Chili. Quand le néolibéralisme triomphant se fissure

Réflexions sur le réveil des mouvements sociaux et les « indigné·es » chilien·nes

Franck Gau­di­chaud est maître de confé­rences à l’université Gre­noble 3 et copré­sident de l’as­so­cia­tion France Amé­rique Latine.

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Le 22 sep­tembre 2011, cos­tume sombre, cra­vate vio­lette, che­mise bleu clair, le pré­sident Sebas­tián Piñe­ra monte à la tri­bune de l’as­sem­blée géné­rale de l’O­NU. Le chef du gou­ver­ne­ment chi­lien – et néan­moins entre­pre­neur mul­ti­mil­lion­naire à suc­cès –, affiche un beau sou­rire. En ces temps de crise mon­diale du capi­ta­lisme, il reven­dique une éco­no­mie flo­ris­sante, à l’aune d’un taux de crois­sance de plus de 6 % du PIB (début 2011). Durant son bref dis­cours devant les prin­ci­paux chefs d’É­tat de la pla­nète, il tient aus­si à faire réfé­rence au conflit social pour l’é­du­ca­tion qui tra­verse son pays depuis plu­sieurs mois : « La course pour le déve­lop­pe­ment et la bataille pour le futur, nous devons la gagner dans les salles de classe » assène-t-il. Il assure que son gou­ver­ne­ment cherche « à garan­tir l’é­du­ca­tion pour tous et une édu­ca­tion gra­tuite pour tous ceux qui le néces­sitent ». Et si les jeunes chi­liens luttent vaillam­ment, cela serait même la preuve de la bonne san­té de la démo­cra­tie chi­lienne, tous mobi­li­sés pour « une cause noble, grande, belle qui est celle de don­ner une édu­ca­tion de qua­li­té » au peuple. Magie du verbe poli­ti­cien…

Qui croi­rait entendre le repré­sen­tant d’une droite dure, de retour à la tête de l’État 20 ans après la fin de la dic­ta­ture mili­taire (1989) et enga­gée, coûte que coûte, dans la conti­nui­té de cette « révo­lu­tion » capi­ta­liste impo­sée à feu et à sang sur les cendres de l’U­ni­té popu­laire (1970 – 73) et le cadavre de Sal­va­dor Allende [[Pour pour­suivre cette ana­lyse en terme de « révo­lu­tion » capi­ta­liste et néo­con­ser­va­trice : Manuel Gárate, La « Révo­lu­tion éco­no­mique » au Chi­li. À la recherche de l’u­to­pie néo­con­ser­va­trice 1973 – 2003, thèse de doc­to­rat en his­toire et civi­li­sa­tions, EHESS, Paris, 2010 (en ligne sur http://tel.archives-ouvertes.fr).]].

Du fin fond des quar­tiers, au cœur des innom­brables marches qui agitent les villes du pays, par­mi les dizaines de lycées, col­lèges et uni­ver­si­tés occu­pés, un tel dis­cours est vécu comme une pro­vo­ca­tion de plus. Le pou­voir ne com­prend pas ce qui sourd au sein de larges sec­teurs de la socié­té. Ou plu­tôt fait-il mine de ne pas com­prendre. Le jour de cette inter­ven­tion à l’O­NU, mani­fes­ta­tions et défi­lés hauts en cou­leur ont fait savoir à la Mone­da [[Palais pré­si­den­tiel à San­tia­go.]] que le mou­ve­ment pour une édu­ca­tion « gra­tuite, publique et de qua­li­té » n’est pas mort. Le soir du 23 sep­tembre, Cami­la Val­le­jo, l’une des diri­geantes de la Confé­dé­ra­tion des étu­diants du Chi­li (Confech) remar­quait, avec une cer­taine iro­nie, que le dis­cours du pré­sident était plein de « contra­dic­tion, inco­hé­rence et incon­sis­tance », au moment où celui-ci refu­sait toute négo­cia­tion sérieuse et conti­nuait à déployer son arse­nal répres­sif [[« El dis­cur­so de Piñe­ra en la ONU y el movi­mien­to estu­dian­til », Elmostrador.cl, 23 sep­tembre 2011.]]. Ce constat reste encore valable alors que décembre, et la fin de l’an­née sco­laire, pointent leur nez.

Un mou­ve­ment social pour l’é­du­ca­tion d’une ampleur his­to­rique

Depuis plus de sept mois et la pre­mière marche des étu­diants uni­ver­si­taires et élèves du secon­daire, le 28 avril 2011, les actions col­lec­tives n’ont pas fai­bli. Bien au contraire [[Pour une ana­lyse mul­tiple du mou­ve­ment, nous ren­voyons aux articles que nous avons réunis avec Mario Amo­ros dans le dos­sier Lec­ciones de la rebe­lión estu­dian­til : http://www.rebelion.org/apartado.php?id=411.]]. Dès début mai, les expres­sions du mou­ve­ment se sont ampli­fiées et diver­si­fiées. Le 12 mai, la pre­mière « grève natio­nale pour l’é­du­ca­tion » dépasse toutes les attentes. Le 21 mai, à Val­pa­rai­so, alors que le pré­sident de la Répu­blique réa­lise – comme tous les ans – son bilan annuel devant la nation, des dizaines de mil­liers de per­sonnes expriment leur colère. Pro­gres­si­ve­ment, le mécon­ten­te­ment enfle. La popu­la­ri­té des “indi­gnés” chi­liens aug­mente. Ils sont 300 000 dans les rues le 30 juin et 500 000 le 9 août, jeunes, vieux, couches moyennes et classes popu­laires, ensemble. L’un des points d’orgue de cette esca­lade est la grève natio­nale des 23 et 24 août, appe­lée par la Cen­trale Uni­taire des Tra­vailleurs (CUT) et plus de quatre-vingt orga­ni­sa­tions syn­di­cales, pro­tes­tant à pro­pos des condi­tions de tra­vail déplo­rables mais aus­si en sou­tien aux étu­diants mobi­li­sés. Les réper­toires d’ac­tion col­lec­tive uti­li­sés sont variés et sou­vent ori­gi­naux. Outre les stra­té­gies de rue tra­di­tion­nelles, l’as­pect fes­tif et créa­tif est au centre de la contes­ta­tion de la jeu­nesse : car­na­val, concours de bai­ser, danses et chan­sons ori­gi­nales, humour sati­rique, actions-spec­tacles [[Voir, par exemple, la danse du « Thril­ler de l’é­du­ca­tion » paro­diant un clas­sique de Michael Jack­son : http://www.youtube.com/watch?v=tR12Vi6BvrI&feature=related.]].

