Assange & Correa. Deux cas de Lawfare

Par Baltasar Garzón / Nodal

Tra­duit par ZIN TV

Guerre juri­dique contre Julian Assange et Rafael Correa

Dans ma vie pro­fes­sion­nelle de juge, j’ai enquê­té sur les réac­tions les plus bru­tales des dic­ta­tures contre les oppo­sants poli­tiques. J’ai plon­gé mes doigts dans les entrailles des répres­sions vio­lentes les plus cri­mi­nelles dans dif­fé­rentes par­ties du monde. Une réac­tion qui s’est carac­té­ri­sée par la vio­lence contre les col­lec­tifs d’op­po­si­tion, sous la forme de déten­tions arbi­traires mas­sives, de tor­tures sys­té­ma­tiques, d’exé­cu­tions extra­ju­di­ciaires en dehors de tout pro­ces­sus et de dis­pa­ri­tions for­cées de personnes.

Cette répres­sion contre l’op­po­si­tion poli­tique à la fin du XXe siècle a trou­vé une réponse judi­ciaire, meilleure ou pire, dans des pays comme l’Es­pagne, par le biais de la juri­dic­tion uni­ver­selle et de la pour­suite des res­pon­sables sur leur propre ter­ri­toire. En outre, comme point culmi­nant de ces pro­ces­sus de lutte contre l’im­pu­ni­té, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale a fina­le­ment déci­dé de créer la Cour pénale inter­na­tio­nale, un organe judi­ciaire per­ma­nent char­gé de pour­suivre ces crimes.

Cepen­dant, la répres­sion et la per­sé­cu­tion de l’op­po­si­tion poli­tique n’ont pas ces­sé. Au XXIe siècle, les appa­rences ont chan­gé. Devant l’im­pos­si­bi­li­té de déclen­cher des cam­pagnes vio­lentes de per­sé­cu­tion, elle s’est muée en méthodes sibyl­lines de dis­cré­dit et de pour­suites judi­ciaires, com­bi­nées de manière sophis­ti­quée entre les médias et des sec­teurs du pou­voir judi­ciaire, pour expul­ser les oppo­sants poli­tiques. Je fais réfé­rence à ce que l’on appelle le “law­fare” ou “guerre judiciaire”.

Aujourd’­hui, la répres­sion contre l’op­po­si­tion ne nous est pas pré­sen­tée en tenue mili­taire, avec des fan­fares mili­taires et la mise en scène de l’exé­cu­tion de diri­geants poli­tiques de l’op­po­si­tion. Au XXIe siècle, cette répres­sion est deve­nue sophis­ti­quée et chi­rur­gi­cale, et est exé­cu­tée au moyen de la “law­fare”. Et pour cela, il suf­fit de déclen­cher une cam­pagne de calom­nies média­tiques, même si elles sont insen­sées, pour qu’elles soient stra­té­gi­que­ment reprises par cer­tains juges et pro­cu­reurs afin de sou­le­ver le mar­teau et d’é­li­mi­ner l’op­po­si­tion gênante de l’é­chi­quier politique.

Nous dis­po­sons de nom­breux exemples de cette nou­velle forme plus sophis­ti­quée de répres­sion par le biais de la “law­fare” dans la région. Mais l’é­tude de cas la plus per­ti­nente est peut-être celle qui concerne l’É­qua­teur. Le com­bat juri­dique dans ce pays est para­dig­ma­tique. Il répond à toutes les exi­gences et se mani­feste sous la forme la plus pure. À la fin de la décen­nie de man­dat de Rafael Cor­rea, entre 2007 et 2017, et après avoir lais­sé un pays dif­fé­rent de celui qu’il avait trou­vé, avec des indices de déve­lop­pe­ment humain qui avaient explo­sé, un pro­ces­sus orches­tré a été mis en place contre lui et contre toute per­sonne soup­çon­née d’être un allié de l’an­cien président.

