C’était donc la santé

Par Isabelle Delforge

Je me suis long­temps deman­dée par où la crise vien­drait.

Je pen­sais sur­tout à l’économie et à la finance, car je me sou­viens de la crise asia­tique de 1997/98. La crise « tom yam », du nom de cette soupe piquante qui brû­lait la socié­té thaï­lan­daise. Pen­dant des mois, les grues étaient res­tées sus­pen­dues en plein vol au-des­sus des immeubles et des centres com­mer­ciaux en construc­tion à Bang­kok. Des mil­liers d’ouvriers dés­œu­vrés étaient retour­nés dans leurs cam­pagnes où leurs familles n’avaient plus assez de place, plus de terre pour les nour­rir. Les com­mu­nau­tés pauvres avaient absor­bé le choc de la crise.

Je regar­dais donc du côté de l’économie, avec les sub­primes qui sui­virent, l’explosion des bulles de savon de la finance.

Je pen­sais aus­si à l’environnement. Pour avoir long­temps vécu dans un pays secoué régu­liè­re­ment par des séismes, des glis­se­ments de ter­rains, des explo­sions vol­ca­niques, des inon­da­tions, j’avais acquis une conscience aiguë de la fra­gi­li­té de notre terre. J’ai appris à ne pas dor­mir sous un cadre de peur qu’il ne tombe, à sor­tir dans la rue aux pre­mières secousses, avant que les fenêtres ne com­mencent à trem­bler dans leurs châs­sis. Je me sou­viens aus­si des popu­la­tions errantes sur l’île de Suma­tra après le tsu­na­mi en 2004, échouées à mille lieues de chez elles, à la recherche d’un être aimé peut-être encore en vie. Le cli­mat, les inon­da­tions, la des­truc­tion de la bio­di­ver­si­té, la suf­fo­ca­tion de l’univers. Je pen­sais que ça pour­rait très bien cra­quer par là.

Mais voi­là que la rup­ture arrive par la san­té. Un virus dans les engre­nages, et qui s’enfonce dans notre chair. Et sou­dain les chantres du flux ten­du nous répètent à l’envi de prendre soin de nous, et plus sur­pre­nant encore, de prendre soin des autres. C’est deve­nu le mot d’ordre natio­nal, inter­na­tio­nal même. On croit rêver. Ceux et celles qui depuis des décen­nies ont pri­va­ti­sé et délo­ca­li­sé tout ce qui pou­vait l’être, y com­pris les hôpi­taux et les médi­ca­ments, nous sup­plient aujourd’hui de prendre soin des autres. Main­te­nant qu’ils ont construit une éco­no­mie mon­dia­li­sée, raya­nair­siée, ube­ri­sée, ils nous implorent aujourd’hui de prendre soin des plus vul­né­rables.

La démis­sion de nos socié­tés face à l’évidence du « soin » s’est donc révé­lée, cette fois-ci, le talon d’Achille de la course éper­due vers le pro­fit dans laquelle nous sommes entraî­nés. L’économie du « care », ce concept qui son­nait encore le 8 mars der­nier comme une lubie roman­tique du mou­ve­ment fémi­niste prend tra­gi­que­ment tout son sens. A 20h, les confi­nés du monde entier applau­dissent désor­mais les infir­mières, les net­toyeuses, les aides-soi­gnantes, le per­son­nel des mai­sons de repos. Les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de ces sec­teurs-là dont les bud­gets ont subi tant de coupes sombres, qui s’épuisaient à nous dire, qu’on enten­dait à peine.

Pen­dant ce temps, les autres fronts res­tent ouverts – comme ils aiment tant par­ler de guerre. Les eaux conti­nuent à mon­ter, les fron­tières à se fer­mer, les inéga­li­tés à se creu­ser, la bio­di­ver­si­té à dis­pa­raître, les terres à pas­ser sous contrôle de l’agro-industrie. Mêmes causes, explo­sions mul­tiples. Et toutes les vic­times de ces crises ordi­naires conti­nuent à s’entasser dans les fosses com­munes de notre indif­fé­rence col­lec­tive.

En ce prin­temps 2020, c’est par la san­té qu’est arri­vée la rup­ture. En reva­lo­ri­sant le soin aux autres, on recons­trui­ra.

Isa­belle Del­forge