Mais on retrouve aus­si des ins­tru­ments de la contes­ta­tion plus clas­siques : grèves dans les uni­ver­si­tés (publiques essen­tiel­le­ment), avec le sou­tien des pro­fes­seurs, mul­ti­pli­ca­tion des tomas (« occu­pa­tions ») et même grèves de la faim, menée par des gamins qui comptent mon­trer au monde leur déter­mi­na­tion. Toute une géné­ra­tion semble vent debout, ali­men­tant la plus impor­tante lutte sociale depuis les grandes pro­tes­tas de 1983 – 84 : une géné­ra­tion qui n’a pas connu la dic­ta­ture et qui est née sous les aus­pices de la démo­cra­ti­sa­tion pac­tée néo­li­bé­rale.

Les étu­diants ont tou­jours été des pro­ta­go­nistes du mou­ve­ment social impor­tants. Nous pour­rions ain­si remon­ter aux temps des « acteurs du secon­daire » qui affron­taient le régime mili­taire, avec cou­rage et déter­mi­na­tion [[Voir le film-docu­men­taire de Pachi Bus­tos, Jorge Lei­va, Mar­ce­la Betan­court et René Varas Actores secun­da­rios, (80 min, 2004).]]. Les pro­tes­ta­tions actuelles sont liées aux expé­riences acquises en 2001 (mochi­la­zo) et, sur­tout, à la « rébel­lion des pin­gouins » (élèves nom­més ain­si du fait de leur uni­forme) de 2006. Cette mobi­li­sa­tion exem­plaire avait fait trem­bler le gou­ver­ne­ment de la socia­liste Bache­let. Elle a lézar­dé le ciment du consen­sus poli­tique, tout comme les dis­cours conve­nus sur la « gou­ver­na­bi­li­té démo­cra­tique » néo­li­bé­rale, qui règnent en maître depuis 1990, aus­si bien chez les élites de centre gauche que de la droite [[Voir le film-docu­men­taire de Simón Berg­man : La Rebe­lión de los Pingüi­nos (23 min, 2007).]]. Les révolté·es et indigné·es de 2011 sont en par­tie les collégien·nes mobilisé·es de 2006. Et ils ont beau­coup appris dans le feu de ces mou­ve­ments : l’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive, les rythmes de luttes, l’in­ser­tion dans le champ média­tique et ses codes, mais aus­si le goût amer des négo­cia­tions sans len­de­main et la dupli­ci­té gou­ver­ne­men­tale ou encore l’im­por­tance du contrôle « par en bas » des porte-parole, en assem­blée et la force de l’au­to­ges­tion.

Pour­quoi ces lycéens et étu­diants pro­testent-ils depuis des mois ? Les pro­blèmes sont nom­breux, les dif­fi­cul­tés quo­ti­diennes de ces jeunes mul­tiples, mais leurs reven­di­ca­tions sont claires : une édu­ca­tion gra­tuite, publique et de qua­li­té. « Dans le secon­daire, les lycéens et col­lé­giens sou­haitent en par­ti­cu­lier le retour de leurs éta­blis­se­ments dans le giron de l’État, remarque un cher­cheur de l’Ob­ser­va­toire poli­tique de l’A­mé­rique latine et des Caraïbes (OPALC). Trans­fé­rée au niveau muni­ci­pal en 1990, à la toute fin de la dic­ta­ture, l’é­du­ca­tion publique secon­daire n’a depuis ces­sé de décli­ner, au pro­fit d’é­ta­blis­se­ments pri­vés sub­ven­tion­nés. Dans l’é­du­ca­tion supé­rieure, le finan­ce­ment des études est par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tique. Les uni­ver­si­tés, publiques ou pri­vées, exigent des frais de sco­la­ri­té en géné­ral proches de 300 euros par mois.[[Le salaire mini­mum est d’en­vi­ron 280 euros par mois au Chi­li.]] La plu­part des étu­diants ont donc recours à des cré­dits pour finan­cer leurs études, sans réelle cer­ti­tude sur la capa­ci­té qu’ils auront à rem­bour­ser une fois sur le mar­ché du tra­vail. […] De plus, mal­gré une loi, votée durant la dic­ta­ture, qui sti­pule que les uni­ver­si­tés sont des ins­ti­tu­tions à but non lucra­tifs, de nom­breuses uni­ver­si­tés pri­vées ont mis en place des sys­tèmes per­met­tant d’ex­traire les pro­fits géné­rés. » [[A. Maillet, « Les indi­gnés chi­liens », Opalc.org, 17 août 2011.]]

