Sur le mouvement populaire égyptien

par Samir Amin

Source Mémoires de Lutte http://www.medelu.org/spip.php?article719

Sur le mou­ve­ment popu­laire égyp­tien

par Samir Amin. Ana­lyste poli­tique et écri­vain. Direc­teur du Forum du Tiers-Monde à Dakar (Séné­gal). Pré­sident du Forum mon­dial des alter­na­tives (FMA)

L’Égypte détient un rôle essen­tiel dans le plan amé­ri­cain pour le contrôle de la pla­nète. Washing­ton n’acceptera aucune ten­ta­tive de l’Égypte de s’éloigner de la sou­mis­sion totale qu’elle démontre à l’égard des États-Unis. D’autant plus que cette sou­mis­sion est encou­ra­gée par Israël, dans le but de colo­ni­ser ce qui reste de la Pales­tine. C’est là l’unique expli­ca­tion à la « par­ti­ci­pa­tion » de Washing­ton à l’organisation d’une « tran­si­tion en dou­ceur ». C’est pour­quoi les États-Unis sou­tiennent que Mou­ba­rak devrait démis­sion­ner. C’est le nou­veau vice-pré­sident, Omar Sou­lei­man, à la tête des ser­vices de ren­sei­gne­ments de l’armée, qui rem­pla­ce­rait le géné­ral Mou­ba­rak. L’armée a pris soin de ne pas prendre part à la répres­sion afin de pré­ser­ver son image.

C’est là qu’intervient El Bara­dei. Il est encore tou­jours plus célèbre à l’étranger qu’en Égypte même, mais cela pour­rait très vite chan­ger. C’est un « libé­ral », n’ayant aucune autre vision de la manière de gérer l’économie que celle qui est actuel­le­ment d’application, et ne com­prend pas que c’est jus­te­ment cette ges­tion éco­no­mique qui est à l’origine du ravage social. Tout ce qu’il a de démo­crate réside dans deux choses : le sou­hait de mettre en place de « vraies élec­tions » et de faire res­pec­ter la loi (c’est-à-dire mettre un terme aux arres­ta­tions et aux tor­tures, etc.).

Il n’est pas impos­sible qu’il joue un rôle dans la tran­si­tion. Cepen­dant, ni l’armée ni les ser­vices de ren­sei­gne­ments ne vont aban­don­ner leur posi­tion pré­pon­dé­rante dans la socié­té. Est-ce que El Bara­dei sera en mesure de l’accepter ?

Dans le cas d’une « réus­site » et de la mise en place d’ « élec­tions », les Frères musul­mans seront la frac­tion prin­ci­pale au Par­le­ment. Les États-Unis encou­ragent ce cas de figure et ont, d’ailleurs, qua­li­fié les Frères musul­mans de « modé­rés ». C’est nor­mal puisque les Frères musul­mans acceptent la sou­mis­sion à la stra­té­gie amé­ri­caine et laissent Israël libre de conti­nuer à enva­hir la Pales­tine. Les Frères musul­mans sont éga­le­ment en faveur du sys­tème de « mar­ché » actuel, qui dépend tota­le­ment de l’extérieur. En réa­li­té, ils sont éga­le­ment en faveur de la supré­ma­tie de la classe bour­geoise « com­pra­dore » au pou­voir et se sont oppo­sés aux grèves de la classe ouvrière et à la lutte des pay­sans pour pré­ser­ver la pro­prié­té de leurs terres.

Le plan des États-Unis pour l’Égypte est très sem­blable au modèle pakis­ta­nais : mettre en place un pou­voir qui com­bine « islam poli­tique » et ser­vices de ren­sei­gne­ments de l’armée. Les Frères musul­mans pour­raient com­pen­ser leur ali­gne­ment à une telle poli­tique en n’étant jus­te­ment « pas modé­rés » dans leur atti­tude vis-à-vis des coptes (mino­ri­té chré­tienne). Un tel sys­tème peut-il réel­le­ment être qua­li­fié de « démo­cra­tique ? »

Le mou­ve­ment actuel regroupe des jeunes de la ville, essen­tiel­le­ment des gens pos­sé­dant un diplôme, mais ne trou­vant aucun tra­vail, sou­te­nus par des per­sonnes de la classe moyenne, des démo­crates. Le nou­veau régime pour­rait peut-être faire des conces­sions — enga­ger davan­tage au sein de l’État- mais pas beau­coup plus.

Il est clair que les choses pour­raient chan­ger si la classe ouvrière et le mou­ve­ment pay­san mon­taient au pou­voir, mais il semble que ce ne soit pas à l’ordre du jour. Bien évi­dem­ment, aus­si long­temps que le sys­tème sera géré en adé­qua­tion avec le « jeu de la mon­dia­li­sa­tion », aucun des pro­blèmes sou­le­vés par le mou­ve­ment ne sera réso­lu.

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