­vailler à Car­gill – remar­qua que, quand un tra­vailleur avait un acci­dent et était bles­sé, les syn­di­cats de Car­gill, non seule­ment ne fai­saient rien, mais contri­buaient à le dépla­cer pour élu­der le pro­blème.

S’il existe des marion­nettes au ser­vice de Car­gill – dit-il – ce sont sans aucun doute ses syn­di­cats : « ven­dus, traîtres et com­plices des gros bon­nets de l’entreprise. J’ai vou­lu faire ce qu’il fal­lait et don­ner aux per­sonnes qui ont eu des acci­dents leur droit aux indem­ni­tés, mais on a com­men­cé à appli­quer contre moi des mesures de répres­sion pour m’empêcher de conti­nuer ».

Ceux qui font les tra­vaux les plus durs

Pour qu’à Car­gill tout fonc­tionne à la per­fec­tion et pour que le monstre puisse se mou­voir avec sou­plesse, la socié­té applique une méthode que le capi­ta­lisme sau­vage a déjà ren­due habi­tuelle : l’externalisation [[« Exter­na­li­ser », c’est confier à une socié­té sans lien juri­dique avec le don­neur d’ordre l’embauche de per­son­nel pour exé­cu­ter une tâche. Il s’agit d’une pra­tique très cou­rante pour don­ner à des « tiers » – d’où le mot espa­gnol de « ter­ce­ri­za­ción », tra­duit ici par « exter­na­li­sa­tion » – la res­pon­sa­bi­li­té d’embaucher du per­son­nel qui va tra­vailler pour Car­gill. Autre­ment dit, les tra­vailleurs vont exé­cu­ter des tâches pour quelqu’un qui n’est pas leur employeur. Cela dilue la res­pon­sa­bi­li­té en cas d’accident, sur­tout si ces tiers que l’auteur nomme « contra­tis­tas » (contrac­tuels) sous-traitent auprès de « sub-contra­tis­tas » – NdT.]]. On sous-traite les ser­vices les plus à risque et les plus pénibles de l’entreprise. On main­tient ain­si un sys­tème qui devient le fouet qu’emploient les trans­na­tio­nales pour main­te­nir en haleine les esclaves modernes du XXIe siècle.

L’idée est de faire plus avec moins ; on le fait avec ce qu’on appelle les contrats et les sous-contrats. Les entre­prises qui embauchent ont sous leur com­man­de­ment une série de sous-trai­tants qui, à leur tour, embauchent et sous-traitent. Car­gill uti­lise l’entreprise avec laquelle il a fait un contrat comme inter­mé­diaire pour répri­mer le sous-trai­tant et vio­ler ses droits. Et quand sur­git un quel­conque pro­blème avec le sous-trai­tant, la res­pon­sa­bi­li­té retombe sur l’entreprise qui l’a embau­ché et Car­gill s’en lave roya­le­ment les mains.

Les per­son­nels des entre­prises en sous-trai­tance sont ceux qui font les tra­vaux les plus dan­ge­reux. Ce sont les employés de Car­gill qui meurent chaque année dans le monde entier parce qu’ils tra­vaillent sans aucune sécu­ri­té. Ce sont ceux qui élaguent les arbres, net­toient les toi­lettes, sou­lèvent des sacs lourds… Ils effec­tuent tous les tra­vaux où il y a la plus grande pro­ba­bi­li­té d’un acci­dent grave ou mor­tel. Ils tra­vaillent sur les écha­fau­dages, dans les silos et les machi­ne­ries où il est facile de se bles­ser. Ce sont ceux qui tra­vaillent dans leur propre pays comme tra­vaillent les immi­grés hors de leur pays : avec des salaires moindres et sans aucun droit. Ce sont ceux qui meurent dans l’anonymat, ceux qui n’ont pas de vacances, ceux qui ne touchent que la moi­tié des étrennes.

Pen­dant ce temps, dort à l’Assemblée natio­nale du Nica­ra­gua, un avant-pro­jet de loi qui attend que quelqu’un le réveille. La « Loi régu­la­trice de la sous-trai­tance et de l’externalisation de l’emploi » n’est pas encore appli­quée par le minis­tère du tra­vail (MITRAB) dans aucune des entre­prises qui opèrent au Nica­ra­gua.