Héri­tage empoi­son­né, géré – voire per­fec­tion­né – fidè­le­ment par la Concer­ta­tion, coa­li­tion de socia­listes et démo­crates-chré­tiens au gou­ver­ne­ment de 1990 à 2010, sans inter­rup­tion. Jusqu’au coup d’État de 1973, l’éducation publique chi­lienne était connue dans tout le conti­nent pour sa qua­li­té et gra­tui­té. Désor­mais moins de 25 % du sys­tème édu­ca­tif est finan­cé par l’État. Le reste est assu­mé par les familles des étu­diants : 70 % des étu­diants doivent s’endetter et 65 % d’entre eux inter­rompent leurs études pour des rai­sons finan­cières. D’ailleurs, l’État chi­lien ne consacre que 4,4 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB) à l’enseignement, loin des 7 % recom­man­dés par l’Unesco [[V. De La Fuente, « En finir (vrai­ment) avec l’ère Pino­chet », http://www.monde-diplomatique.fr, 24 août 2011, et C. Val­le­jo, « Quand le mythe néo­li­bé­ral vacille », Le Monde diplo­ma­tique, 2 novembre 2011, http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2011 – 11-02-Chi­li.]]. On retrouve d’ailleurs la même logique dans tous les champs sociaux : san­té, retraites (aux mains de fonds de pen­sions), trans­ports, médias (contrô­lés par une oli­gar­chie), etc…

Alors, la Concer­ta­tion pour­rait se réjouir de voir S. Piñe­ra battre des records d’im­po­pu­la­ri­té (avec seule­ment 22 % d’ap­pro­ba­tion). Mais si la popu­la­tion appuie à plus de 75 % les reven­di­ca­tions étu­diantes, s’é­gaye dans les quar­tiers dans d’im­menses concerts de cas­se­roles (cace­ro­leos), c’est aus­si qu’elle rejette vingt ans de ges­tion social-libé­rale, qui a ren­for­cé un tel modèle éco­no­mique. Le mea culpa du pré­sident du PS, Osval­do Andrade, recon­nais­sant que « durant les vingt ans du gou­ver­ne­ment de la Concer­ta­tion nous avons aus­si été dans de nom­breuses occa­sions par­tie pre­nante de cette poli­tique abu­sive » n’y change rien… Les faits sont têtus.

Négo­cia­tions, jeu de dupes et cri­mi­na­li­sa­tion des luttes

À droite, de nom­breux par­le­men­taires sont inquiets de la crise de gou­ver­na­bi­li­té. En juillet der­nier, Joa­quin Lavín, ministre de l’É­du­ca­tion, lui-même entre­pre­neur de l’é­du­ca­tion et diri­geant de la puis­sante Union démo­cra­tique indé­pen­dante (UDI [[Droite extrême, proche de l’O­pus Dei, pre­mière force du Par­le­ment et poids lourd du gou­ver­ne­ment.]]), a été pous­sé à la démis­sion. Le trouble des classes domi­nantes trans­pa­raît aus­si dans les édi­to­riaux du jour­nal conser­va­teur El Mer­cu­rio ou au tra­vers d’ar­ticles d’in­tel­lec­tuels, qui – jusque-là – se disaient libé­raux, voire pro­gres­sistes. Face au retour du spectre des luttes de classes, ils décrivent, tel l’his­to­rien Alfre­do Joce­lyn-Holt, leur « insai­sis­sable malaise » et n’hé­sitent pas à dis­qua­li­fier vio­lem­ment les actions pro­tes­ta­taires [[Voir la réponse de S. Grez dans : « ¿ Inasible males­tar ? », The Cli­nic, n° 413, San­tia­go, 29 sep­tembre 2011.]].

La rébel­lion étu­diante dévoile aus­si le vrai visage de cette « nou­velle droite » gou­ver­ne­men­tale, qui n’é­tait pas arri­vée au gou­ver­ne­ment par les urnes, depuis 1956 [[Voir : F. Gau­di­chaud, « Au Chi­li, les vieilles lunes de la nou­velle droite », Le Monde diplo­ma­tique, Paris, mai 2011 et « Chi­li : Trem­ble­ment de terre poli­tique et retour des Chi­ca­go boys », Recherches inter­na­tio­nales, juillet 2010.]]. Tout au long du conflit, l’une des prin­ci­pales réponses de l’exé­cu­tif a été la répres­sion et les dis­qua­li­fi­ca­tions ver­bales, avec l’ap­pui d’une machi­ne­rie média­tique hégé­mo­nique. L’es­prit du « pino­che­tisme » s’af­fiche encore toutes voiles dehors. Le porte-parole du gou­ver­ne­ment Andrés Chad­wick, ancien pré­sident de la Fédé­ra­tion des étu­diants de l’U­ni­ver­si­té catho­lique (dési­gné par Pino­chet en 1978), et le maire de San­tia­go, Pablo Zala­quett (UDI), ont affir­mé que les étu­diants n’é­taient pas pro­prié­taires de La Ala­me­da (ave­nue prin­ci­pale de San­tia­go), ce der­nier sug­gé­rant l’in­ter­ven­tion des forces armées pour empê­cher les mani­fes­ta­tions du 11 sep­tembre (jour de com­mé­mo­ra­tion du coup d’État)…