Le gou­ver­ne­ment de Lenin More­no, à l’é­poque vice-pré­sident de Rafael Cor­rea lui-même, s’est dès le départ pré­oc­cu­pé du contrôle des tri­bu­naux. Le Conseil judi­ciaire, nom­mé par le Conseil de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne et du contrôle social, après “un pro­ces­sus d’é­va­lua­tion”, a révo­qué 23 des 36 juges de la Cour natio­nale de jus­tice, la plus haute ins­tance judi­ciaire. Et les postes vacants ont été pour­vus par des juges “tem­po­raires”. Plu­sieurs juges qui ont sta­tué en faveur des lea­ders de l’op­po­si­tion de la Révo­lu­tion citoyenne, notam­ment en ce qui concerne Cor­rea, ont été démis de leurs fonc­tions sans délai. Avons-nous besoin d’un mes­sage plus clair et plus fort ? Le juge qui n’est pas d’ac­cord avec la posi­tion offi­cielle sera ren­voyé. Rafael Cor­rea a connu 38 pro­cès insen­sés avant d’être fina­le­ment condam­né dans le temps record de 16 jours, avec une peine de pri­son de 8 ans et 22 ans d’in­ter­dic­tion d’exer­cer ses droits politiques.

Lenin More­no a ain­si rejoint la liste des man­da­taires qui ont uti­li­sé la jus­tice, par le biais de la force publique, pour éli­mi­ner toute per­sonne sus­cep­tible de le déran­ger dans son uti­li­sa­tion inad­mis­sible du pou­voir. Il a com­men­cé par uti­li­ser les médias à sa faveur pour lan­cer des accu­sa­tions de toutes sortes, depuis des kid­nap­pings contre des oppo­sants qui sem­ble­raient sor­tis d’un film, jus­qu’à des prêts per­son­nels ridi­cules qui ont été pré­sen­tés comme l’une des opé­ra­tions de blan­chi­ment d’argent les plus sophis­ti­quées. Même des actions louables comme la cam­pagne “mano negra” de Che­vron, la com­pa­gnie pétro­lière qui a détruit une grande par­tie de l’A­ma­zo­nie équa­to­rienne, ont été uti­li­sées pour atta­quer l’an­cien pré­sident. Et toutes ces dénon­cia­tions, lan­cées de façon mil­li­mé­trique depuis la pré­si­dence actuelle, ont été immé­dia­te­ment reprises par les médias pro-pou­voir, dimen­sion­nées, fic­tion­na­li­sées, engrais­sées, et ouver­te­ment fal­si­fiées. Cela ouvre la voie à la der­nière phase de la “guerre juri­dique”, à savoir l’ou­ver­ture par les juges et les pro­cu­reurs proches du pou­voir en place de pour­suites pénales à l’en­contre de l’an­cien pré­sident Cor­rea, dans l’in­ten­tion, par le biais de leurs sen­tences, d’é­li­mi­ner de la vie poli­tique du pays l’en­semble du “cor­reisme”. L’in­ter­dire de toute com­pé­ti­tion poli­tique afin de garan­tir le pou­voir sans pos­si­bi­li­té de retour de cette option poli­tique. Le même objec­tif que les actions mili­taires, mais avec d’autres méthodes plus sophistiquées.

Mais ce qui est frap­pant, c’est que le “law­fare” conve­nu “ad intra”, à l’in­té­rieur du pays, a mal­heu­reu­se­ment peu de limites, et de nom­breux alliés de Rafael Cor­rea ont été per­sé­cu­tés et condam­nés. Cepen­dant, le déploie­ment “ad extra” en dehors du pays est deve­nu plus com­pli­qué à pré­sen­ter aux autres acteurs. C’est parce que Rafael Cor­rea est en Bel­gique. Cela a conduit, par exemple, au refus de la Com­mis­sion de contrôle des fichiers d’IN­TER­POL de trai­ter cer­tains de ces man­dats d’ar­rêt inter­na­tio­naux. Ou que la Bel­gique, bien sûr, ne s’est pas impli­quée à cette guerre juridique.

La haine qui sous-tend la “guerre juri­dique” déclen­chée contre Rafael Cor­rea a affec­té tous ses proches et, bien sûr, tout son tra­vail. Et l’une des plus grandes réus­sites de l’ad­mi­nis­tra­tion Cor­rea au niveau inter­na­tio­nal, l’a­sile accor­dé au jour­na­liste Julian Assange, a éga­le­ment été la cible d’at­taques en règle. La qua­si-tota­li­té des orga­ni­sa­tions mon­diales de défense des droits de l’homme, telles qu’Am­nes­ty Inter­na­tio­nal et Repor­ters sans fron­tières, ont pris posi­tion contre la per­sé­cu­tion par les États-Unis d’un jour­na­liste sim­ple­ment pour avoir publié des infor­ma­tions véri­diques révé­lant des crimes de guerre en Irak et en Afgha­nis­tan. La plu­part des orga­ni­sa­tions de pro­tec­tion des droits de l’homme des Nations unies ont éga­le­ment pris posi­tion contre la per­sé­cu­tion déclen­chée par les États-Unis, car elle consti­tue un dan­ge­reux pré­cé­dent pour la liber­té de la presse dans le monde. Dans cette optique, l’É­qua­teur, sous l’ad­mi­nis­tra­tion de Rafael Cor­rea, a res­pec­té ses obli­ga­tions inter­na­tio­nales et s’est oppo­sé aux États-Unis en offrant au jour­na­liste l’a­sile dans sa mis­sion diplo­ma­tique à Londres et en le pro­té­geant bec et ongles du pays le plus puis­sant du monde.