Les per­son­nels des entre­prises en sous-trai­tance n’ont même pas le droit de man­ger à la can­tine de l’entreprise. Ce sont les pauvres. « Et qui sont les pauvres ? Ceux pour qui rien n’est acquis dans la vie, ceux pour qui vivre est la tâche pri­mor­diale et pour qui la proxi­mi­té d’une mort indigne fait par­tie de leur culture. Les pauvres sont ceux qui meurent avant l’heure », dit Ernes­to rap­pe­lant des idées du théo­lo­gien sal­va­do­rien Jon Sobri­no.

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« Repré­sailles dégui­sées pour que je m’en aille »

Les tra­vailleurs de la sec­tion « Nutri­tion humaine » de l’entreprise au Nica­ra­gua sont envi­ron 1300, employés directs et indi­rects. La majo­ri­té tra­vaille au kilo­mètre 17 de la route qui va à Masaya. C’est là qu’Ernesto a dû déve­lop­per une stra­té­gie pour faire face à Car­gill. Quelques mois après son arri­vée, on vou­lait déjà qu’il démis­sionne à cause de la manière « trop juste » avec laquelle il essayait de trai­ter digne­ment les employés.

Quand Ernes­to arri­va à Car­gill, la majo­ri­té des tra­vailleurs des entre­prises en sous-trai­tance n’étaient pas assu­rés, comme le requiert le code du tra­vail. Un jour, l’un d’eux s’est cas­sé la main ; mais il fut « repla­cé » dans l’atelier d’un sous-trai­tant de l’entreprise. Ernes­to l’apprit et fit un esclandre au niveau légal en exi­geant que tous les tra­vailleurs (contrats et sous-contrats) aient droit à une assu­rance com­plète de l’Institut nica­ra­guayen d’assurance sociale (INSS, pour Ins­ti­tu­to Nica­ragüense de Segu­ro Social) pour évi­ter ain­si des vio­la­tions de droits humains comme celle-ci.

Chaque fois qu’Ernesto obte­nait quelque chose pour les tra­vailleurs, ses supé­rieurs rognaient ses res­pon­sa­bi­li­tés pour faire pres­sion sur lui. D’abord, on lui reti­ra ses com­pé­tences dans le sec­teur de l’environnement, ensuite dans le sec­teur de la sécu­ri­té. Fina­le­ment il ne lui res­ta plus que le sec­teur de san­té du tra­vail. « C’était des repré­sailles dégui­sées pour que je m’en aille » : ain­si l’explique-t-il.

Comme notre héros n’arriva pas à chan­ger les choses par la voie interne, il déci­da de s’appuyer sur l’État et ses ins­ti­tu­tions. Il se ren­dit au MITRAB et à l’INSS. Quand il entra en contact avec ces orga­nismes, mal­gré les pour­suites enga­gées contre lui par la hié­rar­chie de Car­gill, l’entreprise ne pou­vait pas se débar­ras­ser de lui si faci­le­ment. Ernes­to était bien pla­cé : à son poste, il avait aus­si un cer­tain pou­voir dans la direc­tion de l’entreprise. Ses enne­mis devaient avoir recours à des mesures coer­ci­tives, mais d’une manière camou­flée et dis­crète pour évi­ter une crise trop évi­dente.

À la défense des serfs de Car­gill

Ernes­to s’affronta à dif­fé­rents cas. Un jour, un tra­vailleur se frac­tu­ra les deux jambes en tom­bant d’un écha­fau­dage pour la construc­tion d’une cave. Aupa­ra­vant, un autre tra­vailleur avait déjà eu une contu­sion sévère quand un monte-charge lui écra­sa le pied et le ren­dit inva­lide pen­dant plu­sieurs jours. On vou­lait dépla­cer le tra­vailleur qui avait les jambes cas­sées pour qu’il conti­nue à tra­vailler en étant assis, plu­tôt que de le ren­voyer chez lui pour se repo­ser. Ernes­to fut l’objet de pres­sions de son chef, qui était au Hon­du­ras ce jour-là, pour qu’il « déplace » la vic­time, mais lui s’y refu­sa. Quand il revint du Hon­du­ras, son chef, allié au direc­teur de pro­duc­tion, don­na l’ordre, une fois ache­vés les dix jours d’indemnisation, de sanc­tion­ner le tra­vailleur bles­sé avec deux semaines sans salaire pour le « délit » d’avoir été acci­den­té.