Autre exemple, même ren­gaine : Cris­tián Lab­bé, maire de Pro­vi­den­cia (San­tia­go) et ancien membre de la police poli­tique du régime mili­taire (DINA), qui avait annon­cé qu’il fer­me­rait les lycées occu­pés, conti­nue dans la sur­en­chère : fin novembre, il a accueilli une céré­mo­nie d’hom­mage vibrant à l’ex-géné­ral de bri­gade Miguel Kras­noff, qui purge actuel­le­ment une peine de cent ans de pri­son pour atteinte aux droits humains, séques­tra­tion, assas­si­nats et « dis­pa­ri­tion » de citoyens durant la dic­ta­ture. L’une des proches conseillères du pré­sident Piñe­ra a d’ailleurs sou­hai­té « les meilleurs sou­haits de réus­site » à Lab­bé, en vue de cette sinistre com­mé­mo­ra­tion, avant d’être désa­voué par sa hié­rar­chie, face au scan­dale sus­ci­té. D’autre part, la répres­sion de la part des cara­bi­niers est per­ma­nente. On compte des cen­taines de bles­sés, des mil­liers d’ar­res­ta­tions et même le décès de Manuel Gutiér­rez (qua­torze ans) assas­si­né par la police, à balles réelles. Dans ce contexte, une petite pro­por­tion d’é­tu­diants a choi­si l’au­to-défense. Chaque mani­fes­ta­tion est l’ob­jet de batailles ran­gées, mal­gré les pro­tes­ta­tions des orga­ni­sa­teurs, avec bar­ri­cades enflam­mées, jets de pierre et cock­tails molo­tovs contre voi­tures blin­dées, gaz lacry­mo­gènes, armes à feu et police mon­tée. Plu­sieurs diri­geants du mou­ve­ment ont été mena­cés, par­fois de mort.

Face à la puis­sance d’une révolte qui ne ralen­tit pas, le gou­ver­ne­ment fait mine de négo­cier, puis rompt tout dia­logue pour faire des annonces toni­truantes et uni­la­té­rales, pour ensuite dire qu’il sou­haite à nou­veau ouvrir les dis­cus­sions… Glo­ba­le­ment, le pou­voir parie sur l’es­souf­fle­ment et les divi­sions du mou­ve­ment. La revue À l’en­contre donne un aper­çu de ce jeu de dupes per­ma­nent en retra­çant la chro­no­lo­gie du mois de sep­tembre : « Les diri­geants étu­diants ont fait clai­re­ment savoir que toutes les pro­po­si­tions seraient sou­mises à la déci­sion des assem­blées qui repré­sentent effec­ti­ve­ment leurs bases.

Ain­si, en date du 8 sep­tembre, la Confech énon­çait des condi­tions pour pour­suivre des négo­cia­tions. Elles sont, pour résu­mer, au nombre de quatre : pre­miè­re­ment, repous­ser la date fixée par le minis­tère pour le renou­vel­le­ment des bourses et cré­dits ; l’instrument du chan­tage éco­no­mique sur les étu­diants est un des ins­tru­ments uti­li­sés par le pou­voir. Deuxiè­me­ment, sus­pendre le pro­ces­sus de mise au point des lois concer­nant l’éducation, lois que le Par­le­ment doit pré­sen­ter à l’exécutif. Troi­siè­me­ment, les dis­cus­sions doivent être trans­pa­rentes, ce qui implique qu’elles soient fil­mées, afin que les citoyens puissent prendre connais­sance des posi­tions res­pec­tives des divers acteurs de ce conflit. Qua­triè­me­ment, la négo­cia­tion doit por­ter sur la ques­tion cen­trale, celle d’une édu­ca­tion publique, gra­tuite, de qua­li­té, démo­cra­tique et sans pro­fit.

Le 15 sep­tembre, le ministre de l’Éducation, Felipe Bulnes, récuse deux condi­tions : non-report de la date du 7 octobre pour la clô­ture du semestre ; et refus de l’interruption de la pro­cé­dure de mise au point d’une loi sur l’éducation. Quant à la publi­ci­té des négo­cia­tions, il se limite à indi­quer que le pro­cès-ver­bal des dis­cus­sions sera mis à dis­po­si­tion du public. Le 15 sep­tembre, le vice-pré­sident de la Confech, Fran­cis­co Figue­roa, annonce le rejet des pro­po­si­tions du ministre et indique qu’une mobi­li­sa­tion natio­nale est pré­vue pour le 22 sep­tembre. Le 19 sep­tembre, le pré­sident Sébas­tian Piñe­ra annonce à la télé­vi­sion natio­nale que 70 000 étu­diants du secon­daire ont per­du leur année pour avoir para­ly­sé les cours depuis 4 mois. Un coup de force. » [[http://alencontre.org/ameriques/amelat/chili/chili-laube-nouvelle-des-mouvements-sociaux-et-la-mobilisation-du-22-septembre.html.]] Mal­gré tout, la mobi­li­sa­tion du 22 sep­tembre réunit quelque 180 000 par­ti­ci­pants. Et une semaine plus tard, 150 000 mani­fes­tants défilent à nou­veau. Cette capa­ci­té de riposte est saluée par d’autres sec­teurs du mou­ve­ment social, à com­men­cer par le Col­lège de pro­fes­seurs. D’ailleurs, après les impor­tants défi­lés du mois d’oc­tobre et les actions en faveur d’un plé­bis­cite natio­nal sur l’é­du­ca­tion, le Col­lège de pro­fes­seurs a impul­sé, avec la Confech, deux nou­velles jour­nées de grève et mani­fes­ta­tion natio­nale (17 et 18 novembre) ; une fois de plus, des mil­liers de per­sonnes ont expri­mé bruyam­ment leur mécon­ten­te­ment et leur volon­té de sou­te­nir les jeunes en lutte.

Une nou­velle struc­ture d’op­por­tu­ni­tés poli­tiques pour la trans­for­ma­tion sociale ?