Mais bien sûr, ce tra­vail de galan­te­rie inter­na­tio­nale condam­nait le “cor­reis­mo”, et le pré­sident actuel, Lenin More­no, a éga­le­ment diri­gé sa “law­fare” contre Julian Assange. C’est ain­si que l’am­bas­sade d’É­qua­teur à Londres a été trans­for­mée en pri­son, que le deman­deur d’a­sile a été mis au secret et que les visites et les contacts avec le monde exté­rieur lui ont été inter­dits. On lui a impo­sé un pro­to­cole qui n’est pas enre­gis­tré dans le pays, pas même pour les pires cri­mi­nels avec des peines de pri­son. En outre, le deman­deur d’a­sile aurait été espion­né à l’in­té­rieur de l’am­bas­sade, dans le cadre d’un com­plot qui fait l’ob­jet d’une enquête de la part de la juri­dic­tion espa­gnole. Mais tout cela n’a pas for­cé l’ex­pul­sion d’As­sange, donc, fina­le­ment, le 11 avril 2019, Lenin More­no a déci­dé l’ex­pul­sion uni­la­té­rale du deman­deur d’a­sile, vio­lant tous les ins­tru­ments inter­na­tio­naux d’a­sile et de pro­tec­tion des droits de l’homme et le lais­sant entre les mains de l’ex­tra­di­tion des États-Unis pour laquelle on lui demande, pas moins, que 175 ans de prison.

Curieu­se­ment, le 11 avril de cette année, deux ans après cette expul­sion, se tien­dra le second tour des élec­tions pré­si­den­tielles équa­to­riennes. Il est très pro­bable que l’op­tion liée à l’an­cien pré­sident Cor­rea l’emportera, de sorte que, d’une manière ou d’une autre, l’i­gnoble “law­fare” aura per­du et que Rafael Cor­rea et Julian Assange auront gagné. A moins qu’une  “law­fare” ne soit uti­li­sée à nou­veau, comme on le voit déjà, avec des actions concer­tées des pro­cu­reurs géné­raux de Colom­bie et d’É­qua­teur, pour empê­cher cette vic­toire, une situa­tion extrême qui a été mis en garde et dénon­cé par le rap­por­teur des Nations unies sur l’in­dé­pen­dance judiciaire.

Noam Chom­sky, dans son rap­port d’ex­per­tise sur l’af­faire Assange, a mis en garde : “Le gou­ver­ne­ment éta­su­nien cherche à cri­mi­na­li­ser Julian Assange pour avoir mis à la lumière du jour un pou­voir qui pour­rait s’é­va­po­rer si la popu­la­tion sai­sit l’oc­ca­sion de deve­nir des citoyens indé­pen­dants d’une socié­té libre, plu­tôt que les sujets d’un maître opé­rant dans le secret.”…, “Le crime pré­su­mé de Julian Assange, en s’ef­for­çant de décou­vrir des secrets gou­ver­ne­men­taux, est de vio­ler les prin­cipes de base du gou­ver­ne­ment, de lever le voile du secret qui pro­tège le pou­voir des regards exté­rieurs et l’empêche de se dis­si­per…” et les puis­sants com­prennent que cela “… peut faire dis­pa­raître le pou­voir”. Pour sa part, le “crime” de Rafael Cor­rea est d’a­voir sor­ti l’É­qua­teur de l’a­bîme de la cor­rup­tion et du non-droit, de l’a­voir pla­cé à un haut niveau de gou­ver­nance et de bien-être et de conti­nuer à être une réfé­rence dans un pays où les ins­ti­tu­tions ont suc­com­bé au “law­fare” induite par le gou­ver­ne­ment sor­tant avec la direc­tion et l’im­pul­sion ines­ti­mables de l’ad­mi­nis­tra­tion éta­su­nienne. C’est comme ça.