Avec une atti­tude sem­blable à celle de Rosa Parks lorsque, toute seule, elle fit face au racisme états-unien, Ernes­to pré­sen­ta au MITRAD et à l’INSS un dos­sier des affaires connues. L’externalisation du tra­vail com­pli­quait les choses. Car­gill fai­sait beau­coup d’économies en n’embauchant pas direc­te­ment les per­son­nels des entre­prises sous-trai­tantes et en don­nant des ordres aux inter­mé­diaires pour ensuite ne pas assu­mer les consé­quences de ses déci­sions. Avec l’externalisation du tra­vail, on viole les droits de ces tra­vailleurs infé­rieurs, en les main­te­nant sans défense devant l’entreprise. On les trans­forme en serfs dans le fief moderne de Car­gill. L’employeur inter­mé­diaire peut faire n’importe quoi avec les serfs en sous-contrat.

Ernes­to ne put tolé­rer ce qu’il voyait. « Et comme je ne m’en allais pas mal­gré les pres­sions, le 5 mars 2010, on me don­na une lettre de licen­cie­ment ». Aupa­ra­vant, Ernes­to fut mena­cé par le direc­teur géné­ral de Car­gill au Nica­ra­gua. Il lui dit qu’il y avait dans l’entreprise un méde­cin qui tra­vaillait dans une cli­nique de l’entreprise pour soi­gner les tra­vailleurs, mais que, à la dif­fé­rence d’Ernesto, il arri­vait, lui, à évi­ter de don­ner des indem­ni­sa­tions à tous les employés ; et que, si Ernes­to main­te­nait sa posi­tion cette cli­nique fer­me­rait. Ce qui arri­va. Quand Ernes­to fut licen­cié, ils pro­je­taient de pas­ser un contrat de sous-trai­tance avec un méde­cin de l’Hôpital mili­taire.

L’autre pro­blème auquel s’affronta ce nica­ra­guayen de 34 ans pour que ses plaintes abou­tissent, c’est que Car­gill existe par­tout, mais n’est nulle part. Il ne pou­vait pas l’attaquer direc­te­ment. Son corps au Nica­ra­gua est Tip Top, mais où est sa tête. À Min­nea­po­lis ? Et si elle est là-bas, que pou­vait faire l’État nica­ra­guayen ? Ernes­to se trou­va pié­gé entre l’immunité de Car­gill et l’impuissance du gou­ver­ne­ment natio­nal.

Concur­rence déloyale

La phi­lo­so­phie de Car­gill est de ne pas entrer dans la com­pé­ti­tion si elle ne dis­pose pas d’avantages. Cela signi­fie qu’elle s’implante là où il n’y a pas beau­coup de lois et où le gou­ver­ne­ment ne se mêle pas trop de ses affaires. Pour Car­gill, le Nica­ra­gua est un bon ter­rain pour tra­vailler et c’est la rai­son pour laquelle ils sont là.

Ernes­to assure qu’au Nica­ra­gua le direc­teur de l’entreprise cache très habi­le­ment les pro­blèmes de la sécu­ri­té au tra­vail. « Si les véri­tables gros bon­nets de Car­gill se ren­daient compte des acci­dents dont sont vic­times les tra­vailleurs de leurs entre­prises au Nica­ra­gua et des arrêts de tra­vail dus aux inci­dents qui sont dis­si­mu­lés, ils hési­te­raient entre res­ter ou par­tir de notre pays. »

Car­gill ne s’est pas limi­té à l’exploitation des tra­vailleurs dans ses usines. Il a aus­si déve­lop­pé une concur­rence mal­hon­nête sur le plan com­mer­cial. Il a mon­té récem­ment un stand de vente dans le Mar­ché orien­tal pour vendre ses pou­lets Tip Top à bas prix, en concur­rence déloyale avec des petites bou­tiques indé­pen­dantes de vente de pou­lets pré­sentes dans ce mar­ché depuis des années. Grâce à l’esclandre des ven­deuses pour récu­pé­rer leurs ventes, les conseillers de la mai­rie de Mana­gua sont inter­ve­nus et, après plu­sieurs mois de réunions, la mai­rie mit fin à la pré­sence de Tip Top dans le Mar­ché orien­tal.