Selon le PNUD, si le Chi­li a réus­si à faire bais­ser la pau­vre­té, il figure tou­jours au nombre des quinze pays les plus inégaux de la pla­nète (le deuxième de l’A­mé­rique latine). Suite à la stra­té­gie du choc impo­sée par la dic­ta­ture (1973 – 1990), la socié­té chi­lienne a, de plus, dû se sou­mettre aux affres d’une tran­si­tion pac­tée [[N. Klein, The shock doc­trine. The rise of disas­ter capi­ta­lism, Metro­po­li­tan Books, New York, 2008.]]. Pen­dant les vingt der­nières années de « démo­cra­tie auto­ri­taire », la socié­té – frag­men­tée, ato­mi­sée – sem­blait avoir inté­grée dans ses gènes ce modèle et ses ins­ti­tu­tions : mal­gré des réformes, la consti­tu­tion de 1980 qui consacre la théo­rie néo­li­bé­rale du « rôle sub­si­diaire de l’État » est tou­jours en vigueur. Le Par­le­ment est ver­rouillé par un sys­tème élec­to­ral (dit bino­mi­nal) qui assure un par­tage du pou­voir presque par­fait entre la Concer­ta­tion et la droite. Paral­lè­le­ment, les champs judi­ciaire, média­tique et éco­no­mique sont des bas­tions de l’ul­tra­li­bé­ra­lisme ou du conser­va­tisme.

Cer­tains pen­seurs cri­tiques décrivent ain­si la construc­tion d’un néo­li­bé­ra­lisme triom­phant (Juan Car­los Gómez) ou néo­li­bé­ra­lisme mature (Raphael Aga­ci­no) de longue durée, lar­ge­ment sta­bi­li­sé, entre autres par des méca­nismes de consom­ma­tion à cré­dit, de frag­men­ta­tion sociale accé­lé­rée, de socié­té du spec­tacle sous la coupe d’un duo­pole média­tique et grâce à l’é­vic­tion des classes popu­laires de l’es­pace de la par­ti­ci­pa­tion poli­tique, c’est-à-dire de la polis. Une caste de pro­fes­sion­nels passe allè­gre­ment de l’ad­mi­nis­tra­tion de l’État à celle des entre­prises, toutes liées d’une manière ou d’une autre à une poi­gnée de grandes familles (tels les Luk­sic, Ange­li­ni, Paul­man ou Matte). Cet ordre social n’ex­clut pas les explo­sions sociales, mais rend bien plus com­pli­qué leur poten­tiel éman­ci­pa­teur [[J.C. Gómez Ley­ton, “Pro­tes­ta social y polí­ti­ca en una socie­dad neo­li­be­ral triun­fante”, Obser­va­to­rio Social de Amé­ri­ca Lati­na, año VII, n° 20, CLACSO, Argen­ti­na, 2006.]].

Néan­moins, avec l’his­to­rien Ser­gio Grez, il est pos­sible d’af­fir­mer que l’année 2011 res­te­ra ins­crite comme celle du « réveil des mou­ve­ments sociaux après plus de deux décen­nies de léthar­gie » [[S. Grez, “Un nue­vo ama­ne­cer de los movi­mien­tos sociales en Chile”, The Cli­nic, n° 409, San­tia­go, 1er sep­tembre 2011.]]. Si l’on reprend la socio­lo­gie des poli­tiques du conflit, il ne fait pas de doute qu’une struc­ture d’op­por­tu­ni­té poli­tique s’est ouverte pour les mobi­li­sa­tions, mise à pro­fit par une nou­velle géné­ra­tion qui, d’un conflit dans le champ de l’é­du­ca­tion, est par­ve­nue à se consti­tuer (au cours d’un brusque chan­ge­ment d’é­chelle), en acteur incon­tour­nable de la scène poli­tique natio­nale [[C. Tilly et S. Tar­row, Politique(s) du conflit. De la grève à la révo­lu­tion, Presses de Sciences Po, 2008.]]. Quels sont les fac­teurs qui expliquent ce saut qua­li­ta­tif et quan­ti­ta­tif ? Citons la situa­tion éco­no­mique des étu­diants dans une période de crois­sance pro­fon­dé­ment inéga­li­taire où le culte de la réus­site indi­vi­duelle est en contra­dic­tion per­ma­nente avec les condi­tions de vie quo­ti­dienne des grandes majo­ri­tés. Plus lar­ge­ment, la crise de légi­ti­mi­té de l’en­semble du sys­tème poli­tique joue à plein, ali­men­tée par les pro­vo­ca­tions et l’ar­ro­gance du gou­ver­ne­ment. Cer­tains des prin­ci­paux diri­geants étu­diants sont certes liés à des orga­ni­sa­tions par­ti­sanes, tels Cami­la Val­le­jo, figure très média­ti­sée ou encore Cami­lo Bal­les­te­ros, tous deux membres du Par­ti com­mu­niste.

Gior­gio Jack­son est quant à lui consi­dé­ré comme proche de la Concer­ta­tion. D’ailleurs, des sec­teurs radi­caux au sein de la Confech (notam­ment de pro­vince), des orga­ni­sa­tions d’é­lèves du secon­daire, comme les franges étu­diantes liber­taires, de la « gauche auto­nome » ou anti­ca­pi­ta­listes [[Voir l’en­tre­tien réa­li­sé le 13 octobre 2011 par Jean Batou et Juan Tor­to­sa avec Sebas­tián Farfán, l’un des diri­geants de la Confech : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=23132.]] cri­tiquent la volon­té du PC et de la Concer­ta­tion d’o­rien­ter – coûte que coûte – le mou­ve­ment vers une issue ins­ti­tu­tion­nelle et une négo­cia­tion par­le­men­taire, qui se ferait alors aux dépends du mou­ve­ment. Les grandes manœuvres sont déjà en cours dans les cou­loirs du Congrès [[La pro­po­si­tion faite au gou­ver­ne­ment (mi-novembre) par la Concer­ta­tion, et semble t‑il accep­tée par le PC, de sor­tir du conflit en met­tant en place la gra­tui­té pour envi­ron 70 % des étu­diants (les plus pauvres) des uni­ver­si­tés publiques, grâce à des sub­ven­tions d’État, s’o­riente dans ce sens. La muni­ci­pa­li­sa­tion, la piètre qua­li­té de l’en­sei­gne­ment et le main­tien des gigan­tesques pro­fits du « mar­ché pri­vé de l’é­du­ca­tion » ne seraient alors pas affec­tés, et sur­tout, les étu­diants mobi­li­sés dépos­sé­dés de leur droit à déci­der de l’is­sue de leurs luttes.]].

Ces ten­sions internes se sont aigui­sées par les élec­tions (5 et 6 décembre 2011) pour la réno­va­tion de direc­tion de la Fédé­ra­tion des étu­diants du Chi­li (Fech), prin­ci­pale fédé­ra­tion du pays et pour laquelle pas moins de neuf listes étaient en concur­rence. Fina­le­ment, la FECH confirme son ancrage à gauche, mais le PC et Cami­la Val­le­jo perd la pré­si­dence (celle-ci sera néan­moins vice-pré­si­dente, sa liste arri­vant en deuxième posi­tion) au pro­fit d’une liste de la gauche dite « auto­nome » (plu­tôt modé­rée dans ses prises de posi­tions) et dans le cadre d’une remar­quable mon­tée en puis­sance de la gauche radi­cale : la liste « Luchar », reven­di­quant son ancrage liber­taire, arrive en troi­sième posi­tion et gagne le poste de secré­taire géné­ral de la fédé­ra­tion [[Les accu­sa­tions du PC chi­lien contre les listes concur­rentes, accu­sées de tra­vailler pour le compte du gou­ver­ne­ment et de la droite, n’ont pas vrai­ment rele­vé le niveau du débat… Voir : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=140949&titular=una-nueva-fech-completamente-de-izquierda-.]]. La cam­pagne élec­to­rale uni­ver­si­taire, et ses divi­sions, a donc débu­té en pleine mobi­li­sa­tion sociale. Mais, glo­ba­le­ment, la pres­sion à la base, la réfé­rence à l’ho­ri­zon­ta­li­té, le refus de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­ti­cienne expliquent la durée et la dyna­mique de ces luttes, mal­gré quelques tur­bu­lences au sein des direc­tions étu­diantes.

Enfin, un der­nier élé­ment essen­tiel : la conver­gence de dif­fé­rentes révoltes sous la sur­face appa­rem­ment lisse d’un modèle d’ac­cu­mu­la­tion qui sem­blait jusque-là « triom­phant ». En effet, la conjonc­ture actuelle s’ins­crit dans un flux plus large. Une accu­mu­la­tion molé­cu­laire de conflits par­tiels, épar­pillés, a eu lieu, avec une accé­lé­ra­tion depuis 2006 – 2007 [[E. Baro­zet, « De la démo­bi­li­sa­tion au réin­ves­tis­se­ment local. Mou­ve­ments sociaux locaux et ter­ri­toires au Chi­li », Cahiers des Amé­riques latines, n° 66, 2011 et C. Pul­gar, « La revo­lu­ción en el Chile del 2011 y el movi­mien­to social por la edu­ca­ción », http://www.lemondediplomatique.cl, sep­tembre 2011.]]. Rap­pe­lons les mobi­li­sa­tions de sala­riés tout d’a­bord, mal­gré un océan de pré­ca­ri­té et de flexi­bi­li­sa­tion [[Le code du tra­vail est issu de la dic­ta­ture. Seuls 5,9 % des sala­riés (2009) sont cou­verts par un contrat col­lec­tif, la règle étant le contrat indi­vi­duel.]] et une CUT en par­tie coop­tée par la Concer­ta­tion. Rap­pe­lons aus­si les luttes des tra­vailleurs du cuivre, en par­ti­cu­lier les sub­con­tra­tis­tas (tra­vaillant pour des entre­prises sous-trai­tantes), qui en 2007 ont mené des grèves très dures. En 2010, la direc­tion du tra­vail a recon­nu la perte de 333 000 jours de tra­vail pour faits de grèves dans le pri­vé, soit une aug­men­ta­tion de 192 % par rap­port à 2000.

Dans le sec­teur public, la magis­tra­ture, les tra­vailleurs de la san­té, les ensei­gnants se mobi­lisent régu­liè­re­ment (le 23 novembre, 10 000 mani­fes­tants récla­maient des aug­men­ta­tions de salaires et l’u­ni­té du mou­ve­ment social). C’est aus­si le cas des mili­tants qui se battent contre les dis­cri­mi­na­tions et pour le droit à la diver­si­té sexuelle (LGTB). Le cycle de pro­tes­ta­tion a pris une dimen­sion inso­lite, en février 2010, avec le sou­lè­ve­ment de toute une région, la pro­vince aus­trale de Magal­lanes, contre la hausse du prix du gaz natu­rel. Le gou­ver­ne­ment a dû recu­ler devant ce front du refus qui com­bi­nait reven­di­ca­tions régio­na­listes et sociales. Les actions récentes des col­lec­tifs éco­lo­gistes ont aus­si réus­si à mettre en échec la droite. Ain­si, en août 2010, à Pun­ta del Cho­ro, contre la construc­tion d’un bar­rage ther­mo­élec­trique et plus récem­ment, avec le méga­pro­jet Hidroay­sen en Pata­go­nie qui a fait sor­tir dans la rue plus de 30 000 per­sonnes. Il fau­drait enfin men­tion­ner les luttes urbaines pour le loge­ment et le « droit à la ville ». Et, bien enten­du, l’in­domp­table résis­tance du peuple Mapuche qui a connu des pics de com­ba­ti­vi­té en 2010, notam­ment suite aux grèves de la faim de plu­sieurs pri­son­niers poli­tiques indi­gènes [[Nous ren­voyons aux articles que nous avons réunis avec Mario Amo­ros dans le dos­sier Pue­blo Mapuche : Cin­co siglos de resis­ten­cia : http://www.rebelion.org/apartado.php?id=152.]].