Daniel Orte­ga : « Au Nica­ra­gua, vous avez toutes les garan­ties »

Car­gill n’a pas inté­rêt à s’affronter à l’État. Il n’a pas non plus inté­rêt à se faire remar­quer en le fai­sant. L’apparition d’un autre monstre gran­dis­sant, Alba­li­ni­sa (ALBA-Ali­men­tos) pré­oc­cupe aujourd’hui Car­gill, contrai­re­ment aux avan­tages qu’il voyait il y a dix ans quand il plan­ta ses griffes sur le ter­ri­toire natio­nal, dans un contexte poli­tique dif­fé­rent.

Mal­gré cela, Ernes­to a fini par croire qu’il peut exis­ter une com­pli­ci­té entre Car­gill et l’actuel gou­ver­ne­ment du Front san­di­niste de libé­ra­tion natio­nale (FSLN). Les vio­la­tions constantes et impu­nies des droits des tra­vailleurs de la part de Car­gill et le peu de réac­tion qu’ont eu aus­si bien le MITRAB que l’INSS face à ses conti­nuelles dénon­cia­tions, lui ont don­né des soup­çons. S’agit-il d’une peur ins­ti­tu­tion­nelle ou d’un accord dans le dos du peuple ? Cha­cune de ces deux hypo­thèses lais­se­rait en très mau­vaise pos­ture le gou­ver­ne­ment de Daniel Orte­ga qui pré­tend mettre en avant « les pauvres du monde ».

Dans les pre­miers jours de son gou­ver­ne­ment, en jan­vier 2007, le pré­sident Orte­ga reçut à Mana­gua le magnat de Car­gill, War­ren Stan­ley. Bien que Car­gill soit une trans­na­tio­nale emblé­ma­tique des grandes socié­tés qui aujourd’hui dominent le monde du capi­ta­lisme sau­vage – maintes fois dénon­cé dans ses dis­cours – et bien que le modèle de déve­lop­pe­ment que repré­sente Car­gill soit l’antithèse de la sécu­ri­té et de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire que le gou­ver­ne­ment d’Ortega pré­tend pro­mou­voir, entre autres mesures, avec le « bon de pro­duc­tion ali­men­taire » dis­tri­bué dans le pro­gramme « Faim zéro », le pré­sident Orte­ga nou­vel­le­ment ins­tal­lé tran­quilli­sa Stan­ley.

Il lui dit : « Ici, vous allez avoir toutes les garan­ties et la sécu­ri­té pour pour­suivre vos inves­tis­se­ments. Nous sommes convain­cus que l’investissement que vous avez fait dans le pays, l’emploi qu’il génère, l’impact direct et indi­rect en termes éco­no­miques et sociaux vont dans la direc­tion du com­bat contre la pau­vre­té… Le Nica­ra­gua est dis­po­sé à conti­nuer à tra­vailler et à déve­lop­per ces inves­tis­se­ments. L’important c’est que vous vous sen­tiez bien, que vous vous sen­tiez tran­quilles et que vous vous sen­tiez en sécu­ri­té ».

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Séduit par Car­gill

Ernes­to a été séduit par Car­gill. L’entreprise lui a offert un salaire de presque un mil­lier de dol­lars men­suel. Avec en outre, une ali­men­ta­tion excel­lente et une assu­rance médi­cale à l’Hôpital métro­po­li­tain de Mana­gua. Un hame­çon infaillible pour pêcher n’importe qui. En quelques mois, et mal­gré les tac­tiques de dis­si­mu­la­tion de l’entreprise, Ernes­to devait se rendre compte qu’il aurait à payer très cher pour ces bien­faits. Son salaire ces­sa de lui sou­rire autant et il se lan­ça la tête la pre­mière dans une lutte pour exi­ger la jus­tice de la part de la mul­ti­na­tio­nale.

Car­gill offrit des pri­vi­lèges à Ernes­to, ce qu’elle ne fait jamais avec les ouvriers dont on rogne la liber­té dès qu’on les embauche. Quand il com­men­ça à tra­vailler, Ernes­to apprit l’existence d’un Mas­ter d’hygiène et de sécu­ri­té à l’Université d’Ingénierie (UNI) de Mana­gua. Cela atti­ra son atten­tion. Le diplôme coû­tait 1800 dol­lars. Ernes­to s’inscrivit par ses propres moyens. Quand il en par­la à son chef, celui-ci pro­po­sa de lui payer la moi­tié des études. « Quand ils voient que tu as du talent, ils veulent te mode­ler pour te faire entrer dans leurs struc­tures. Alors ils te font ce type de pro­po­si­tion », raconte Ernes­to.