L’un des défis pour le mou­ve­ment social est de réus­sir une désec­to­ri­sa­tion bien plus vaste encore, afin d’ar­ti­cu­ler toutes ses résis­tances, très sou­vent éparses. Une telle conjonc­tion a mon­tré son poten­tiel lors de la pro­tes­ta­tion du 21 mai. En vue des jour­nées de grève natio­nale des 17 et 18 novembre, la mise en place d’une pla­te­forme sociale pour l’é­du­ca­tion (Mesa social por la edu­ca­ción), regrou­pant entre autres la CUT, les orga­ni­sa­tions étu­diantes, ensei­gnantes, de droit de l’homme et éco­lo­gistes aurait pu repré­sen­ter un pas en avant, s’il avait été sui­vi d’initiatives concrètes. Pro­gres­si­ve­ment, s’est impo­sée la com­pré­hen­sion qu’ob­te­nir la gra­tui­té de l’é­du­ca­tion signi­fie s’at­ta­quer fron­ta­le­ment au capi­ta­lisme édu­ca­tif. D’autre part, les jeunes savent qu’ils font face aux prin­cipes fon­da­teurs de la dic­ta­ture. L’un de leurs slo­gans est : « Elle va tom­ber, elle va tom­ber, l’éducation de Pino­chet ». La ques­tion désor­mais est bien celle de la construc­tion d’al­ter­na­tives radi­cales et pas de réfor­mer, à la marge, l’hé­ri­tage auto­ri­taire [[R. Aga­ci­no, « Anti­ci­pan­do el futu­ro », Rebelion.org, 1er sep­tembre 2011 et J. Mas­sar­do, « La signi­fi­ca­ción histó­ri­ca del movi­mien­to estu­dian­til », Rebelion.org, 25 août 2011.]].

Bifur­ca­tions intem­pes­tives et alter­na­tives en chan­tiers : vers une assem­blée consti­tuante ?

Sous l’im­pact de cette mobi­li­sa­tion his­to­rique, la socié­té chi­lienne s’est brus­que­ment repo­li­ti­sée, a réin­ves­ti cette polis déser­tée, en même temps qu’elle occu­pait les places publiques, les ave­nues, les lieux d’é­du­ca­tion. Il s’a­git là d’une bifur­ca­tion intem­pes­tive (une for­mule de Daniel Ben­saïd), qui va mar­quer les pro­chaines années, « remet­tant en ques­tion des cer­ti­tudes, des valeurs, des normes, des ins­ti­tu­tions et des manières de faire les choses qui parais­saient avoir acquis des carac­té­ris­tiques “natu­relles” pour des mil­lions de citoyens et citoyennes sou­mis à l’hégémonie idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme » [[S. Grez, « Un nue­vo ama­ne­cer de los movi­mien­tos sociales en Chile », op. cit. Voir aus­si : P. Mou­terde, “En plein hiver chi­lien : les pro­messes d’un prin­temps social et poli­tique”, Alainet.org, 29 août 2011.]]. Désor­mais, c’est la manière de chan­ger la Consti­tu­tion, l’im­pé­rieux besoin d’une assem­blée consti­tuante, l’ur­gence d’un réfé­ren­dum sur l’é­du­ca­tion ou la rena­tio­na­li­sa­tion du cuivre[[Le Chi­li pos­sède la pre­mière réserve de cuivre au monde, une res­source aujourd’­hui majo­ri­tai­re­ment aux mains de conces­sions étran­gères (http://www.defensadelcobre.cl).]] qui émergent dans les dis­cus­sions en assem­blées et dans les défi­lés. Un besoin d’ou­vrir portes et fenêtres pour une démo­cra­ti­sa­tion réelle se fait sen­tir. L’ob­jec­tif reste dif­fi­cile à atteindre, alors qu’il ne faut pas sous-esti­mer les capa­ci­tés du gou­ver­ne­ment à gar­der la main. Le mou­ve­ment est au bord de l’es­souf­fle­ment après sept mois de lutte. La répres­sion est tou­jours intense. La fin de l’an­née sco­laire se rap­proche, ain­si que le début de l’é­té aus­tral et, au moment où nous écri­vons, encore aucune avan­cée concrète à l’ho­ri­zon. Cer­tains voix parlent d’un « repli tac­tique » pour une reprise des mobi­li­sa­tions à la ren­trée en février-mars 2012 et avec, durant l’été, des actions pour main­te­nir la pres­sion.

Les enjeux sont de taille. Com­ment, face à l’o­li­gar­chie au pou­voir, obte­nir – dès main­te­nant – la gra­tui­té de l’é­du­ca­tion ? Com­ment impo­ser un pro­ces­sus consti­tuant « par en bas », démo­cra­tique, avec par­ti­ci­pa­tion des mou­ve­ments sociaux, tel qu’il a pu se construire récem­ment en Boli­vie (mal­gré ses limites), pour abattre les ins­ti­tu­tions du « pino­che­tisme » et les enclaves auto­ri­taires ? Cela signi­fie tout d’a­bord l’é­la­bo­ra­tion d’un for­mi­dable rap­port de forces social et poli­tique, pas encore à l’ordre du jour, mais en voie de construc­tion. L’ab­sence – de taille – de luttes mas­sives du sala­riat et les ater­moie­ments du mou­ve­ment syn­di­cal (et de leurs direc­tions) pèsent énor­mé­ment. Car un bas­cu­le­ment des rela­tions de classes pas­se­ra néces­sai­re­ment par une inter­ven­tion consciente et déci­dée du mou­ve­ment ouvrier, au sens large du terme. Sans cela, les étu­diants res­tent orphe­lins d’un moteur essen­tiel de la trans­for­ma­tion sociale. D’autre part, la pres­sion de l’a­gen­da élec­to­ral et ins­ti­tu­tion­nel peut s’a­vé­rer à double tran­chant : élec­tions muni­ci­pales en 2012 et pré­si­den­tielles et légis­la­tives en 2013, vont pous­ser les for­ma­tions poli­tiques par­le­men­taires à « sur­fer » sur l’onde de pro­pul­sion du mou­ve­ment étu­diant, sou­vent pour essayer de le cana­li­ser, mais aus­si – à droite – pour mobi­li­ser l’é­lec­to­rat conser­va­teur.