Vio­la­tions de l’environnement et de la san­té

Ernes­to tra­vaillait aus­si au km 32,5 de la route Masaya-Cata­ri­na, où l’on fabrique les ali­ments pour les fermes avi­coles. Là-bas, il fut témoin d’une autre vio­la­tion de Car­gill, cette fois à l’environnement.

Ernes­to explique qu’il y a des ali­ments qui sont enter­rés par tonnes entières quand ils sont péri­més dans les ter­rains des usines. En 2008, une grande quan­ti­té d’aliments pour les cre­vettes a été fabri­quée sans pas­ser les tests de qua­li­té et ven­du à des éle­vages de cre­vettes. Ensuite, bien qu’ils aient recon­nu leur erreur et qu’ils aient reti­ré le pro­duit, cet ali­ment pré­pa­ré qui res­tait dans l’usine n’a pas été recy­clé. Qu’ont-ils fait ? Ils l’ont envoyé aux sous-trai­tants pour l’enterrer dans une loin­taine pro­prié­té du côté de Séba­co.

« Si tu enterres ain­si des ali­ments péri­més de ce type, tu enterres des anti­bio­tiques qui peuvent créer une résis­tance bac­té­rienne, atteindre les sources d’eaux et conta­mi­ner l’environnement ». C’est ce qu’expliqua Ernes­to aux ins­pec­teurs du MITRAB et de l’INSS. Une col­la­bo­ra­trice du Mou­ve­ment des femmes « María Ele­na Cua­dra » por­ta plainte aus­si devant une ins­tance gou­ver­ne­men­tale. Ils ne furent pas écou­tés. Ernes­to insis­ta par la voie interne de l’entreprise en argu­men­tant que, enter­rer ain­si des pro­duits péri­més qui ne répondent pas aux stan­dards de qua­li­té, est illé­gal selon la Loi de l’Environnement. Il envoya des cour­riers à la conseillère juri­dique et à la direc­trice envi­ron­ne­men­tale de l’usine res­pon­sable. Cela res­ta lettre morte.

« Si les ins­tances régu­la­trices du gou­ver­ne­ment ne font rien, com­ment y arri­ver à moi tout seul », sou­ligne Ernes­to avec un sen­ti­ment de frus­tra­tion.

Car­gill pol­luait aus­si par le bruit et com­met­tait un délit contre la tran­quilli­té publique selon la clas­si­fi­ca­tion du nou­veau Code pénal. Le bruit qui venait du géné­ra­teur où tra­vaillait Ernes­to vio­lait la norme pour éco­no­mi­ser de l’énergie. La limite éta­blie par la loi est de 55 déci­bels à un mètre des habi­ta­tions. Mais dans l’usine, on arri­vait même à 90 déci­bels. Ernes­to por­ta plainte aus­si. Car­gill rédui­sit le bruit de 10 déci­bels, mais la norme était tou­jours vio­lée. Cyni­que­ment, Car­gill dit à Ernes­to qu’« elle n’avait pas de sous » pour inves­tir dans des méca­nismes pour dimi­nuer le bruit. Les gens des alen­tours com­men­cèrent à se plaindre, ils firent des récla­ma­tions jusqu’au minis­tère de la san­té (MINSA) et l’inspecteur de cette ins­ti­tu­tion se ren­dit à l’usine de Car­gill. Mais à la sur­prise de tous, il n’avait pas un sono­mètre pour mesu­rer la quan­ti­té de déci­bels et démon­trer à l’entreprise qu’elle vio­lait la loi. Une preuve de plus de l’incompétence du gou­ver­ne­ment devant ce monstre.

C’est ain­si que Car­gill agit par­tout. En août 2006, à São Pau­lo (Bré­sil), eut lieu la Ren­contre inter­na­tio­nale des tra­vailleurs de Car­gill. À cette occa­sion, le secré­taire régio­nal lati­no-amé­ri­cain de l’Union inter­na­tio­nale des tra­vailleurs de l’alimentation, Gerar­do Igle­sias, par­la ain­si : « Nous com­bat­trons sans trêve cette trans­na­tio­nale qui a créé une nou­velle féo­da­li­té en cau­sant à ses tra­vailleurs de graves mala­dies dues au rythme de tra­vail intense auquel elle les sou­met, en adop­tant des pra­tiques anti­syn­di­cales et en cau­sant de sérieux pro­blèmes sociaux- envi­ron­ne­men­taux dans les pays où elle s’installe.

Le grand coût émo­tion­nel

Le coût émo­tion­nel que repré­sen­ta pour Ernes­to son pas­sage à Car­gill a été éle­vé. En tant que psy­chiatre, il dut recou­rir à un col­lègue pour être aidé. Ce méde­cin lui recom­man­da de démis­sion­ner en décembre 2009 quand il s’aperçut que la paroxe­tine (anti­dé­pres­seur avec effet anxio­ly­tique) n’avait pas d’effets. Le psy­chiatre lui sug­gé­ra de quit­ter une atmo­sphère aus­si hos­tile, de prendre des vacances pour retrou­ver son équi­libre et se dés­in­toxi­quer de l’entreprise. Le diag­nos­tic était une anxié­té due à la mal­trai­tance au tra­vail et au fait qu’on ne lui per­met­tait pas de déve­lop­per plei­ne­ment ses fonc­tions médi­cales dans l’entreprise où il tra­vaillait. Mais mal­gré cette crise aigüe, il conti­nua à tra­vailler quelques mois de plus jusqu’au 5 mars 2010 où il fut licen­cié par appli­ca­tion de l’article 45 du Code du tra­vail.

Quand ils mirent fin à son contrat, le direc­teur deman­da à Ernes­to de signer le qui­tus devant une avo­cate et de décla­rer qu’il s’en allait satis­fait de l’entreprise, mais qu’il n’aurait plus aucun lien avec elle, ni par cour­rier, ni par télé­phone, ni d’aucune autre manière. De cette façon, l’entreprise espé­rait évi­ter une plainte. Ernes­to ne signa pas. Devant son refus, Car­gill refu­sa de lui payer ce qu’elle lui devait et lais­sa la somme en dépôt dans le cadre d’une conci­lia­tion judi­ciaire devant un juge de Masaya. L’avocate fit un autre acte nota­rié pour jus­ti­fier qu’on ne lui don­nait pas le solde de son compte – quelque 80000 cor­do­bas, l’équivalent d’environ 4000 dol­lars. Quand l’avocate deman­da à Ernes­to pour­quoi il ne signait pas le qui­tus, il lui répon­dit sobre­ment : « j’use de ma liber­té de ne pas vou­loir signer ».

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Le pro­chain cha­pitre ?

Car­gill prit des mesures de har­cè­le­ment contre Ernes­to à par­tir du moment où elle remar­qua son esprit de rébel­lion éthique. Dans le lan­gage des grandes socié­tés, ces mesures sont connues comme du « mob­bing » [[Le « mob­bing » est un terme deve­nu com­mun ; il s’agit de la vio­lence psy­cho­lo­gique dans un lieu de tra­vail, par exemple des chefs qui har­cèlent une employée ou un com­plot mon­té par des com­pa­gnons de tra­vail qui s’attaquent à quelqu’un pour lui rendre la vie impos­sible au bureau – NdT.]] et sont consi­dé­rées comme un délit dans plu­sieurs endroits du monde. De juin 2007 à mars 2010, quand on le licen­cia, Ernes­to fut har­ce­lé et sur­veillé, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour ses actions dans l’entreprise. Au chô­mage, il reçut des appels télé­pho­niques de la même avo­cate qui avait sol­dé son compte et qui lui deman­dait s’il allait atta­quer Car­gill. Quand il répon­dit que oui, l’avocate lui deman­da de ren­con­trer le direc­teur géné­ral de l’entreprise, son ex-chef. Une com­pen­sa­tion éco­no­mique pour qu’il n’attaque pas l’entreprise ?

Ernes­to attend une réponse des auto­ri­tés de l’INSS, du MITRAB et du MINSA à qui il a écrit direc­te­ment en leur rela­tant l’insuffisance opé­ra­tion­nelle des cadres inter­mé­diaires de l’entreprise. Une de ces ins­ti­tu­tions lui com­mu­ni­qua que la ministre avait bien lu, ana­ly­sé et étu­dié le docu­ment et avait coor­don­né une ins­pec­tion du Direc­teur géné­ral de la sécu­ri­té pour faire un audit inter­dis­ci­pli­naire chez Car­gill. La pre­mière ins­pec­tion don­na des résul­tats posi­tifs et confir­ma les plaintes d’Ernesto. Que se pas­se­ra-t-il ensuite, quel sera le pro­chain cha­pitre de cette his­toire ?