Le défi pour la jeu­nesse mobi­li­sée, dans ce nou­veau cycle, est d’ar­ra­cher à court terme des réformes signi­fi­ca­tives sur la base de ses propres reven­di­ca­tions (telle que la gra­tui­té), tout en pré­pa­rant les pro­chaines actions aux côtés d’autres sec­teurs en lutte en faveur de chan­ge­ments struc­tu­rels plus larges, telle que la mise en place d’‘une assem­blée consti­tuante. Les pro­jets de loi cos­mé­tiques sur l’éducation du gou­ver­ne­ment ne répondent en aucun cas aux pro­blé­ma­tiques sur la qua­li­té, la muni­ci­pa­li­sa­tion et la mar­chan­di­sa­tion de l’é­du­ca­tion secon­daire et uni­ver­si­taire. Il est impor­tant d’é­vi­ter une fin de mobi­li­sa­tion démo­ra­li­sa­trice et donc de dres­ser des pers­pec­tives. À moyen terme, la ques­tion posée est celle de la construc­tion d’une alter­na­tive poli­tique qui n’existe pas encore dans le pays [[« La alter­na­ti­va ausente », édi­to­rial de la revue Pun­to Final, n° 743, 30 sep­tembre 2011 et M. Acuña, « El futu­ro del movi­mien­to estu­dian­til », Rebelion.org, 22 novembre 2011.]].

Si l’ho­ri­zon­ta­li­té, les expé­riences locales et ter­ri­to­riales, la pra­tique auto­ges­tion­naire sont des forces vitales à culti­ver, elles ne rem­placent pas l’in­dis­pen­sable édi­fi­ca­tion col­lec­tive d’un ins­tru­ment poli­tique, tota­le­ment indé­pen­dant de la Concer­ta­tion et de ses satel­lites. Un outil capable de fédé­rer les résis­tances éparses et les classes popu­laires mobi­li­sées, autour d’un pro­jet anti­ca­pi­ta­liste, lati­noa­mé­ri­ca­niste et éco­so­cia­liste cohé­rent. Ou encore com­ment pas­ser de l’in­di­gna­tion, de la rébel­lion, des reven­di­ca­tions col­lec­tives radi­cales à leur débou­ché poli­tique et à sa construc­tion col­lec­tive démo­cra­tique [[Voir Jean Batou et Juan Tor­to­sa, art. cit.]].

Le che­min parait encore long ? Certes. Mais la dyna­mique en cours vient de tra­cer un hori­zon des pos­sibles, encore insoup­çon­né il y a sept mois au Chi­li. Nous sommes là face à une irrup­tion d’une grande poten­tia­li­té. Dans la vieille Europe, les indigné·es de plu­sieurs pays inventent et expé­ri­mentent eux aus­si contre l’aus­té­ri­té, la dette et l’ar­ro­gance des puis­sants. Alors que la mar­chan­di­sa­tion de l’é­du­ca­tion est en cours depuis plu­sieurs années dans toute l’U­nion euro­péenne, l’exemple chi­lien pour­rait don­ner des argu­ments à celles et ceux qui s’y opposent et tentent de pen­ser une édu­ca­tion alter­na­tive. Dans le monde arabe, des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires essayent d’ap­pro­fon­dir leurs conquêtes, mal­gré de nom­breux obs­tacles. La jeu­nesse révol­tée chi­lienne répond elle aus­si, indi­rec­te­ment, à ces échos loin­tains. Et sur­tout, le « long mai chi­lien » rejoint les diverses rebel­lions popu­laires qui balaient depuis dix ans toute l’A­mé­rique latine. Des étu­diants de tout le conti­nent, et au-delà, prennent désor­mais pour éten­dard les mobi­li­sa­tions de San­tia­go. En Colom­bie, le gou­ver­ne­ment San­tos vient de reti­rer son pro­jet de réforme édu­ca­tive, assez proche du modèle chi­lien sur plu­sieurs points, sous pres­sion de la rue [[Ros­mer­lin Estu­piñan Sil­va, « Réforme à la chi­lienne dans les uni­ver­si­tés colom­biennes », Mémoires des luttes, 7 décembre 2011 : http://www.medelu.org/Reforme-a-la-chilienne-dans-les.]].

Le 24 novembre a d’ailleurs été le jour d’une ori­gi­nale marche lati­no-amé­ri­caine pour l’é­du­ca­tion, où se sont mobi­li­sés, en paral­lèle, des fédé­ra­tions étu­diantes du Chi­li, Pérou, Équa­teur, Bré­sil, Argen­tine, Vene­zue­la, Cos­ta Rica et Sal­va­dor. Et se déroulent à l’heure actuelle d’im­por­tants mou­ve­ments pro­tes­ta­taires à l’u­ni­ver­si­té de Sao Pau­lo (USP), qui se reven­diquent ouver­te­ment des indi­gnés chi­liens. Le pays de Sal­va­dor Allende semble ain­si retrou­ver – enfin – le pouls de peuples frères, par-delà la cor­dillère des Andes.


Ver­sion actua­li­sée pour Contre­temps d’un article publié dans la revue Inpre­cor (octobre-novembre 2011).

Source de l’ar­ticle : contre­temps