« Pour mon cur­ri­cu­lum de vie »

Car­gill a reçu des plaintes dans plu­sieurs pays pour vio­la­tion des droits humains et envi­ron­ne­men­taux. C’est la pre­mière fois que l’entreprise doit faire face à une plainte de cette impor­tance au Nica­ra­gua.

En juillet 2005, le Fonds inter­na­tio­nal du droit du tra­vail por­ta Car­gill, Nest­lé et Archer Daniels Mid­land (ADM) devant les tri­bu­naux de la Cour fédé­rale de Los Angeles (Cali­for­nie) pour défendre un groupe d’enfants du Mali qui avaient été vic­times d’un tra­fic jusqu’à la Côte d’Ivoire et sou­mis au tra­vail for­cé pen­dant 12 à 14 heures par jour, sans salaire, sans nour­ri­ture et sou­vent bat­tus. Les trois enfants qui repré­sen­taient leurs com­pa­gnons le firent ano­ny­me­ment par peur de la ven­geance des pro­prié­taires des cultures de cacao où ils tra­vaillaient. Car­gill fut accu­sé de tra­fic, tor­tures et escla­vage d’enfants qui cultivent et récoltent pour les com­pa­gnies qui exportent pour Car­gill depuis l’Afrique.

En novembre 2007, Car­gill, l’un des plus grands pro­duc­teurs de viande dans le monde, annon­ça qu’il reti­rait du mar­ché plus d’un mil­lion de livres de viande hachée à cause d’une pos­sible conta­mi­na­tion avec la bac­té­rie E. Coli. En octobre de cette même année, Car­gill avait dû reti­rer plus de 800 000 livres de viande hachée pour la même rai­son.

Un slo­gan que Car­gill énonce comme une véri­té suprême est celui-ci : « la sécu­ri­té est pre­mière ». Sécu­ri­té de qui ? L’histoire a démon­tré que depuis tou­jours la lutte pour les reven­di­ca­tions des tra­vailleurs a été héroïque, qu’elle est venue de « ceux d’en bas », des pauvres et que c’est le sang ver­sé des tra­vailleurs qui a pro­vo­qué les chan­ge­ments. Pour Car­gill, la sécu­ri­té n’est pas pre­mière pour les plus faibles, mais pour les orques [[Céta­cée car­ni­vore – NdT.]] qui mangent, avalent et détruisent depuis leurs postes de com­man­de­ment.

Ernes­to fait une der­nière réflexion à pro­pos de son pas­sage dans ce monstre sans pitié. Pour « mon cur­ri­cu­lum de tra­vail, ceci est un moins, mais pour mon cur­ri­cu­lum de vie, c’est un plus. Je suis venu à Mana­gua pour faire des études de méde­cine à 16 ans après avoir pas­sé mon enfance à Boa­co où je suis né. Main­te­nant je suis en train de faire pres­sion sur l’État pour qu’il affronte Car­gill et lui fasse res­pec­ter les lois qui pro­tègent les tra­vailleurs nica­ra­guayens. Je main­tien­drai ma plainte per­son­nelle contre le direc­teur géné­ral. J’irai jusqu’aux der­nières consé­quences. Ce n’est pas tant mon cur­ri­cu­lum de tra­vail qui m’intéresse, mais celui de ma vie ».

En pré­sen­tant le livre qui dénonce les pra­tiques de Car­gill, après une vaste enquête sur le géant invi­sible – invi­sible parce qu’il nous montre seule­ment ce qu’il veut que nous voyions – son auteur, Brews­ter Kneen, explique ain­si sa moti­va­tion : « il faut que les gens, les pro­duc­teurs, sachent à quoi s’en tenir au sujet de Car­gill pour prendre des déci­sions. L’important est de com­prendre le sys­tème domi­nant, d’apprendre qu’entre les pieds de ce géant, il y a aus­si des espaces à par­tir des­quels le com­battre. Nous devons apprendre à voir ces espaces pour savoir quelles actions enga­ger : si nous conti­nuons le jeu de Car­gill ou si nous chan­geons de cap ».

Ernes­to a déci­dé d’ouvrir un espace entre les griffes du monstre.

Souce FR : Dial – Dif­fu­sion de l’information sur l’Amérique latine – D 3179.

Tra­duc­tion de Ber­nard & Jac­que­line Blan­chy pour Dial.

Source (espa­gnol) : revue Envío, n° 338, mai 2010.